Jean Be­dez

Sa­rah Ih­ler-Meyer

Art Press - - LA UNE - Sa­rah Ih­ler-Meyer

Sculp­teur, peintre, vi­déaste et des­si­na­teur, Jean Be­dez se consacre de­puis main­te­nant plu­sieurs an­nées à des oeuvres sur pa­pier de grand for­mat d’une ver­ti­gi­neuse vir­tuo­si­té. La fi­gure de l’al­lé­go­rie y tient une place es­sen­tielle. Son tra­vail se­ra mon­tré en sep­tembre pro­chain dans une pre­mière ex­po­si­tion mo­no­gra­phique à la ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­siève.

Avec la re­pré­sen­ta­tion du sa­cré pour centre de gra­vi­té, les des­sins sou­vent al­lé­go­riques de Jean Be­dez ac­tua­lisent des thèmes bi­bliques, font se té­les­co­per des tem­po­ra­li­tés et des signes hé­té­ro­gènes pour mettre en ré­cit le de­ve­nir de nos so­cié­tés contem­po­raines. Tou­jours en noir et blanc, ses cycles gra­phiques consa­crés aux pou­voirs po­li­tique, éco­no­mique et re­li­gieux narrent la déshu­ma­ni­sa­tion du monde, où pointe un cer­tain ro­man­tisme contem­po­rain.

MISES EN SCÈNE DU SA­CRÉ

Qu’il soit de na­ture re­li­gieuse, po­li­tique ou éco­no­mique, le sa­cré et ses codes de re­pré­sen­ta­tion sont au prin­cipe d’une pre­mière sé­rie de des­sins réa­li­sés par Jean Be­dez entre 2007 et 2010. Ain­si de Col­lec­tion Lea­ders (2007), soit cinq re­pro­duc­tions au crayon de pho­to­gra­phies des membres du G8. En groupe, en tête-à-tête ou seuls ins­tal­lés dans de confor­tables fau­teuils, cha­cun de ces po­li­ti­ciens voit son vi­sage mas­qué par une pas­tille blanche. Ain­si notre at­ten­tion est-elle dé­pla­cée de l’iden­ti­fi­ca­tion des per­son­na­li­tés re­pré­sen­tées à la per­cep­tion plus gé­né­rique de la mise en scène du pou­voir. Pos­tures, cos­tumes, gestes et dé­cors sont ici ré­vé­lés pour ce qu’ils sont, à sa­voir des dis­po­si­tifs de sa­cra­li­sa­tion et de lé­gi­ti­ma­tion des pou­voirs éta­blis qui nous en­joignent un sen­ti­ment de res­pect et de ré­vé­rence qua­si re­li­gieux en­vers ce qui se pré­sente comme va­leur ab­so­lue. Où le sa­cré ren­contre le po­li­tique, dé­sor­mais in­sé­pa­rable de la sphère éco­no­mique, comme le si­gnalent les pas­tilles blanches évo­quant des au­réoles mais re­pre­nant en réa­li­té le lo­go de la Marque Re­père du groupe E. Le­clerc. Une ren­contre à la­quelle semble ré­pondre le Cé­nacle, im­pres­sion­nante re­pro­duc­tion au crayon de la Cène (1495-1498) de Léo­nard de Vin­ci. Res­ti­tuant telle une ra­dio­gra­phie les moindres nuances de tex­tures et de ma­tières de l’oeuvre ori­gi­nale, cette pièce en se­rait une par­faite co­pie si Jean Be­dez n’avait dé­ci­dé de mas­quer les vi­sages des apôtres et de Jé­sus. En ef­fet, en écho aux Col­lec­tion­neurs, l’ar­tiste a ici voi­lé les vi­sages des pro­ta­go­nistes de la Cène par des au­réoles blanches, fai­sant ain­si le pont entre religion, po­li­tique et éco­no­mie.

RUINES DU SA­CRÉ

Au­tant de formes du sa­cré se­lon Jean Be­dez me­na­cées de faillite, comme en té­moigne une se­conde sé­rie de des­sins inau­gu­rée en 2011. Fon­dés sur l’ac­tua­li­sa­tion de thèmes re­li­gieux, ces der­niers amal­gament ico­no­gra­phie chré­tienne, images mé­dia­tiques et pho­to­gra­phies d’ar­chi­tec­tures de dif­fé­rentes époques afin de ma­ni­fes­ter la dé­route de nos sys­tèmes po­li­tiques et éco­no­miques. Ain­si de Va­ni­té au boeuf écor­ché (2011), re­pré­sen­ta­tion chi­rur­gi­cale d’une salle de confé­rences d’un som­met te­nu à Sot­chi en 2006. Au mi­lieu de cette salle vi­dée de toute pré­sence hu­maine est sus­pen­due la car­casse d’un boeuf évo­quant le Boeuf écor­ché (1655) de Rem­brandt, sug­gé­rant ain­si al­lé­go­ri­que­ment le sa­cri­fice de nom­breuses po­pu­la­tions sur la table des puis­sants de ce monde. D’une mé­ti­cu­lo­si­té tout aus­si gla­çante, les Ca­va­liers de l’Apo­ca­lypse (2011-2012) ré­in­ter­prètent les pas­sages de la Bible où sont dé­crits les quatre fléaux qui inau­gurent la fin du monde. An­non­cia­teurs de la fa­mine, de la conquête et de la guerre, le Che­val noir, le Che­val blanc et le Che­val rouge feu de trois des Ca­va­liers sont ici re­pré­sen­tés ren­ver­sé, cou­ché et as­sis dans des contextes contem­po­rains ; soit une salle de confé­rences du 33e G8 dé­ser­tée, un fu­moir du dé­but du 20e siècle pour hommes d’af­faires, dé­co­ré d’un vi­trail consa­cré à l ’ex­plo­ra­teur Re­né- Ro­bert Ca­ve­lier de la Salle, en­fin, un sa­lon cos­su fu­sion­nant sur son bord droit avec les ruines de Mis­ra­ta, ville où Mouam­mar Kadha­fi a été tué en 2011. Four­millant de sym­boles et d’em­blèmes ren­voyant à des stra­té­gies de conquête, aux pou­voirs re­li­gieux, po­li­tiques et éco­no­miques, ces des­sins stra­ti­fient de ma­nière hal­lu­ci­na­toire des tem­po­ra­li­tés et des es­paces hé­té­ro­gènes afin de re­tra­cer l’his­toire d’une ca­tas­trophe tou­jours dé­jà là, en­tre­mê­lant pré­sent et pas­sé.

RO­MAN­TISME CONTEM­PO­RAIN

Aus­si, la mise en scène du sa­cré et de ses ruines ins­crit-elle l’oeuvre de Jean Be­dez du cô­té d’un cer­tain ro­man­tisme contem­po­rain. Chez l ui, l es nou­velles re­li­gions éco­no­miques et fi­nan­cières ne vont pas sans ca­tas­trophes, re­dou­blant à terme le sen­ti­ment d’une fuite du di­vin, ce­lui-là même qui af­fec­tait les ro­man­tiques al­le­mands de la fin du 18e siècle. La perte d’une to­ta­li­té har­mo­nieuse, re­cu­lant inexo­ra­ble­ment vers un pas­sé fan­tas­ma­tique, hante en ef­fet cha­cune de ses ma­jes­tueuses construc­tions en pers­pec­tive. Ain­si par exemple de Ci­té de Dieu ( 2013), Pur­ga­toire ( 2014) et Sta­bat Ma­ter Dolorosa (2013), où des ruines d’ar­chi­tec­tures d’églises, d’in­dus­tries et de théâtres s’en­che­vêtrent pour don­ner lieu à des es­paces in­dé­ter­mi­nés, tou­jours dé­la­brés et dé­so­lés, dé­chi­rés en leur centre par l’ap­pa­ri­tion d’une lu­mière aus­si ir­ra­diante qu’hyp­no­tique. Soit l’évo­ca­tion sym­bo­lique de l’ir­re­pré­sen­table, celle d’un di­vin en déshé­rence qui pointe à nou­veau avec An­non­cia­tion pre­mière ( 2013) et As­cen­sion ( 2013). Si de sobres in­té­rieurs bour­geois se sont ici sub­sti­tués aux ar­chi­tec­tures en ruine, ils n’en sont pas moins mi­nés par la dé­ser­tion. En ef­fet, bien qu’inon­dés d’une lu­mière im­ma­cu­lée, ces es­paces pré­sen­tant une par­faite équi­té entre les noirs et les blancs res­tent in­dé­fec­ti­ble­ment vides, do­mi­nés par un sen­ti­ment de désen­chan­te­ment et de déshu­ma­ni­sa­tion du monde.

Jean Be­dez makes sculp­tures, vi­deos, pain­tings and dra­wings, but for the last few years he has been concen­tra­ting on stag­ge­ring vir­tuo­sic large-scale works on pa­per. Al­le­go­ry plays an es­sen­tial role here. His work will be on dis­play this coming Sep­tem­ber in his first so­lo show at Ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­siève.

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Ta­king the representation of the sa­cred as their cen­ter of gra­vi­ty, the of­ten al­le­go­ri­cal dra­wings made by Jean Be­dez re­vi­sit bi­bli­cal themes, col­lap­sing time frames and he­te­ro­ge­neous signs to track the de­ve­lop­ment of con­tem­po­ra­ry so­cie­ty. Al­ways done in black and white, his gra­phic cycles about po­li­ti­cal, economic and r el i gious power speak of t he di­sen­chant­ment and de­hu­ma­ni­za­tion of t he world, with a hint of a kind of con­tem­po­ra­ry ro­man­ti­cism.

STA­GING THE SA­CRED

Whe­ther re­li­gious, po­li­ti­cal or economic, the sa­cred and its codes of representation are at the heart of a first se­ries of dra­wings

made bet­ween 2007 and 2010. Col­lec­tion Lea­ders (2007) consists of five pen­cil re­pro­duc­tions of pho­to­graphs of the mem­bers of the G8 group, ei­ther in close dis­cus­sion or sit­ting in com­for­table arm­chairs. Each po­li­ti­cian’s face is mas­ked by a white dot, dis­pla­cing our iden­ti­fi­ca­tion of the fi­gures re­pre­sen­ted here to the more ge­ne­ric per­cep­tion of the sta­ging of power. Pos­tures, suits, ges­tures and set­tings are re­vea­led as what they are, that is, props for sa­cra­li­zing and le­gi­ti­mi­zing es­ta­bli­shed power, en­joi­ning us to feel an al­most re­li­gious res­pect and re­ve­rence for what is pre­sen­ted as an ab­so­lute va­lue. Here, the sa­cred comes to­ge­ther with the po­li­ti­cal, it­self now in­se­pa­rable from the economic sphere, as si­gna­led by the white dots which sug­gest ha­los but are in fact ta­ken from the lo­go of the Re­père brand pro­du­ced by the Le­clerc hy­per­mar­ket chain. This jux­ta­po­si­tion is echoed by Le Cé­nacle, an im­pres­sive pen­ci­led re­pro­duc­tion of Leo­nar­do da Vin­ci’s Last Sup­per. Re­cap­tu­ring the subt­lest nuances of tex­ture and ma­te­rial in the ori­gi­nal work, the piece would be a per­fect co­py were it not for Be­dez’s de­ci­sion to mask the faces of Je­sus’ dis­ciples. Echoing Les Col­lec­tion­neurs, the faces of Je­sus and his dis­ciples at the Last Sup­per are hid­den by these white ha­los, connec­ting religion, politics and eco­no­mics.

RUINS OF THE SA­CRED

For Be­dez, these forms of the sa­cred are threa­te­ned with col­lapse. This comes across in a se­cond se­ries of dra­wings be­gun in 2011, which mix Ch­ris­tian ico­no­gra­phy with me­dia ima­ge­ry and pho­to­graphs of buil­dings from dif­ferent per­iods to convey the fai­lure of our po­li­ti­cal and economic sys­tems. The Va­ni­té au boeuf écor­ché (2011) is a sur­gi­cal­ly clean image of a con­fe­rence room used in a summit at So­chi in 2006. There is no hu­man pre­sence, but an ox car­cass re­cal­ling Rem­brandt’s Flayed Ox ( 1655) seems like a sym­bol of the peoples sa­cri­fi­ced at the table of the po­wer­ful. Equal­ly chil­ling in its me­ti­cu­lous­ness, Les Ca­va­liers de l’Apo­ca­lypse (2011–12) rein­ter­prets the pas­sages in Re­ve­la­tion des­cri­bing the four scourges that pre­cede the end of the world. He­ral­ding fa­mine, con­quest and war, the black, white and fire- red horses of three of these Hor­se­men of the Apo­ca­lypse are shown over­tur­ned, lying or sit­ting in the ve­ry con­tem­po­ra­ry set­tings of a de­ser­ted con­fe­rence room (that of the 33rd G8 summit), an ear­ly twen­tieth-cen­tu­ry smo­king room for bu­si­ness­men (with a stai­ned-glass pa­nel ce­le­bra­ting the ex­plo­rer Re­né-Ro­bert Ca­ve­lier de la Salle), and a plush sa­lon mer­ging with the ruins of Mis­ra­ta ( on the right), the ci­ty where Muam­mar el-Qa­daf­fi was shot in 2011. Tee­ming with sym­bols re­fe­ren­cing stra­te­gies for con­quest and re­li­gious, po­li­ti­cal and economic power, these dra­wings are sur­real stra­ti­fi­ca­tions of dif­ferent times and spaces com­pac­ting the his­to­ry of a di­sas­ter that is al­ways al­rea­dy there, min­gling past and present.

CON­TEM­PO­RA­RY RO­MAN­TI­CISM

The sta­ging of the sa­cred and its ruins places Be­dez’s work wi­thin a con­tem­po­ra­ry ro­man­tic ten­den­cy. Among the ca­tas­trophes of our new economic and fi­nan­cial re­li­gions there is the same sense of the loss of the divine that we sense in the work of the Ger­man Ro­man­tics at the end of the eigh­teenth cen­tu­ry. Each of his ma­jes­tic pers­pec­ti­vist construc­tions is haun­ted by the loss of a har­mo­nious to­ta­li­ty, re­ce­ding inexo­ra­bly in­to a fan­ta­sy past. Thus Ci­té de Dieu (2013), Pur­ga­toire (2014) and Sta­bat Ma­ter Dolorosa (2013), in which rui­ned churches, in­dus­trial buil­dings and thea­ters fuse in­to in­de­ter­mi­nate, di­la­pi­da­ted and de­so­late spaces, torn in the middle by ra­diant, hyp­no­tic light in a kind of sym­bo­lic evo­ca­tion of what can­not be re­pre­sen­ted, the de­re­lict divine, al­so evident in An­non­cia­tion pre­mière ( 2013) and As­cen­sion (2013). Here, ins­tead of ruins, we have dis­creet bour­geois in­ter­iors, but the sense of de­ser­tion is equal­ly strong. Though floo­ded with im­ma­cu­late light, there is a re­soun­ding emp­ti­ness to these spaces in per­fect­ly equal black and white, conveying a strong sense of di­sen­chant­ment and de­hu­ma­ni­za­tion.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

« Alors sur­git un autre che­val, rouge-feu ; ce­lui qui le mon­tait, on lui don­na de ban­nir la paix hors de la terre, et de faire que l’on s’en­tré­gor­geât ; on lui don­na une grande épée ». 2012. Gra­phite, pa­pier Can­son 224 g/ m2. En­ca­dre­ment bois blanc, plexi­glas. 220 x 140 cm. (Tous les vi­suels, court. Su­zanne Ta­ra­siève, Pa­ris). “And there went out ano­ther horse that was red: and power was gi­ven to him that sat the­reon to take peace from the earth, and that they should kill one ano­ther: and there was gi­ven un­to him a great sword.”

« Re­fri­ge­rium ». 2014. Gra­phite, pa­pier 224g/ m2. En­ca­dre­ment bois blanc, plexi­glas. 125 x 125 cm Gra­phite, pa­per, white wood frame

« Le Ce­nacle ». 2010. Gra­phite, pa­pier 224g/ m2. En­ca­dre­ment bois blanc, plexi­glas. 280 x 140 cm (© M. Do­mage). “The Cô­te­rie.” Gra­phite, pa­per...

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