Scan­da­leux, Map­ple­thorpe?

Map­ple­thorpe, the Case for a Classic.

Art Press - - LA UNE - Do­mi­nique Ba­qué

Une ré­tros­pec­tive de Ro­bert Map­ple­thorpe ( Grand Pa­lais, 26 mars - 14 juillet 2014) et une confron­ta­tion Map­ple­thorpe-Ro­din (mu­sée Ro­din, 8 avril - 21 sep­tembre 2014) à tra­vers deux formes d’ex­pres­sion – un en­semble de cent deux pho­to­gra­phies pour le pre­mier, cin­quante sculp­tures pour le se­cond – mettent en re­lief les qua­li­tés com­munes de ces deux ar­tistes : l’ex­pres­sion éro­tique ou ten­due du corps hu­main, la ri­gueur et la puis­sance for­melles, le mo­de­lé de la lu­mière. Au-de­là de leur mé­dium res­pec­tif, c’est une même ap­proche de l’art qui est sou­li­gnée : la re­cherche de la forme par­faite. Aus­si les corps construits, scé­no­gra­phiés, les vi­sages et les fleurs de Map­ple­thorpe se si­tuent-ils plus du cô­té de la re­te­nue que de ce­lui de l’ex­cès, et sont-ils l’ex­pres­sion d’une vi­sion du monde plus apol­li­nienne que dio­ny­siaque.

Il existe un mal­en­ten­du te­nace au­tour de l’oeuvre de Ro­bert Map­ple­thorpe ( 19461989), trop sys­té­ma­ti­que­ment in­dexée sur un ho­mo-éro­tisme pré­su­mé sul­fu­reux et ré­duite à quelques cli­chés SM dont se dé­lectent, ef­fa­rés et fas­ci­nés, ces pu­ri­tains qui avaient dé­chaî­né leurs foudres chré­tiennes et fa­mi­liales lors de l’ex­po­si­tion The Per­fect Mo­ment, pré­sen­tée aux États-Unis en 1989… dans un pays où l’on tue dans les cam­pus et les écoles, et où pros­père la fi­gure du se­rial killer (1). Or, il y a mal­donne : non que les

pho­to­gra­phies de Map­ple­thorpe ne soient pas, de fac­to, éro­tiques, mais l’oeuvre dans son en­semble, comme in­vitent à le pen­ser les ex­po­si­tions te­nues au Grand Pa­lais et au mu­sée Ro­din, est celle d’un plas­ti­cien. Et, osons le pa­ra­doxe jus­qu’au bout, d’un « clas­sique ». Certes, Map­ple­thorpe vit et pro­duit dans cet in­com­pa­rable es­pace-temps que fut le New York des an­nées 1970-1980 : Chel­sea Ho­tel, où les corps s’échangent à l’in­fi­ni, al­cool et drogue – avant que ne vienne frap­per la Grande Fau­cheuse –, Times Square, lec­ture d’Ed­mund White, per­mis­si­vi­té sexuelle gé­né­ra­li­sée et eu­pho­rie de la jeu­nesse qui se croit im­mor­telle. Mais d’em­blée, Map­ple­thorpe est fas­ci­né par le high art, et le plus éle­vé qui soit : ce­lui de la Re­nais­sance ita­lienne, de la sculp­ture et de Mi­chel-Ange, son maître ab­so­lu. « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’au­rais été sans doute sculp­teur, mais la pho­to­gra­phie est une fa­çon ra­pide de voir et de sculp­ter », ex­plique-t-il. Ob­sé­dé par la re­cherche de la forme par­faite, fas­ci­né par l’es­thé­ti­sa­tion des na­tures mortes, des vi­sages et des corps, Map­ple­thorpe se vit d’em­blée comme sculp­teur : il fige les corps de bronze et sculpte les corps de chair. Plus l’oeuvre avance, et plus il pho­to­gra­phie la sta­tuaire, tan­dis que les corps lisses et mus­clés d’hommes noirs res­plen­dis­sants comme des idoles – Ken Moo­dy, Der­rick Cross, Ajit­to, Thomas – épousent la ri­gou­reuse géo­mé­trie des images.

C’est en ce sens que le mu­sée Ro­din a pu pro­po­ser la « construc­tion » d’une re­la­tion, aus­si in­at­ten­due que fé­conde, entre Map­ple­thorpe et Ro­din, à tra­vers sept thé­ma­tiques (par­mi les­quelles Noir et Blanc / Ombre et Lu­mière, Mou­ve­ment et Ten­sion, Éro­tisme et Dam­na­tion, mais aus­si Dra­pé, Goût du dé­tail) qui per­mettent d’élar­gir le re­gard sur l’oeuvre du pho­to­graphe tout en met­tant en lu­mière l’ex­tra­or­di­naire mo­der­ni­té d’un sculp­teur qui ma­laxe, creuse, troue, am­pute la ma­tière. Ain­si, et pour exemple, quand Map­ple­thorpe trans­forme sa muse Li­sa Lyon en sculp­ture de terre, on ne peut que son­ger aux plâtres dé­li­bé­ré­ment cra­que­lés de Ro­din. Le Bal­zac dra­pé dans une épaisse robe de moine fait écho aux dra­pés blancs, soyeux et ri­gou­reu­se­ment géo­mé­tri­sés par le mo­tif de la croix dont s’en­ve­loppent les gays su­bli­més par le pho­to­graphe. Ro­din est l’un des pre­miers à pré­sen­ter une par­tie du corps pour le tout, Map­ple­thorpe est un amou­reux du dé­tail, adop­tant une vraie dé­marche de sculp­teur lors­qu’il pho­to­gra­phie nom­bril, ais­selles, oreilles, et les mains si sèches et dé­liées de Lu­cin­da Childs.

RÉ­MI­NIS­CENCE DU CORPS GREC

Autre mal­en­ten­du : on a pu aus­si re­pro­cher à Map­ple­thorpe sa pas­sion eth­no­cen­trée, voire néo-co­lo­nia­liste, pour la su­prême beau­té du corps noir, et, de fait, la ques­tion s’avère com­plexe, tant la fas­ci­na­tion de l’ar­tiste pour la né­gri­tude est frap­pante, et ren­voie aux plus conve­nus des cli­chés ho­mo­sexuels.

Mais il semble que Map­ple­thorpe voie da­van­tage dans l’homme noir la ré­mi­nis­cence du corps grec, voire, plus en­core, l’es­sence du corps mas­cu­lin dans la per­fec­tion de ses pro­por­tions, sa mus­cu­la­ture et sa di­gni­té so­laire. Par ailleurs, il convient de ne pas ou­blier qu’alors les couples mixtes étaient mis à l’in­dex, et l’on peut voir dans le couple Thomas and Do­van­na, homme noir nu en­la­çant dans une élé­gante valse une femme blanche toute de blanc vê­tue, la ré­ponse im­per­ti­nente, mais aus­si pleine de grâce, de Map­ple­thorpe aux ra­cistes de tous bords.

Por­no­gra­phique, Map­ple­thorpe ? On peut se per­mettre d’en dou­ter, au re­gard des pho­to­gra­phies qui ont le plus cho­qué les âmes sen­sibles et les li­bi­dos pu­di­bondes : Cock, et Cock and Gun, qui montrent, de pro­fil, des sexes ban­dés et des armes, fi­nissent par res­sem­bler, par leur acui­té géo­mé­trique et leur ri­gueur construc­tive, à des élé­ments de fi­gu­ra­tion abs­traite. Le si cé­lèbre Man in Po­ly­es­ter Suit, tout d’élé­gance vê­tu et de pé­nis mis à nu, avance di­gne­ment, son membre dé­voi­lé ayant le même sta­tut es­thé­tique, fi­na­le­ment, que ses mains. Quant aux pho­to­gra­phies SM – Joe, NYC ; Jim, Sau­sa­li­to ; Peeing in Glass ; Hel­mut, NYC ; Do­mi­nick and El­liot, etc. –, elles sont scé­no­gra­phiées avec une telle élé­gance que

ce n’est pas la cru­di­té du sexe qui s’y offre, mais sa dra­ma­tur­gie. Si l’on de­vait re­prendre les ca­té­go­ries nietz­schéennes, on pour­rait dire de Map­ple­thorpe qu’il se si­tue tou­jours du cô­té de l’apol­li­nien, ja­mais du dio­ny­siaque – du sans me­sure, du sans fond, de l’ex­cès et de l’ignoble. Tout reste chez lui beau­té et dis­tinc­tion, de même que ses fleurs pures et blanches s’ouvrent comme des anus of­ferts. Deux images, peut-être, se si­tuent « à la li­mite » : Self-Por­trait et Fist Fuck/Double. Mais si dans la pre­mière, l’ar­tiste lui-même s’au­to-re­pré­sente avec les atours cuir des cé­ré­mo­nies SM et un fouet en­fon­cé dans son anus, il le fait là en­core d’une fa­çon tel­le­ment maî­tri­sée et théâ­tra­li­sée que l’image n’est pas obs­cène, juste éro­tique. Sauf, évi­dem­ment, à être de ces mou­ve­ments ul­tra­réac­tion­naires, pro-fa­mille, Tea Par­ties aux États-Unis et an­ti-« ma­riage pour tous » en France qui pro­li­fèrent au­jourd’hui comme des nui­sibles dans une époque de cen­sure et de ré­gres­sion pro­pre­ment af­fo­lantes. Quant à Fist Fuck/Double, on peut y voir le de­ve­nirs­culp­ture de ce fes­sier par­fai­te­ment courbe, lisse comme un ga­let, que pé­nètrent deux doigts amou­reux. Tout, chez Map­ple­thorpe, est construit, scé­no­gra­phié : ja­mais rien de sale ni de trash, un res­pect in­fi­ni pour le corps et ses mul­tiples de­ve­nirs, la sou­plesse ferme du cuir noir, le mé­tal brillant des boucles de cein­ture, les formes par­faites des jambes fu­se­lées, mou­lées de cuir ou de la­tex. Dans le corps, il ne cherche que la sculp­ture, la plé­ni­tude harmo- nieuse de l’homme de Léo­nard. Il faut in­sis­ter, Map­ple­thorpe n’est pas du cô­té de Georges Ba­taille. Ho­mo­sexuel mais ami des femmes, l’ar­tiste a aus­si ten­té de sai­sir quelque chose de la fé­mi­ni­té : il y est par­ve­nu en em­prun­tant deux voies sin­gu­lières, en pho­to­gra­phiant le corps cultu­riste et an­droïde de Li­sa Lyon, et la fra­gile an­dro­gy­nie de Pat­ti Smith. Comme une fa­çon de se ré­con­ci­lier avec une fé­mi­ni­té par trop étran­gère. Il fau­drait aus­si rap­pe­ler le soin in­fi­ni que Map­ple­thorpe ap­por­tait à ses ti­rages, dont cer­tains très pré­cieux, hé­lio­gra­vures sur Chine, im­pres­sion sur soie et pla­ti­num, ti­rages en­ca­drés de fines ba­guettes et sertis de passe-par­touts dé­li­ca­te­ment co­lo­rés… Map­ple­thorpe a sculp­té sa vi­sion du monde. Un grand clas­sique. Qui en dou­te­rait en­core ? Son vi­sage de vieil ado­les­cent mar­qué par le si­da et dé­jà ab­sor­bé par les té­nèbres, sceptre mor­tuaire en main, au bord du néant et ce­pen­dant im­pé­rial, il nous re­garde, nous af­fronte : Ecce Ho­mo, moi Ro­bert Map­ple­thorpe, j’ai vé­cu, je vais mou­rir et je n’ai pas peur, car j’ai joui, j’ai ai­mé, et j’ai fait oeuvre de gé­nie.

(1) Au cours de la tour­née de l’ex­po­si­tion The Per­fect Mo­ment, en 1989, une ligue ca­tho­lique s’est of­fus­quée des pho­to­gra­phies d’en­fants nus, et s’est scan­da­li­sée de ce qu’une telle ex­po­si­tion, ju­gée « por­no­gra­phique », soit fi­nan­cée par une do­na­tion de l’État. S’en­sui­vit un pro­cès qui conclut au ca­rac­tère « ar­tis­tique » – et non « por­no­gra­phique » – de l’oeuvre, et contri­bua da­van­tage en­core à la gloire de Map­ple­thorpe.

Grand Pa­lais. Com­mis­saire gé­né­ral : Jé­rôme Neutres. Com­mis­saires as­so­ciées : Jo­ree Adil­man, conser­va­teur de la fon­da­tion Ro­bert Map­ple­thorpe, New York, Hé­lène Pi­net, Ju­dith Ben­ha­mou-Huet. Mu­sée Ro­din. Com­mis­saires : H. Pi­net, J. Ben­ha­mou, Hé­lène Mar­raud. Ca­ta­logue, mu­sée Ro­din/Actes Sud. Livre : Ju­dith Ben­ha­mou-Huet, Dans la vie noire et blanche de Ro­bert Map­ple­thorpe, Pa­ris, Gras­set.

Do­mi­nique Ba­qué vient de pu­blier : Air France, l’en­vol de la mo­der­ni­té. Pa­ris, Re­gards, 2014.

Ci­des­sus / above: Ro­bert Map­ple­thorpe. « Peeing in glass ». 1977. Épreuve gé­la­ti­no ar­gen­tique. 50,8 x 40,6 cm. Sil­ver-ge­la­tin print Ci-des­sous / be­low: R. Map­ple­thorpe. « Li­sa Lyon ». 1982 A. Ro­din. « Torse fé­mi­nin dit du Vic­to­ria and Al­bert Mu­seum ». Vers 1914. Plâtre. “Tor­so of a Wo­man”

« Li­sa Lyon ». 1982. Épreuve gé­la­ti­no-ar­gen­tique 50,8 x 40,6 cm. Ge­la­tin-sil­ver print (All Map­ple­thorpe Works © Ro­bert Map­ple­thorpe Foun­da­tion. Used by per­mis­sion).

Ro­bert Map­ple­thorpe. « White Gauze ». 1984. (© 2014 R. Map­ple­thorpe Foun­da­tion) Au­guste Ro­din. « Âge d’ai­rain dra­pé ». Vers 1895-96. (© Mu­sée Ro­din ; Ph. C. Ba­ra­ja). “Age of Bronze, Dra­ped”

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