Fran­çois Jon­quet les vrais pa­ra­dis

Art Press - - LA UNE - Anaël Pi­geat

Fran­çois Jon­quet Les Vrais Pa­ra­dis Sabine Wes­pie­ser

Les Vrais Pa­ra­dis sont une pro­me­nade spec­trale dans un monde hé­roïque et dis­pa­ru, ce­lui qui a han­té les nuits du Pa­lace de 1978 à 1984, mé­lange entre les grands bals de l’aris­to­cra­tie et les bals po­pu­laires des len­de­mains de la guerre, fête in­in­ter­rom­pue, or­giaque et ca­thar­tique, qui sem­blait scel­lée par la jeu­nesse, la mu­sique et la drogue. Les Vrais Pa­ra­dis ra­content tout à la fois l’édu­ca­tion d’un jeune bour­geois pro­vin­cial au grand monde de la fête et du rêve et le che­mi­ne­ment d’un écri­vain pour « re­nouer avec l’être qu’[il] était quand [il] avait vingt ans ». Ins­tal­lé de­puis quelques an­nées à Ber­lin, Fran­çois Jon­quet dit y avoir trou­vé un nou­vel ap­pé­tit de vivre mais aus­si la dis­tance qui lui a per­mis de rê­ver le Pa­ris d’au­tre­fois. Dans une langue vive et dé­pouillée, son livre prend la forme d’un re­cueil de sou­ve­nirs où il fait re­vivre le pas­sé avec la pré­ci­sion d’un dé­tec­tive ; c’est aus­si une épo­pée ro­ma­nesque aux ac­cents ba­roques et par­fois fan­tas­tiques. On y re­trouve les per­son­nages de Jenny Bel’Air, une créa­ture (1), por­trait po­ly­pho­nique de l’une des plus cé­lèbres phy­sio­no­mistes du Pa­lace. Com­men­cée il y a près de quinze ans, la ré­dac­tion des Vrais Pa­ra­dis a même été in­ter­rom­pue par cette bio­gra­phie, qui a vu le jour à la suite d’une sé­rie de coïn­ci­dences – comme si l’es­prit des Vrais Pa­ra­dis s’était échap­pé dans la réa­li­té. La pre­mière moi­tié du livre est une mon­tée vers l’apo­théose. La vie de Thomas est une page blanche ; il est prêt à tout es­sayer. Il vit dans « l’as­phyxiante bulle d’en­nui » de la fa­cul­té de droit. Et c’est pour échap­per à l’« ab­jecte en­clave de la pro­vince à Pa­ris qu’était [son] foyer de la rue de Vau­gi­rard » qu’il ar­pente la ville. De­hors, les mondes in­con­nus sont des pro­messes de pos­sibles : la Cou­pole, les al­lées du drug­store de SaintGer­main-des-Prés, les Tui­le­ries mais aus­si le Louvre, et surtout cette Porte Rouge qu’il ob­serve d’abord de loin, avant d’en de­ve­nir ac­cro. Ce monde lui ap­pa­raît d’em­blée comme un rêve, et c’est d’ailleurs dans le re­flet d’un mi­roir, de­puis le fond d’un ca­fé qu’il le dé­couvre : « Une foule com­pacte, mas­sée une tren­taine de mètres plus bas, avait en­va­hi la rue, lais­sant à peine aux au­to­mo­biles la place de se fau­fi­ler. De là où nous étions, je dis­tin­guais, s’en échap­pant, de longues plumes, un chapeau tout en mi­roirs, une coiffe à gros pois noirs et un blanc, un bou­quet de blé do­ré. » Comme des fan­tômes, les hé­ros de ces an­nées sur­gissent dans la vie et les rêves du nar­ra­teur. À la Porte Rouge, Mo­na­li­sa met des disques – on di­sait par­fois dis­quaire, sû­re­ment pas DJ. C’est Guy Cue­vas mais peu im­porte, « chef d’or­chestre en lu­nettes de so­leil, en­chaî­nant au rythme de ses ci­ga­rettes toutes les mu­siques du monde, et les ru­gis­se­ments de fauves, des va­gis­se­ments de lièvres et de cro­co­diles ». Le nar­ra­teur ren­contre Ma­thilde, jeune fille de bonne fa­mille qui lui ouvre toutes les portes. Elle s’ha­bille en fau­chant dans les ma­ga­sins, sous les yeux mé­du­sés de Thomas: « De son sac s’est éle­vé, pin­cé entre ses doigts, la tête d’un rep­tile de cro­co. Large et plat, ses grosses écailles noires ru­ti­laient, il por­tait au col­lier l’éti­quette aux trois ini­tiales mê­lées, YSL. Il a on­du­lé vers moi, m’a tou­ché le ventre, s’est fau­fi­lé sous une sangle du pan­ta­lon, et, pen­dant que Ma­thilde m’em­bras­sait, dirigé par ses mains d’es­ca­mo­teuses, la cein­ture a glis­sé au­tour de ma taille. Elle l’a bou­clée en me po­sant la main sur mon sexe rai­di et, d’un coup sec, a ar­ra­ché l’éti­quette. » De leurs jour­nées on ne sait pas grand-chose. Les dé­cors se suc­cèdent : un ap­par­te­ment en­fu­mé où l’on fa­brique des cos­tumes, les Bains-Douches, boîte de nuit concur­rente de la Porte Rouge, l’ate­lier à Mont­par­nasse du pho­to­graphe Willy May­wald, ami de Ni­co, chez qui Jenny est ins­tal­lée. L’Éphé­mère est le grand or­ga­ni­sa­teur de la ma­gie des lieux. On de­vine sous son nom ce­lui de Fa­brice Emaer (le fon­da­teur du Pa­lace). Sur la scène, les tra­pé­zistes ont un jour lais­sé la place à des poules, bien­tôt ren­voyées à la cam­pagne dans un wa­gon de pre­mière classe. De Ca­bourg à Ra­ma­tuelle, le Mal­voyant, Coup d’éclat, la Brésilienne et le Ton­neau mènent la sa­ra­bande. Puis le Passe-droit ouvre ses portes, double du Pri­vi­lège dont Gé­rard Ga­rouste avait réa­li­sé les dé­cors.

HI­VER DE L’AMOUR

Mais dans les rites ini­tia­tiques comme au car­na­val, la mort n’est ja­mais ab­sente. En sour­dine, la fi­gure d’un oncle dis­pa­ru tra­verse le ré­cit, double du nar­ra­teur. Un ma­tin à l’aube, Thomas voit un sui­ci­dé au bord de la Seine. On l’ima­gine sem­blable à la noyée d’Au­ré­lien dans le ro­man d’Ara­gon. Dans un cau­che­mar, il sur­saute : était-ce lui ? Et qui est ce vieil homme, Nos­fe­ra­tu épris de Lau­tréa­mont, qui lui de­mande comme une énigme: « Êtes-vous Da­niel ? » Pro­gres­si­ve­ment, la drogue se dif­fuse, la ten­sion monte, et le feu d’ar­ti­fice fi­nit d’écla­ter avant la tra­gé­die. Le si­da ap­pa­raît, « nou­velle peste » qui en em­por­te­ra plus d’un, l’Éphé­mère par­mi les pre­miers. C’est la fin d’un monde : « À l’an­nonce de la nou­velle, les quelques noc­tam­bules do­tés d’un brin de conscience s’étaient ar­rê­tés face au mi­roir. » Un jour de 1984, la Porte Rouge est re­peinte en gris, signe de la fin d’une ère. Fran­çois Jon­quet ra­conte avec pu­deur cet « hi­ver de l’amour ». Après cette for­mi­dable fresque de la jeu­nesse, il donne à voir le temps qui passe et qu’il ob­serve comme Mar­cel pen­dant la ma­ti­née des Guer­mantes. Une mé­lan­co­lie re­te­nue émane de ce texte, la mé­lan­co­lie se­reine des sur­vi­vants « car les vrais pa­ra­dis sont les pa­ra­dis qu’on a per­dus », écri­vait Proust dans le Temps re­trou­vé. C’est aus­si l’exergue du ro­man. (1) Fran­çois Jon­quet, Jenny Bel’Air, une créa­ture, Pau­vert, 2006.

Fran­çois Jon­quet (Ph. Christophe Be­rhault)

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