Jean-Yves Jouan­nais à l’as­saut (de la pen­sée)

J.Y. Jouan­nais The Itch of Bat­tle (Thought Of­fen­sive).

Art Press - - LA UNE - In­ter­view par Ber­nard Blis­tène

L’ex­po­si­tion Comment se faire ra­con­ter les guerres par un grand-père mort ?, pro­po­sée par Jean- Yves Jouan­nais à la Villa Ar­son, Nice, du 13 avril au 8 juin 2014, est l’ex­ten­sion de l’En­cy­clo­pé­die des guerres, cycle de confé­rences pré­sen­té au Centre Pom­pi­dou de­puis 2008, et à la Co­mé­die de Reims de­puis 2010, qui ra­conte, sous la forme d’un abécédaire, l’in­té­gra­li­té des conflits, de­puis l’Iliade jus­qu’à la fin de la Se­conde Guerre mon­diale. « En­tre­prise, pré­cise l’au­teur, à la fois de fic­tion et de sa­voir, où, plus pré­ci­sé­ment, la fic­tion s’es­saye à pro­duire de la connais­sance. »

Le ren­dez- vous est de­ve­nu un ri­tuel. Chaque mois, l a Pe­tite salle du Centre Pom­pi­dou est comble. On y re­trouve les fa­mi­liers. On y dé­couvre de nou­velles têtes. L’af­faire dure de­puis cinq ans et n’est pas près de s’ar­rê­ter. La lu­mière s’éteint. Le gé­né­rique reste le même. On y joue à la guerre. Puis la salle s’al­lume. Un mot ap­pa­raît sur l’écran noir. Jean-Yves Jouan­nais dit bon­soir et re­prend là où il s’est ar­rê­té. Ou plus exac­te­ment là où il en a en­vie. L’En­cy­clo­pé­die des guerres n’a cure de l’al­pha­bet. Et parce que l’in­com­pris a pour vo­ca­tion de tou­jours faire re­tour, Jouan­nais re­com­mence. Il y a tou­jours quelque chose à ajou­ter. On peut alors pen­ser que le pu­blic s’im­pa­tiente : « Quoi, en­core le F ! Ça ne fi­ni­ra ja­mais ! » Et pour­quoi donc ce­la fi­ni­rait-il ? Par­fois, il me vient à pen­ser que si la salle était dé­ser­tée, Jean-Yves Jouan­nais conti­nue­rait tout seul. L’En­cy­clo­pé­die des guerres tient de l’en­tre­tien in­fi­ni. La salle, ce­pen­dant, ne désem­plit guère, c’est le cas de le dire. Et Jouan­nais a grand suc­cès ! L’En­cy­clo­pé­die des guerres est en passe de de­ve­nir à la confé­rence-per­for­mance ce que la Can­ta­trice chauve est au­jourd’hui au théâtre : un dé­fi per­ma­nent, un pay­sage dans le pay­sage, un ob­jet par­mi les ob­jets. Et Jouan­nais, unique ac­teur d’un « théâtre sans théâtre », le conteur d’une his­toire im­pro­bable, où fic­tion et vé­ri­té ne cessent de s’en­tre­mê­ler sans que ce­la im­porte, où ré­cits et anec­dotes s’en­tre­croisent quitte à se ré­pé­ter, où ci­ta­tions im­pro­bables et des­crip­tions el­lip­tiques construisent une es­thé­tique du bricolage dont on sait qu’elle ouvre la voie de la pen­sée ma­gique.

Voi­ci donc Jean-Yves Jouan­nais en im­pro­bable an­thro­po­logue ! Une sorte de Karl May qui ne vous parle ni du Blanc Old Shat­te­rhand ni de l’Apache Win­ne­tou. Une sorte de Karl May au­quel je veux pré­dire un tout autre des­tin. Un « confé­ren­cier », di­sais-je. Et un per­for­meur. Le genre au­jourd’hui, on le voit, fait flo­rès. Il va sans dire que Jouan­nais en est l’un des ins­ti­ga­teurs. Il faut dire que la confé­rence-per­for­mance tient d’un art to­tal : toutes les dis­ci­plines s’y en­tre­croisent, toutes les formes s’y en­tre­mêlent. Par sa di­men­sion heu­ris­tique, la confé­ren­ce­per­for­mance est un genre mo­derne. Jouan­nais, ce­pen­dant, fait dans le clas­si­cisme sobre. Ni rhé­to­rique ni so­phisme. Quelques notes sur la table dont on se de­mande si elles servent en­core ou par­ti­cipent de la fic­tion. Une al­ter­nance de mots ou de lo­cu­tions par­fois tron­quées et d’images ve­nues de tous ho­ri­zons, des ex­traits de films et d’autres choses gla­nées çà et là : l’En­cy­clo­pé­die des guerres est un vaste chan­tier. De ces chan­tiers dont on ne se sort pas. Peut-être, dé­sor­mais, l’oeuvre d’une vie.

PRÉ­TEXTES ET PARATEXTES

Par­fois – voire sou­vent – notre homme se de­mande comment et pour­quoi il en est ar­ri­vé là. Ma­nière pour le pu­blic de se po­ser la même ques­tion. Je veux croire que ce n’est pas par ha­sard et que Jouan­nais, écri­vain, critique d’art, com­mis­saire d’ex­po­si­tions et j’en passe, sait par­fai­te­ment d’où et à qui il parle. Est-ce au monde de l’art contem­po­rain ? De fait, l’En­cy­clo­pé­die des guerres est un pro­jet mo­derne et contem­po­rain. Il en est même la quin­tes­sence tant il met l’en­cy­clo­pé­die au dé­fi d’une im­pos­sible fin, tant celle-ci est une exé­gèse aléa­toire, un pro­jet sans li­mite. On sait que, par es­sence, la mo­der­ni­té est un pro­jet in­ache­vé. Plus en­core, l’En­cy­clo­pé­die des guerres est un pro­to­cole : sur la scène, la table est éclai­rée d’une simple lampe. Les notes ta­pées à la ma­chine sont au­tant de pré­textes à des di­gres­sions in­fi­nies dont l’au­teur s’ex­cuse mais dont il dit im­mé­dia­te­ment qu’elles sont in­dis­pen­sables. Sur l’écran, un mot cal­li­gra­phié en rouge semble ini­tier un cha­pitre que les images sui­vantes se fe­ront fort de contra­rier. Une as­sis­tante est as­sise au pre­mier rang et en­voie les images. La chose semble ré­glée et le tra­vail pré­pa­ré. Il y a dans tout ce­la comme une forme ac­tuelle de la lan­terne ma­gique et du spec­tacle mer­veilleux. Et l’En­cy­clo­pé­die des guerres ne cherche pas la lo­gique, pas plus qu’elle ne s’at­tache à la co­hé­rence du ré­cit. Elle est un en­che­vê­tre­ment où l’ex­trait d’un texte ou d’un ré­cit ouvre la voie à tous les com­men­taires. Elle est une suc­ces­sion de frag­ments et de no­tules qui sont au­tant de pa­ren­thèses d’un texte truf­fé de pré­textes et de paratextes : un genre en soi dont Jean-Yves Jouan­nais est sans doute à la fois l’un des pro­ta­go­nistes et me­neurs sans pa­reil.

LA GUERRE DES MOTS

L’en­cy­clo­pé­die des guerres est donc un pro­to­cole dont on peut pen­ser qu’il s’ap­pa­rente à des formes connues. Mais l’af­faire se­rait simple si notre hé­ros (so­li­taire) n’en avait fait une forme sin­gu­lière. Il faut le voir en scène, la mine triste et le re­gard las. As­som­mé par le poids et la charge de la chose qu’il se doit de conter. S’ex­cu­sant d’avoir à revenir sur un cha­pitre, un mot, une lettre au point que l’on se dit qu’il nous gruge pour nous « in­tro­duire dans son his­toire » . Ajou­tant une en­trée in­con­grue à d’autres en­core plus im­pro­bables. Car l’En­cy­clo­pé­die des guerres ne s’écha­faude pas au fil d’un vo­ca­bu­laire qu’on vou­drait éta­bli. Peu de mots, voire au­cun, qui ne ren­voient a prio­ri ex­pli­ci­te­ment au su­jet, mais des mots à la marge, peut-être en cou­lisses, qui nour­rissent le ré­cit de « che­mins qui bi­furquent » (un beau texte !) et de lignes de fuite à mille lieues du su­jet. De quoi donc nous parle ain­si Jean-Yves Jouan­nais ? De quelle en­cy­clo­pé­die dont on sait au­jourd’hui la forme im­pos­sible ? De quelle guerre dont la plu­part ci­tées semblent étran­gères à nombre de nos sou­ve­nirs ? Et dans la peau de qui vient se glis­ser ce­lui qui usurpe ici le rôle – je dis bien « le rôle » – de l’his­to­rien ? De quoi donc nous parle Jean-Yves Jouan­nais si ce n’est, on l’au­ra vite com­pris, de lui-même ? Mais sans doute aus­si de la ma­nière dont se construit toute oeuvre de l’es­prit, des réa­li­tés qui l’étreignent comme des fic­tions qui l’as­saillent. Ce qui se dit et se montre tous les mois au Centre Pom­pi­dou n’est pas plus l’his­toire des guerres que celles des paix, mais celle du conflit avec soi- même, de la guerre des mots et de la créa­tion d’une oeuvre.

L’En­cy­clo­pé­die des guerres est une forme sin­gu­lière, un mé­lange ac­com­pli. Il est pro­bable qu’elle ne trouve sa place qu’au coeur d’un lieu dont la di­men­sion plu­ri­dis­ci­pli­naire est une com­po­sante évi­dente. Il est pro­bable que son at­trac­tion ré­side dans le fait qu’elle ne soit pas tant une forme que toutes les formes conju­guées, tous les sa­voirs en­tre­mê­lés. L’En­cy­clo­pé­die des guerres est un dis­po­si­tif, sans doute une grande oeuvre d’art contem­po­rain dont Jean-Yves Jouan­nais est à la fois l’au­teur et l’in­ter­prète, le met­teur en scène et le scé­no­graphe. Sa guerre à lui ne ces­se­ra d’os­cil­ler entre grande et pe­tite forme, entre drame et dé­ri­sion, entre faits et anec­dotes, entre preuves et men­songes. Sa guerre n’est pas tant celle des autres que la sienne propre, et sans doute l’ex­pres­sion d’un com­bat contre soi-même. L’En­cy­clo­pé­die des guerres n’est somme toute que l’ex­pres­sion du conflit de tout au­teur avec son su­jet li­vré au pu­blic qui ne peut qu’en re­de­man­der. Dans le Pa­ra­doxe sur le co­mé­dien, le pre­mier de­mande au se­cond ce pour­quoi on se rend au théâtre. Et Sté­phane Loj­kine, l’un des meilleurs com­men­ta­teurs de Di­de­rot avec Mi­chael Fried d’ajou­ter : « La re­pré­sen­ta­tion théâ­trale, on y vient pour re­ce­voir cette af­fir­ma­tion d’une pré­sence qui n’est ex­pri­mée qu’au moyen d’une dé­pos­ses­sion, de la mise en oeuvre ré­pé­tée d’une tech­nique. » Dans la pé­nombre de la pe­tite salle du Centre Pom­pi­dou, une fois par mois, un au­teur mène en di­rect une guerre avec son su­jet. Al­lez-y voir : suc­cès as­su­ré !

Pour­quoi s’in­té­res­ser da­van­tage à la guerre qu’à la paix ?

Je ne m’in­té­resse pas da­van­tage à la guerre qu’à la paix, n’ayant au­cun in­té­rêt ni pour l’un, ni pour l’autre. De fait, je n’ai ja­mais ac­cep­té l’idée que le su­jet de la guerre puisse m’in­té­res­ser. Le bon et naïf comte Be­zou­khov, dans la Guerre et la Paix, dé­si­rant si ar­dem­ment as­sis­ter à la ba­taille de Bo­ro­di­no, s’em­pêtre dans cette dif­fi­cile dé­fi­ni­tion du type de cu­rio­si­té éprou­vée pour les faits de la guerre. « Je suis ve­nu… comme ça… vous sa­vez… ce­la m’in­té­resse, dit Pierre qui avait dé­jà ré­pé­té tant de fois toute la jour­née ce mot dé­nué de sens “ce­la m’in­té­resse”. » L’épi­graphe choi­sie par Ma­la­parte en exergue de la Peau est une phrase de Paul Va­lé­ry : « Ce qui m’in­té­resse n’est pas tou­jours ce qui m’im­porte. » Tout est évi­dence au fil de cette for­mule. À ce­ci près qu’elle se trouve être plus ex­ci­tante, plus convain­cante, un peu au­de­là de sa lo­gique re­la­ti­viste lors­qu’elle tend à si­gni­fier que rien ne nous im­porte de ce qui nous in­té­resse. Clai­re­ment, ce qui nous in­té­resse n’est ja­mais im­por­tant. Et puis, ce­la sonne comme « avoir des in­té­rêts dans quelque chose ». On at­tend un re­tour sur in­ves­tis­se­ment. Comme s’il de­vait y avoir un in­té­res­se­ment au fait de s’in­té­res­ser, un cal­cul à plus ou moins long terme qui cor­rompt ce que l’on en­tend par cu­rio­si­té. Avoir de l’in­té­rêt pour quelque chose est une pos­ture spé­cu­la­tive in­te­nable. Je me dé­couvre ef­fec­ti­ve­ment écoeu­ré par cette in­si­pide an­tienne cultu­relle de l’in­té­rêt que l’on se­rait cen­sé por­ter à tout. Parce qu’on est tous sus­cep­tibles d’être « in­té­res­sé par » et que cette pro­pen­sion consu­mé­riste n’a d’autre ho­ri­zon que la sur­vie en apnée de nos der­niers ali­bis in­tel­lec­tuels. Je n’as­pire plus qu’à être ir­ri­té, éner­vé, et non plus in­té­res­sé. L’éner­ve­ment de­vrait être l’unique mo­teur du dé­sir et le seul pe­di­gree de l’appétence. Être agres­sé par des ob­jets et des dis­cours a prio­ri in­as­si­mi­lables, des oeuvres, in­sup­por­tables de nou­veau­té, qui mettent en branle nos nerfs et nous pol­luent. Cette fa­cul­té d’éner­ve­ment se­rait seule à même de si­gna­ler l’ex­pé­rience ar­tis­tique quand l’in­té­rêt n’est que le terme, am­bi­gu de sur­croît quant à l’usure, dé­no­tant le pla­ce­bo des ca­ta­plasmes cultu­rels. Et ce n’est pas au­tre­ment, au­jourd’hui, que m’ac­ca­pare le su­jet de la guerre : dans la gêne oc­ca­sion­née, par le ma­laise, nul­le­ment sur le mode de l’har­mo­nie ou des af­fi­ni­tés élec­tives. Cette prise de conscience, je la dois à une très an­cienne dis­cus­sion avec mon ami Gilles Bar­bier.

IMPROVISATION

Pour­quoi s’obli­ger à ne rien dire des guerres contem­po­raines ? Je suis évi­dem­ment obli­gé, comme tout le monde, de m’in­té­res­ser à beau­coup d’in­for­ma­tions au quo­ti­dien, en tant que consom­ma­teur ou ci­toyen. Et l es guerres contem­po­raines font par­tie de ces évé­ne­ments. Au même titre que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, la mon­tée des ra­cismes, les ré­sul­tats spor­tifs, l’ave­nir de l’Eu­rope, une poi­gnée d’élec­tions plus ou moins lo­cales. Mais, pour en revenir à l’En­cy­clo­pé­die des guerres, je n’au­rais ja­mais pu ima­gi­ner consa­crer le reste de ma vie à un su­jet qui n’au­rait fait que m’in­té­res­ser. Cette cé­sure ap­pa­rem­ment ar­bi­traire sent la schizophrénie, je le conçois, mais je ne peux pas al­ler contre.

Au fil des séances, il me semble que l’in­tri­ca­tion entre vé­ri­té et men­songe qui émaillait les pre­mières soi­rées s’est es­tom­pée. Me suis- je ha­bi­tué ou as- tu chan­gé de tac­tique ?

Tu as peut-être rai­son. Et j’au­rais ten­dance à te faire confiance. Je ne me suis ren­du compte de rien. Mais j’ai tou­jours pen­sé que je n’étais pas le mieux pla­cé pour sai­sir ce qu’était l’es­prit de l’en­tre­prise. L’En­cy­clo­pé­die des guerres vit à mon in­su, à mes dé­pens. Rien n’est pré­mé­di­té de ma part. Comme tu le sais, il n’existe pas de plan, pas de pro­gramme. C’est une dé­rive au long cours, un mou­ve­ment très lent qui vou­drait res­sem­bler à une épo­pée et qui n’est peut-être qu’un éga­re­ment. Et l’in­ven­tion trouve sa place de ma­nière ac­ci­den­telle au gré de cette improvisation. Il y a eu une seule ex­cep­tion à ce­la, à l’en­trée « Dé­co­ra­tif (Mo­tif) », l’in­ven­tion du per­son­nage de Pe­ter Aloy­sius Tromp (1671-1742). Ce­la de­vait être à l’au­tomne 2009.

Qu’ap­porte à l’En­cy­clo­pé­die des guerres l’ex­po­si­tion in­ti­tu­lée Comment se faire ra­con­ter les guerres par un grand-père mort et pré­sen­tée à la Villa Ar­son ?

C’est le fruit d’une longue ré­flexion me­née avec Éric Man­gion. Une pre­mière ver­sion de cette ex­po­si­tion a dé­jà été mon­trée au Prin­temps de sep­tembre à Tou­louse, en 2012, sous la di­rec­tion ar­tis­tique de Paul Ar­denne. Les cycles de confé­rences, à Pa­ris et à Reims, forment une sorte de tronc à par­tir du­quel s’élancent un cer­tain nombre de branches. Deux ont ga­gné au­jourd’hui une re­la­tive au­to­no­mie. En pre­mier lieu, le dé­par­te­ment in­ti­tu­lé Conver­sion d’une bi­blio­thèque de non-guerre en bi­blio­thèque de guerre, le­quel me per­met d’échan­ger les livres de ma bi­blio­thèque per­son­nelle contre des ou­vrages trai­tant de tous les as­pects de tous les conflits de­puis l’Iliade jus­qu’à la Se­conde Guerre mon­diale.

FEUILLETON ORAL

En se­cond lieu, l’ex­po­si­tion Comment se faire ra­con­ter les guerres par un grand-père mort, qui évo­lue au fil du temps puis­qu’elle té­moigne de l’aug­men­ta­tion du nombre d’en­trées et de confé­rences. La ver­sion de Tou­louse comp­tait un peu plus de sept cents en­trées, celle de Nice, en­vi­ron huit cents. Les cycles de confé­rences s’es­sayent à in­ven­ter un lien dans le temps avec un pu­blic, à tres­ser une com­pli­ci­té sous la forme d’un feuilleton oral et à respecter la règle de l’éphé­mère. Le pro­to­cole d’échange de bi­blio­thèques, comme l’ex­po­si­tion, sont deux ex­pé­riences de na­ture dif­fé­rente mais qui res­pectent les mêmes règles. L’ex­po­si­tion re­groupe l’en­semble des élé­ments qui consti­tuent l’En­cy­clo­pé­die des guerres. Elle est cons­ti­tuée en « Dé­par­te­ment des hé­ri­tages » et in­ven­to­rie les in­for­ma­tions et do­cu­ments que mon grand-père Jean Jouan­nais est cen­sé m’avoir trans­mis pour me ra­con­ter les guerres. Or, parce que je n’ai ja­mais ren­con­tré cet homme, mort noyé en 1945, à l’âge de 31 ans, je me dé­brouille pour in­ven­ter seul cet hé­ri­tage. Comme un géo­graphe qui in­ven­te­rait une contrée pour pou­voir tout à loi­sir pas­ser le reste de sa vie à ima­gi­ner son cli­mat, sa géo­lo­gie, son hy­dro­gra­phie, sa faune, ses éco­sys­tèmes. Comment se faire ra­con­ter les guerres par un grand-père mort s’ap­pa­rente à un nu­mé­ro de ven­tri­lo­quie, mais une ven­tri­lo­quie qui ne se­rait pas un illu­sion­nisme. En ce sens, l’en­tre­prise vé­ri­fie l’hy­po­thèse der­ri­dienne d’une han­to­lo­gie qui, très ample, dé­bor­de­rait l’on­to­lo­gie, et ins­tal­le­rait la spec­tra­li­té au coeur de la pen­sée. C’est pour ce­la que je ne peux qu’y revenir, en­core et en­core, être à la traîne des re­ve­nants.

Ber­nard Blis­tène est di­rec­teur du Mu­sée na­tio­nal d’art mo­derne, Pa­ris.

Page de gauche / page left: « Conver­sion d’une bi­blio­thèque de non-guerre en bi­blio­thèque de guerre ». Tam­pon. Stamp used on books in the li­bra­ry 7e confé­rence (© Centre Pom­pi­dou/ Ph. H. Vé­ro­nèse) Ci-des­sus / above: 50e confé­rence, le 21 no­vembre 2013.

Ci-des­sus / above: « Abécédaire ». 2008-2013. Tech­nique mixte sur pa­pier. 26 élé­ments. 37 x 23,5 cm cha­cun. (Ph. A. Mole). Mixed me­dia on pa­per Ci-contre / op­po­site: « Ce­ra­to­the­rium sta­li­num » (ex­trait de « His­toire na­tu­relle »). 2014. Tech­nique mixte sur pa­pier. 6 élé­ments. 42 x 29,7 cm cha­cun. (Court. ga­le­rie G.P. & N. Val­lois, Pa­ris). Mixed me­dia/pa­per

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