Voir Claude Si­mon

Art Press - - LA UNE - Étienne Hatt

Est-il ex­ces­sif de dire que l’oeuvre de Claude Si­mon peut être vue au­tant qu’elle peut être lue ? Son écri­ture se nour­ris­sait d’un im­por­tant ma­té­riau vi­suel ; ses ma­nus­crits ont de réelles qua­li­tés plas­tiques ; il s’est in­té­res­sé à l’art et a col­la­bo­ré avec des ar­tistes de son temps ; il a lui-même pra­ti­qué la pein­ture et la pho­to­gra­phie et s’est es­sayé au ci­né­ma.

LA VIE DE L’OEUVRE

C’est la Bi­blio­thèque pu­blique d’in­for­ma­tion, au Centre Pom­pi­dou, qui a ac­cueilli la cé­lé­bra­tion pa­ri­sienne du cen­te­naire de la nais­sance du prix No­bel de littérature. La vo­ca­tion du lieu a sans doute dé­ter­mi­né la na­ture de l’ex­po­si­tion qui était moins pa­tri­mo­niale que pé­da­go­gique. On n’y voyait ni le cu­rieux « pa­ravent de Salses », trans­for­mé en grand col­lage par Claude Si­mon, ni la cou­ver­ture unique de la Route des Flandres réa­li­sée par l’écri­vain qui col­la de pe­tites vi­gnettes, son nom et le titre du livre sur un plan de com­po­si­tion du ro­man. L’am­bi­tion de l’ex­po­si­tion était autre. Il s’agis­sait moins de par­cou­rir la vie et l’oeuvre de Claude Si­mon que de suivre la vie de l’oeuvre, de­puis les ma­té­riaux de l’écri­ture jus­qu’à la ré­cep­tion des livres, en pas­sant par la com­po­si­tion des textes et leur édi­tion, tout en ou­vrant sur la pho­to­gra­phie et le ci­né­ma. Les sources des livres étaient nom­breuses chez cet écri­vain qui se di­sait « in­ca­pable d’in­ven­ter » . Or, beau­coup étaient vi­suelles. Elles ap­par­te­naient au re­gistre per­son­nel ou fa­mi­lial. Claude Si­mon les a décrites avec plus ou moins de fi­dé­li­té, à l’ins­tar, dans His­toire (1967), de la col­lec­tion de cartes pos­tales de sa mère, dont celles adres­sées par son fu­tur ma­ri, un mi­li­taire en poste dans les co­lo­nies qui, vi­si­ble­ment très épris, pou­vait en en­voyer jus­qu’à qua­torze le même jour (1). Mais le mo­ment-clé de la fa­brique des livres de Claude Si­mon, qui à par­tir de la Route des Flandres (1960) n’écri­vait plus que sous la forme de frag­ments, était pro­ba­ble­ment ce­lui de la com­po­si­tion, vé­ri­table mon­tage, du texte fi­nal. C’était af­faire d’« ar­ran­ge­ments, per­mu­ta­tions, com­bi­nai­sons ». Les plans de com­po­si­tion re­po­saient sur des codes chro­ma­tiques qui at­tri­buaient une cou­leur à un thème ou à un per­son­nage. Ils of­fraient une vi­sion d’en­semble du livre et ré­vé­laient les frag­ments à per­mu­ter ou les scènes in­ter­mé­diaires à ajou­ter.

ÉQUI­LIBRE FOR­MEL

Faut-il at­tri­buer ce sou­ci d’équi­libre for­mel à sa for­ma­tion de peintre au­près d’An­dré Lhote au dé­but des an­nées 1930 et à sa pra­tique de la pein­ture jusque dans les an­nées 1950 ? L’hy­po­thèse était pro­po­sée par les com­mis­saires de l’ex­po­si­tion mais la pein­ture de Claude Si­mon en était mal­heu­reu­se­ment ab­sente. Sans doute par res­pect pour l’écri­vain qui dé­ci­da de dé­truire la plu­part d’entre elles. Ou parce qu’elles ne ré­vèlent pas un grand ar­tiste mais un « étu­diant en cu­bisme » dé­mar­quant par trop Cé­zanne et Pi­cas­so. Quoi qu’il en soit, on re­trouve cette quête d’équi­libre for­mel dans les in­di­ca­tions de re­ca­drage et de ti­rage fi­gu­rant sur l es planches contacts lais­sées par Claude Si­mon pho­to­graphe. Ce der­nier pré­fé­rait ca­drer large son mo­tif pour re­dé­fi­nir la com­po­si­tion au ti­rage et re­je­tait les épreuves trop contras­tées. La pho­to­gra­phie fut im­por­tante pour Si­mon qui avait es­sayé, dans les an­nées 1930, d’en faire son mé­tier : cer­tains ti­rages portent un tam­pon « Claude Si­mon pho­to­graphe à Mont­par­nasse » (2). Une salle des col­lec­tions du Mu­sée na­tio­nal d’art mo­derne lui est consa­crée jus­qu’au 10 mars. Elle com­prend une tren­taine de ti­rages noir et blanc don­nés ré­cem­ment par Réa Si­mon, la veuve de l’écri­vain. Une oeuvre de pho­to­graphe s’es­quisse dont on prend la pleine me­sure dans l’ex­po­si­tion que le Centre Joë Bous­quet de Car­cas­sonne pro­pose jus­qu’au 8 mars.

ÉTRANGE POU­VOIR

Y sont pré­sen­tés, outre quelques pein­tures et le livre Femmes (1966) réa­li­sé avec Miró, une cen­taine de pho­to­gra­phies noir et blanc des an­nées 1930 aux an­nées 1960, les planches de l’Al­bum d’un ama­teur (1988) où fi­gurent, entre autres, des pho­to­gra­phies cou­leur plus ré­centes, ou en­core le livre My­tho­lo­gie (2002) qui fait dia­lo­guer un poème d’Yves Pey­ré et des pa­no­ra­miques cou­leur de Claude Si­mon. Ce der­nier en­vi­sa­geait de­puis long­temps de réunir ses pho­to­gra­phies noir et blanc. Pré­vert de­vait faire le texte et Pi­cas­so don­na un des­sin pour la cou­ver­ture. Mais il fal­lut at­tendre 1992 pour que Si­mon pu­blie son livre, cette fois avec un texte de De­nis Roche. Jus­qu’alors, seules les Dan­seuses avaient été pu­bliées, dans la re­vue Verve en 1938. Claude Si­mon était fas­ci­né par l’« étrange pou­voir » de la pho­to­gra­phie : « ce­lui de fixer, de mémo- ri­ser ce que notre mé­moire el­le­même est in­ca­pable de re­te­nir, c’est- à- dire l’image de quelque chose qui n’a eu lieu, n’a exis­té, que dans une frac­tion in­fime du temps(3). » Mais ce­la n’en fai­sait pas pour au­tant un adepte de l’ins­tant dé­ci­sif à la Car­tier-Bres­son. Car, pa­ra­doxa­le­ment, ses pho­to­gra­phies sont des images hors du temps. Mar­quées par un goût de l’in­so­lite ou du bi­zarre, elles os­cil­lent entre un réa­lisme so­cial trop frag­men­taire pour être do­cu­men­taire (à l’ex­cep­tion peut-être d’une belle sé­rie sur les gi­tans) et une ins­pi­ra­tion sur­réa­li­sante qui ir­rigue ses images de graf­fi­ti, de pou­pées ou de man­ne­quins, de corps frac­tion­nés que Si­mon voit par­fois dans la na­ture, quand un cu­rieux tronc lé­preux forme des Jambes. Dans tous les cas, il émane sou­vent de cette oeuvre une vio­lence et une âpre­té qui l’éloignent, quoi qu’on en dise, de l a pho­to­gra­phie hu­ma­niste. Claude Si­mon pho­to­graphe fait bien plus pen­ser à Ker­tész et à Bras­saï qu’à Dois­neau.

COR­RES­PON­DANCES

L’ac­cro­chage des pho­to­gra­phies noir et blanc réa­li­sé au Centre Joë Bous­quet re­prend l’agen­ce­ment du livre qui avait été conçu par Claude Si­mon. Il tra­duit la vo­lon­té de créer un ordre à par­tir d’un en­semble mor­ce­lé d’images. Sou­vent très simple, il re­pose sur la ré­pé­ti­tion d’un mo­tif (bi­cy­clette, che­val…), ou sur l’ap­par­te­nance à un même thème (gi­tans, bord de mer…). Une chose est sûre, Claude Si­mon a moins pen­sé aux sé­quences, par­fois dis­so­nantes ou ré­pé­ti­tives lors­qu’elles sont au mur, qu’aux doubles pages du livre, très co­hé­rentes sans ja­mais amor­cer un ré­cit. Pour Phi­lippe Or­tel, la page de droite est le « com­men­taire » de celle de gauche, quand, par exemple, elle offre un autre point de vue, sou­vent plus res­ser­ré, sur un même mo­tif. Ce­la ren­ver­rait, pour cet au­teur qui s’in­té­resse aux re­la­tions entre littérature et pho­to­gra­phie, au Claude Si­mon écri­vain qui, lui aus­si, « ex­plore toutes les struc­tures du monde phy­sique (4) ». On pour­rait voir dans ces doubles pages un in­dice par­mi d’autres (mais plus fiable que la simple coïn­ci­dence de mo­tifs dif­fi­cile à jus­ti­fier en l’ab­sence de dates pré­cises pour ces pho­to­gra­phies) d’une cor­res­pon­dance entre l’écri­vain et le pho­to­graphe que Claude Si­mon avait com­men­cé par nier (5). Ap­pa­raît alors la « po­ly­tech­nie » de Claude Si­mon qui est, se­lon Mi­reille Calle-Gru­ber, « (ré)conci­lia­tion des fa­cul­tés de créa­tion ».

(1) Mi­reille Calle-Gru­ber, Claude Si­mon. Une vie à écrire, Seuil, 2011. (2) Conver­sa­tion avec Mi­reille Calle-Gru­ber. (3) Claude Si­mon, Pho­to­gra­phies, Maeght Édi­teur, 1992. (4) Phi­lippe Or­tel, « Le ré­seau des ins­tants : Pho­to­gra­phies de Claude Si­mon », in les Images chez Claude Si­mon, La Li­corne / PUR, 2004. (5) Voir l’émis­sion « Claude Si­mon et la pho­to­gra­phie » réa­li­sée par Alain Jaubert en 1992.

Claude Si­mon. « Dan­seuses » . 1937 (Court. Ga­le­rie Maeght, Pa­ris)

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