Jac­que­line Ris­set sa se­conde vie

Phi­lippe Fo­rest

Art Press - - LA UNE -

Jac­que­line Ris­set Les Ins­tants les éclairs Gal­li­mard

Sans doute connaît-on surtout Jac­que­line Ris­set dé­sor­mais comme tra­duc­trice de Dante et puis de Ma­chia­vel. Mais comme l’écrit Rim­baud, à chaque être, plu­sieurs autres vies sont dues. La se­conde vie de Jac­que­line Ris­set ne vient pas après la pre­mière. En vé­ri­té, elle la double et puis la pré­cède. Il n’y au­rait pas eu de tra­duc­tion pos­sible si avant elle, avec elle, il n’y avait eu de poé­sie. En­core fau­drait-il s’en­tendre sur le sens de ce der­nier mot. Di­sons qu’un texte de poé­sie se re­con­naît à ce­ci : le li­sant, on ne peut, ni ne veut sau­ter au­cun mot dans au­cune phrase, au­cune phrase dans au­cune page, au­cune page en­fin dans le livre qu’on lit. À ce compte-là, bien sûr, il ar­rive par­fois qu’un ro­man ou un es­sai soit de la poé­sie. Et bien sûr, il ar­rive plus sou­vent en­core que ne soit pas de la poé­sie un livre qui passe – ou qui pré­tende pas­ser – pour tel. Des textes que l’on tra­verse dis­trai­te­ment, avec la tête ailleurs, à l’in­té­rieur des­quels on joue à sau­te­mou­ton sur le dos des cha­pitres afin de se désen­nuyer et d’en avoir fi­ni plus vite, des livres dont la langue est si in­exis­tante qu’une pen­sée un tout pe­tit peu agile a tou­jours sur elle plu­sieurs coups d’avance, voi­là le lot mal­heu­reux du lec­teur d’au­jourd’hui. Si bien que c’est avec un sen­ti­ment sin­gu­lier de gra­ti­tude que, alors que l’on ouvre un livre nou­veau, un livre de plus, l’oeil se re­trouve sou­dain cap­tif de la ligne qu’il suit avec la sur­prise d’y consta­ter que chaque mot tombe à la place où il faut dans la phrase, que chaque phrase ar­rive à son heure sur la page qui vient. On au­ra com­pris que telle est pré­ci­sé­ment l’im­pres­sion que pro­duit l’écri­ture de Jac­que­line Ris­set. De sorte que par elle, lire re­de­vient pos­sible. Ce n’est pas si sou­vent. Pour évo­quer cette fa­cul­té qu’ont les mots d’un écri­vain de s’ap­pe­ler les uns les autres de ma­nière à ce qu’un ordre in­dis­pen­sable naisse de leur suc­ces­sion, dans le Temps re­trou­vé, Proust parle de ce qu’il nomme « les an­neaux né­ces­saires d’un beau style ». C’est juste avant d’af­fir­mer : « Le de­voir et la tâche d’un écri­vain sont ceux d’un tra­duc­teur. »

RIS­SET LE RÉ­CIT

Est-il per­ti­nent d’ailleurs de par­ler ici de poé­sie ? Le nou­veau livre de Jac­que­line Ris­set, à la dif­fé­rence de la plu­part des pré­cé­dents, ne se ré­clame au­cu­ne­ment de la poé­sie – du moins pas par au­cun des traits vi­sibles qui dé­fi­nissent for­mel­le­ment cel­le­ci. S’il fal­lait ab­so­lu­ment l’as­si­gner à un genre, ce ne pour­rait être que ce­lui qui n’en est pas vrai­ment un, mais qui a fi­ni par cor­res­pondre à tout ce qui se fait en­core d’un pe­tit peu in­té­res­sant dans le champ de la littérature contem­po­raine : cette « tier­ce­forme » dont parle Barthes qui n’est ni le ro­man ni l’es­sai mais où le ré­cit se ré­flé­chit comme il le fait, par exemple, dans le Contre Sainte-Beuve de Proust ou dans le Cou­pable de Ba­taille – pour ci­ter deux ré­fé­rences es­sen­tielles à Ris­set. « Ré­cit » – et non « Poé­sie » – est d’ailleurs le mot que les édi­tions Gal­li­mard ont re­te­nu – faute d’un autre, cer­tai­ne­ment – dans la pré­sen­ta­tion qu’elles pro­posent du nou­veau livre de Jac­que­line Ris­set : les Ins­tants les éclairs. On se rap­pel­le­ra peut-être – c’est une for­mule : per­sonne ne se rap­pel­le­ra – que ce même mot de « ré­cit » ser­vait de sous-titre au pre­mier livre de l’au­teur, Jeu, pu­blié en 1971 dans la col­lec­tion « Tel Quel », dont le di­rec­teur d’alors, Phi­lippe Sollers, qui est au­jourd’hui le di­rec­teur de la col­lec­tion « l’In­fi­ni » dans la­quelle pa­raît, près d’un de­mi-siècle après, le der­nier livre de Ris­set, fai­sait re­mar­quer de ce mot qu’il de­vait se lire comme « l’ana­gramme im­pli­cite » du nom propre de l’écri­vain : ris­set/ré­cit et qu’il in­di­quait comment ce livre de poé­sie consis­tait en réa­li­té en une sorte de « nar­ra­tion ef­fon­drée, in­cons­ciente, dont ne nous se­raient don­nés que des lam­beaux émer­geant d’un blanc el­lip­tique ». Vieille his­toire ? On pour­rait le pen­ser. Et d’au­tant plus que Jac­que­line Ris­set a fait dis­pa­raître de la liste « Du même au­teur » la men­tion de ce pre­mier livre, Jeu, afin que sa bi­blio­gra­phie dé­bute avec le sui­vant, la Tra­duc­tion com­mence, au titre il est vrai dans son cas plus pro­gram­ma­tique. Et pour­tant si on se re­porte – c’est une for­mule en­core : per­sonne ne le fe­ra – à Théo­rie d’en­semble, l’ou­vrage col­lec­tif par le­quel, en 1968, la re­vue Tel Quel éla­bo­rait sa concep­tion propre de l’écri­ture, on y trou­ve­ra, sous le titre de « Ques­tions sur les règles du jeu », un

texte par le­quel, ap­por­tant sa contri­bu­tion per­son­nelle au vo­lume, Jac­que­line Ris­set éclai­rait cer­tai­ne­ment le fonc­tion­ne­ment de son pre­mier livre mais en des termes qui valent tout au­tant pour le plus ré­cent. On y li­sait ain­si : « Écrire, c’est se heur­ter d’abord à l’im­pos­si­bi­li­té d’écrire. » Et surtout : « Écrire, c’est faire l’ex­pé­rience de la dis­con­ti­nui­té. »

L’ÉCLAIR LA NUIT OU LA NUIT L’ÉCLAIR

Cette ques­tion de la « dis­con­ti­nui­té » est en ef­fet au coeur du « ré­cit » de Ris­set. Si on veut en don­ner une idée simple et ra­pide, di­sons qu’elle se pose à lui sous la forme de ce qu’on nomme, de­puis Joyce, une « épi­pha­nie », mais qui concerne à peu près toute littérature au­then­tique avant lui, après lui – et par­ti­cu­liè­re­ment chez Proust au­quel re­vient sou­vent Ris­set qui en fut la lec­trice. Des « épi­pha­nies », tels sont les ins­tants, tels sont les éclairs que le ré­cit re­cueille et ré­cite : scènes et signes, songes et sou­ve­nirs par les­quels un sa­lut s’opère pour les « nau­fra­gés élus » que nous sommes. D’où viennent de pa­reils ins­tants ? « De la du­rée, du trop-plein de la du­rée », ré­pond Ris­set, de ce « trop-plein » qui s’épanche dans la réa­li­té et dont la source loin­taine se si­tue du cô­té de l’en­fance ou du rêve. Et si l’on veut, ce sont bien des mo­ments de ce monde per­pé­tuel­le­ment per­du dont l’écri­ture dit le conti­nuel sur­gis­se­ment, rap­pe­lant l’en­fance qui fut et qui re­vient sous l’ap­pa­rence d’un se­cret. Telle est la « se­conde vie » dont, ci­tant Ner­val sans le dire, je par­lais plus haut, celle du rêve, à quoi Ris­set, en lec­trice de Dante, dans son ré­cit, vient conti­nuel­le­ment pui­ser comme le firent les ro­man­tiques, les sur­réa­listes mais comme plus grand monde ne s’y aven­ture dé­sor­mais, ne pous­sant plus les bat­tants de ces deux portes de corne et d’ivoire qu’évoque Au­ré­lia et de l’autre cô­té des­quelles, pour un écri­vain, se tient pour­tant l’es­sen­tiel. Il y a une image qui donne au livre de Jac­que­line Ris­set et son titre et son uni­té : celle d’un éclair dans la nuit. Quelque chose brille, illu­mine, fou­droie. Ce quelque chose est l’amour aus­si. La ques­tion qui se pose à l’écri­vain – elle se nomme « dis­con­ti­nui­té » – est celle du rap­port qu’en­tre­tiennent l’éclair et la nuit. L’éclair dé­chire la nuit, il la suspend. Mais c’est la nuit qui en­fante l’éclair en son sein et dont l’obs­cu­ri­té est né­ces­saire à sa clar­té. « Ce qui se pré­cise de plus en plus, constate Ris­set, est qu’il est peut-être peu de dif­fé­rence entre l’ins­tant et la du­rée, comme entre l’éclair et la nuit… La nuit pro­duit les éclairs, les éclairs pro­duisent la nuit. Mais toute af­fir­ma­tion à ce point se dé­fait dès qu’elle s’an­nonce… L’éclair la nuit ou la nuit l’éclair. Qui sait, qui l’a ja­mais su ? Qui le voit, qui l’a ja­mais vu ? » « Il se­rait im­pos­sible, certes, dé­clare Ris­set, de vivre uni­que­ment de coups de foudre, c’est-à-dire dans le re­nou­vel­le­ment ab­so­lu de l’ins­tant, puisque l’ins­tant doit être conver­ti en du­rée, puisque la du­rée doit se dé­gra­der avant de pou­voir être in­ter­rom­pue et re­nou­ve­lée par l’ins­tant. » Tout tient à cette fa­cul­té de ré­ver­si­bi­li­té par la­quelle la du­rée se trans­forme en ins­tant tout comme l’ins­tant se trans­forme en du­rée – mou­ve­ment per­pé­tuel dont, l’ac­com­plis­sant, l’écri­ture ap­porte la preuve qu’il est pos­sible ; ou plu­tôt : vient vé­ri­fier l’évi­dence qu’il a lieu dans le jeu d’un ré­cit. On n’a pas ou­blié – c’est en­core une for­mule : au fond, on a trop ou­blié – comment Barthes, dans ses der­niers textes, ré­flé­chis­sant à ce qu’il nom­mait « la pré­pa­ra­tion du ro­man », es­sayait de pen­ser une pa­reille ques­tion, se de­man­dant comment chez Proust, la dis­con­ti­nui­té poé­tique de l’ex­pé­rience pou­vait se muer en la conti­nui­té de cette longue cou­lée ro­ma­nesque en quoi consiste À la re­cherche du temps per­du. Et plus gé­né­ra­le­ment : comment l’illu­mi­na­tion de l’ins­tant – qu’elle prenne la forme de l’épi­pha­nie chez Joyce ou celle du sa­to­ri dans le haï­ku – était sus­cep­tible de se trou­ver in­ves­tie dans un texte dé­ployant l’éphé­mère de son éclat dans la du­rée d’une his­toire. C’est sur ce même ter­rain que se si­tue Ris­set. Mais parce que son livre est un ré­cit et non pas un es­sai, elle fait un pas de plus en di­rec­tion de ce ro­man au­quel elle se re­fuse, ré­flé­chis­sant sur son pos­sible com- men­ce­ment et sur tout ce qui le pré­cède, ro­man qu’elle fait ain­si exis­ter sous la forme écla­tée, écla­tante que lui donne son pro­pos : « Rien à dire, si­non, jus­te­ment, les ins­tants “en de­hors”, les ex­pé­riences du rien, les coups de foudre comme lu­mière brusque qui dé­chire la nuit et ne la chasse pas. Si on veut, l’in­si­gni­fiant, par rap­port à la masse de sens et de construc­tion dont les vies sont ca­pables. »

L’OMBRE DU RO­MAN

Du ro­ma­nesque, donc. Et qui ne se tient au­cu­ne­ment à l’écart de l’his­toire, et même de la grande. Comme dans les pages ma­gni­fiques où Ris­set évoque ses sou­ve­nirs de pe­tite fille de la guerre et de la li­bé­ra­tion du pays. Ou celles où elle rap­pelle ces signes muets qu’adres­saient à per­sonne de­puis les étages des deux tours ju­melles de Man­hat­tan les vic­times du World Trade Cen­ter – pages qui, par leur splen­dide dé­li­ca­tesse, de­vraient faire honte à tous les ro­man­ciers op­por­tu­nistes des grosses ma­chines à grand spec­tacle que ceux-ci ont cru pou­voir im­pu­né­ment ti­rer d’un tel drame. Au fond, plus qu’un poème, qu’un es­sai ou même qu’un ré­cit, le nou­veau livre de Jac­que­line Ris­set, pour qu’il soit com­pris, de­man­de­rait sans doute à être lu comme son ro­man rê­vé, comme le rêve de son ro­man dans le­quel se mêlent, n’ap­par­te­nant plus à per­sonne, les restes rê­vés de tous les ro­mans de la terre qui s’en re­viennent vi­si­ter son som­meil éveillé : l’Odys­sée, la Divine Co­mé­die, la Prin­cesse de Clèves, l’Édu­ca­tion sen­ti­men­tale, À l’ombre des jeunes filles en fleurs. « Ayant lu à la suite ces der­niers temps une foule de ro­mans de di­vers pays, écrit Jac­que­line Ris­set, ce qui se passe est qu’à pré­sent ils se mé­langent, créant surtout à l’aube une sorte de ro­man-ombre, pré­sence conti­nue noc­turne d’un ro­man… » Un « ro­man-ombre ». C’est-à-dire aus­si : l’ombre d’un ro­man. Et pour cette rai­son : bien mieux qu’un ro­man. « Lâ­chez la proie pour l’ombre », di­sait au­tre­fois un poète. Et on se dit de plus en plus qu’il avait bien rai­son.

Jac­que­line Ris­set (Ph. DR)

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