Mat­thew Bar­ney

Art Press - - EXPOSITIONS - Charles-Ar­thur Boyer

Bi­blio­thèque na­tio­nale de France / 8 oc­tobre 2013 - 5 jan­vier 2014

L’ex­po­si­tion la Chambre de su­bli­ma­tion. Des­sins de Mat­thew Bar­ney sur­prend à plus d’un titre. D’une part, elle pro­cède d’un choix de l’ar­tiste à pré­sen­ter la pre­mière ré­tros­pec­tive de son oeuvre des­si­né au sein de deux ins­ti­tu­tions dé­vo­lues au livre et au sa­voir, la Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum de New York et la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France, et non pas dans des lieux voués à l’art d’au­jourd’hui. D’autre part, la mise en es­pace vou­lue par l’ar­tiste – com­mis­saire de sa propre ex­po­si­tion – est d’une sim­pli­ci­té re­mar­quable, si ce n’étaient les cadres éla­bo­rés à par­tir de sub­stances so­phis­ti­quées comme le plas­tique chi­rur­gi­cal au­to-lu­bri­fiant, le ny­lon ou la ré­sine époxy qui font ré­fé­rence à son uni­vers propre. En­fin, les der­niers des­sins sont d’une pré­ci­sion, d’une fi­nesse et d’une sub­ti­li­té dignes de ceux de ses maîtres, comme Al­brecht Dü­rer, Cra­nach, ou même Hans Bell­mer, si ce n’étaient là en­core les ma­tières uti­li­sées comme l’or, la feuille d’ar­gent, le soufre, le sang, la va­se­line, le la­pis-la­zu­li, l’oxyde de fer ou l’encre blanche. Près de soixante-dix des­sins sont ain­si ali­gnés au mur. Le plus an­cien, Condi­tion 88 (1988), est re­la­tif à l ’ u n e de ses pre­mières per­for­mances, à Yale, alors qu’il y était étu­diant ; les plus ré­cents, da­tés de 2011, pré­fi­gurent son nou­vel opus fil­mique, Ri­ver of Fun­dament, d’après le livre de Nor­man Mai­ler, An­cient Eve­nings. Mais, au fil de l’ex­po­si­tion, on ne trouve au­cun ordre chro­no­lo­gique, au­cune thé­ma­tique, si­non un double jeu de ré­so­nances comme Mat­thew Bar­ney ex­celle à écha­fau­der. D’un cô­té, il re­dis­tri­bue une fois de plus les cartes de son propre tra­vail. De l’autre, il met en pa­ral­lèle, au sein de vi­trines qu’il a lui-même conçues, ses propres sto­ry-boards avec des livres et des es­tampes is­sus de col­lec­tions de la BnF – du Livre des morts des an­ciens Égyp­tiens aux trai­tés d’al­chi­mie ou de géo­mé­trie ma­çon­nique, des ma­nus­crits en­lu­mi­nés mé­dié­vaux aux ou­vrages d’anatomie, de géo­gra­phie ou d’as­tro­lo­gie, des gra­vures de Goya aux es­tampes éro­tiques ja­po­naises. Il nous in­vite ain­si à ap­pré­hen­der son oeuvre gra­phique comme un ma­nuel, une en­cy­clo­pé­die et un ré­cit my­tho­lo­gique qui en­tre­mê­le­raient son re­gard sur le monde, une his­toire du sa­voir et sa propre au­to­bio­gra­phie. Mat­thew Bar­ney nous dé­voile en outre, au fil du par­cours, quelques sys­tèmes nu­mé­riques qu’il uti­lise comme un code se­cret, la struc­ture sym­bo­lique de ri­tuels presque ma­çon­niques et l’ex­pres­sion d’un réel tout à la fois tan­gible et mé­ta­phy­sique. Soit un ovale bar­ré, sem­blable à une selle de che­val sty­li­sée vue du des­sus, uni­té fon­da­trice de son uni­vers et qui sym­bo­lise le corps et les dif­fé­rentes contraintes qu’il doit sur­mon­ter. Puis le chiffre 3 à tra­vers les trois stades de la pen­sée et de l’ac­tion se­lon l’ar­tiste : la « si­tua­tion » do­mi­née par l’ins­tinct et une éner­gie désor­don­née, la « condi­tion » où l’éner­gie est maî­tri­sée et ca­na­li­sée, puis la « pro­duc­tion » où cette éner­gie dis­til­lée – su­bli­mée ? – se mé­ta­mor­phose en créa­ti­vi­té. Le chiffre 5 à tra­vers les cinq cha­pitres du cycle Cre­mas­ter (1994-2002), mais éga­le­ment une ré­fé­rence au Five Points Make a Man de James Lee Byars. Et en­fin le chiffre 7 à tra­vers les sept par­ties de Ri­ver of Fun­dament et les sept projets qu’il a choi­si d’abor­der. Ces quelques prin­cipes po­sés, qu’en est-il vrai­ment de cette oeuvre qui cultive le se­cret et l’énigme ? Nul ne le sait vrai­ment. Mais Bar­ney le sait-il lui-même, tant il semble dé­cou­vrir et se dé­cou­vrir au fur et à me­sure de ce qu’il en­gage dans son tra­vail…

M. Bar­ney ex­pose du 16 mars au 17 août 2014 à la Haus der Kunst, Mu­nich.

La Chambre de Su­bli­ma­tion , an ex­hi­bi­tion of dra­wings by Mat­thew Bar­ney, is sur­pri­sing in more ways than one. First of all, there is the fact that he has cho­sen to mount this re­tros­pec­tive in two ins­ti­tu- tions as­so­cia­ted with books and know­ledge, the Mor­gan Li­bra­ry & Mu­seum in New York and the Bi­blio­thèque Na­tio­nale de France, ra­ther than con­tem­po­ra­ry art spaces. Se­cond­ly, the dis­play it­self is re­mar­ka­bly simple, apart from the fact that the frames are made from so­phis­ti­ca­ted ma­te­rials such as self-lu­bri­ca­ting sur­gi­cal plas­tic, ny­lon, and epoxy re­sin, re­fe­ren­cing the ar­tist’s own uni­verse. Fi­nal­ly, the la­test dra­wings have a subt­le­ty wor­thy of his mas­ters, ar­tists like Al­brecht Dü­rer, Cra­nach, and even Hans Bell­mer—ex­cept that he uses ma­te­rials such as gold, sil­ver leaf, sul­fur, blood, va­se­line and la­pis-la­zu­li. There are near­ly six­ty dra­wings on the walls here. The ol­dest, Condi­tion 88 (1988), re­lates to one of his ear­liest per­for­mances. The most recent, da­ting from 2011, pre­fi­gure his new film piece, Ri­ver of Fun­dament, ba­sed on Nor­man Mai­ler’s book An­cient Eve­nings. But there is no chro­no­lo­gi­cal or the­ma­tic or­der to this show, on­ly pe­rhaps a double set of echoes. On one side, Bar­ney once again re­shuffles the cards of his own work. On the other, using vi­trines that he de­si­gned him­self, he makes a pa­ral­lel pre­sen­ta­tion of his sto­ry-boards and books with prints from the col­lec­tions of the BNF, ran­ging from the An­cient Egyp­tian Book of the Dead to trea­tises on al­che­my or Ma­so­nic geo­me­try, me­die­val illu­mi­na­ted ma­nus­cripts, works of ana­to­my, geo­gra­phy and as­tro­lo­gy, and prints by Goya and Japanese ero­ti­ca. He thus in­vites us to consi­der his gra­phic work as a ma­nual, an en­cy­clo­pe­dia or my­tho­lo­gi­cal nar­ra­tive com­bi­ning his vi­sion of the world, a his­to­ry of know­ledge and his own au­to­bio­gra­phy. Bar­ney al­so re­veals a few di­gi­tal sys­tems that he uses as a se­cret code, the sym­bo­lic struc­ture of ri­tuals that are al­most Ma­so­nic, and the ex­pres­sion of a real that is at once tan­gible and me­ta­phy­si­cal. The cros­sed oval, like a sty­li­zed saddle seen from above, re­pre­sents the foun­ding uni­ty of his world and sym­bo­lizes the bo­dy and the dif­ferent constraints that it must over­come. Then there is the fi­gure 3, as in the three stages of thought and ac­tion for­mu­la­ted by the ar­tist: the “si­tua­tion,” do­mi­na­ted by ins­tinct and chao­tic ener­gy; the “condi­tion” in which ener­gy is mas­te­red and chan­ne­led; and fi­nal­ly, “pro­duc­tion,” when this dis­til­led (su­bli­ma­ted?) ener­gy is me­ta­mor­pho­sed in­to crea­ti­vi­ty. There is the fi­gure 5, as in the five chap­ters of the Cre­mas­ter cycle (1994–2002), but al­so a re­fe­rence to Five Points Make a Man by James Lee Byars. And, fi­nal­ly, the fi­gure 7, as in the se­ven parts of Ri­ver of Fun­dament and the se­ven pro­jects he has cho­sen to take on. Ha­ving es­ta­bli­shed these prin­ciples, what are we to make of this work which culti­vates se­cre­cy and enig­ma? No one real­ly knows. But Bar­ney him­self knows, and seems to dis­co­ver and un­co­ver him­self with each new step.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

Bar­ney’s work is al­so sho­wing at the Haus der Kunst, Mu­nich, from March 16 to Au­gust 17.

Vue de l’ex­po­si­tion à la BnF. (Court. Gladstone Gal­le­ry, New York © M. Bar­ney ; Ph. David Paul Carr) Ex­hi­bi­tion view at the BNF, Pa­ris

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