Ri­chard Pe­duz­zi l’âme du des­sin

Ri­chard Pe­duz­zi The Soul of Dra­wing.

Art Press - - LA UNE - In­ter­view par Georges Ba­nu

Le des­sin ren­voie sou­vent à une tra­di­tion qui a été in­ter­rom­pue, qui est me­na­cée. Pour­quoi est-il sou­vent as­si­mi­lé à une pra­tique au­jourd’hui ré­vo­lue ? La pra­tique du des­sin n’a ja­mais été ré­vo­lue. De­puis mon en­fance jus­qu’à au­jourd’hui, j’ai tou­jours des­si­né. Au­jourd’hui plus que ja­mais, le des­sin m’aide à re­gar­der, à com­prendre ce que je vois. J’ai ap­pris à des­si­ner d’une part avec mon père, d’autre part avec l’unique en­sei­gnant que j’ai eu dans ma vie, le sculp­teur Charles Auf­fret. Plus tard, quand j’étais di­rec­teur de l’École su­pé­rieure des arts dé­co­ra­tifs, je l’ai convié pour y don­ner des cours. Tous les étu­diants étaient pas­sion­nés par son en­sei­gne­ment. Le des­sin, à l’époque, per­met­tait de s’ar­ra­cher au dis­cours et à l’ex­cès de théo­ries qui do­mi­naient l’en­sei­gne­ment. Il a été et est un élé­ment im­por­tant pour la for­ma­tion des tout jeunes élèves. L’oeil et la main s’éduquent. Le des­sin, c’est la char­pente in­con­tour­nable, la co­lonne ver­té­brale de l’édu­ca­tion ar­tis­tique. Je di­rai même qu’il per­met de com- prendre et d’abor­der les nou­velles tech­no­lo­gies avec plus d’ai­sance. Il ne faut pas craindre d’avoir re­cours à cer­tains ou­tils comme l’équerre, le fil à plomb… Même si ce­la peut sem­bler désuet, cet en­sei­gne­ment de base est né­ces­saire. Comme pour écrire, il faut ap­prendre la gram­maire et l’or­tho­graphe. Le des­sin ap­prend à voir, il ai­guise le re­gard et al­lie l’émo­tion et la tech­nique.

À quelle at­tente per­son­nelle ré­pond-il pour vous ? Pro­cure-t-il des sa­tis­fac­tions par­ti­cu­lières sur le plan plas­tique, se rat­ta­chet-il à des vi­sées dra­ma­tur­giques pour le scé­no­graphe que vous êtes ?

Sans un crayon au bout des doigts, je n’ar­rive pas à cer­ner ce que je cherche. Je ré­flé­chis, je re­garde avec un crayon dans la main ou dans la poche. Je des­sine par­tout, dans le mé­tro, au res­tau­rant, en voyage, sur n’im­porte quel sup­port. Ces es­quisses je­tées en toute li­ber­té sur le pa­pier sont les gammes à par­tir des­quelles sur­git une forme. Ain­si, je tourne au­tour d’une idée avant de la pré­ci­ser, de la fixer chez moi sur une feuille de pa­pier vierge. J’ai be­soin de dé­cli­ner mes pen­sées. Je dé­bute sou­vent par un mi­nus­cule cro­quis qui, par la suite, s’agran­dit, me per­met de trou­ver l’échelle et l’équi­libre des formes, de pré­ci­ser les pro­por­tions.

L’EN­CHAN­TE­MENT DE LA RA­PI­DI­TÉ

C’est le che­mi­ne­ment vers la proposition scé­no­gra­phique… Par le des­sin, je cherche à faire en sorte que les dif­fé­rents élé­ments ne flottent pas dans l’es­pace et s’ac­cordent entre eux. Pour re­prendre la for­mule cé­lèbre de Mies van der Rohe – « Plus j’avance, plus je gomme » – je di­rais que mes des­sins s’ac­cordent à ce­la. Je cherche à trou­ver la pers­pec­tive juste. Sur le pa­pier, j’es­saie, par les lignes et le style, de par­ve­nir à l’ou­ver­ture vers l’in­fi­ni et à faire en sorte que l’es­pace res­pire avec les ac­teurs. Le dé­cor est un per­son­nage à part en­tière. J’ai be­soin de lui trou­ver sa fonc­tion et son

équi­libre juste en re­la­tion avec un texte, une mise en scène et des ac­teurs. Lorsque je par­viens à ce­la, j’ai l’im­pres­sion d’avoir ac­com­pli mon tra­vail. Je cherche tou­jours à in­tro­duire les textes sur les­quels je dois tra­vailler dans mon uni­vers, à re­trou­ver les pay­sages et les ar­chi­tec­tures qui me troublent. C’est tou­jours grâce au re­gard et au des­sin que j’ébauche la re­la­tion entre une pièce, une mise en scène et mon tra­vail.

À tra­vers les des­sins, on ob­serve la ten­sion entre, d’un cô­té, la quête de la per­fec­tion du trait, avec tout ce que ce­la com­porte comme len­teur du tra­vail, et, de l’autre, le goût pour la ra­pi­di­té, pour le cro­quis et la fièvre de l’ins­tant. Les al­ter­nez-vous ?

J’aime le ca­rac­tère « je­té » de cer­tains des­sins, leur mal­adresse même. Avec eux, je trouve la pos­si­bi­li­té d’ap­pro­fon­dir ma lec­ture, de pré­ci­ser, de don­ner une forme à mes rêves. Le cro­quis en­tre­tient l’im­pres­sion d’in­fi­ni, l’en­chan­te­ment de la ra­pi­di­té. Dans les cro­quis qui par­fois pro­curent la sen­sa­tion mo­derne de « l’in­achè­ve­ment », on n’aper­çoit pas l’ef­fort de l’éla­bo­ra­tion. Un des­sin ne doit pas ren­voyer à la fa­tigue. La lé­gè­re­té sort du coeur et de l’élan qu’il donne aux cro­quis. Grâce au des­sin, je mets en re­la­tion des formes qui dia­loguent entre elles, je cherche à ob­te­nir une har­mo­nie, par­fois même à la cas­ser, à in­tro­duire dans mes projets quelque chose qui res­semble à la marche du temps : avant de des­si­ner un mur en ruine, j’aime com­prendre par le des­sin à quoi res­sem­blait le bâ­ti­ment avant sa des­truc­tion.

Avez-vous des pré­fé­rences ?

Il y a des fa­milles d’ar­tistes dans les­quelles on se re­trouve. En tra­vaillant au mu­sée du Louvre à une ex­po­si­tion consa­crée aux des­sins de Claude Lor­rain, j’ai dé­cou­vert un mur qui res­sem­blait à une ar­chi­tec­ture que j’avais des­si­née au­pa­ra­vant. J’ai fait rire les conser­va­teurs qui m’en­tou­raient lorsque j’ai dit : « Tiens, il m’a co­pié. » L’his­toire de l’art est une ligne qui tourne et per­met de re­trou­ver des com­mu­ni­ca­tions, de faire des dé­cou­vertes, de trou­ver des re­la­tions entre des époques éloi­gnées et au­jourd’hui. Pour moi, le but consiste plus que ja­mais à être à la re­cherche du plus beau des­sin.

Pen­sez-vous que l’on pour­rait com­pa­rer un des­sin à une so­nate pour pia­no ?

Il y a de la mu­sique dans tout des­sin ac­com­pli.

Je ne peux pas ou­blier une phrase que vous m’avez dite un jour : « La dé­fi­ni­tion du bon­heur : des­si­ner en Italie. »

Oui. La dé­fi­ni­tion du bon­heur : voya­ger, re­gar­der les pay­sages dé­fi­ler, des­si­ner en Italie en­tou­ré de ceux et celles que j’aime.

« Lu­cio Silla » (W. A. Mo­zart, 1772). Opé­ra mis en scène par Pa­trice Ché­reau, Sca­la, Mi­lan, 1984. Stage de­si­gn for Pa­trice Ché­reau’s

pro­duc­tion of “Lu­cio Silla”

Ri­chard Pe­duz­zi a si­gné toutes les scé­no­gra­phies des pièces et des opé­ras mis en scène par Pa­trice Ché­reau, à par­tir de 1968, ain­si que les dé­cors de ses films. Il col­la­bore aus­si ré­gu­liè­re­ment avec Luc Bon­dy et des mu­sées in­ter­na­tio­naux. Il a été di­rec­teur de l'École su­pé­rieure des arts dé­co­ra­tifs de Pa­ris de 1990 à 2002, puis de la Villa Mé­di­cis, de 2002 à 2008. Georges Ba­nu est uni­ver­si­taire et es­sayiste. Der­nier ou­vrage pu­blié : Amour et désa­mour du théâtre, Actes Sud.

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