Le des­sin à l’état vif

Life Class

Art Press - - LA UNE - Sté­phane Mal­fettes

Ce n’était peut-être pas l’évé­ne­ment le plus mar­quant de la 64e édi­tion du Fes­ti­val d’Avi­gnon mais, en 2010, la Cour d’hon­neur du Pa­lais des papes a ac­cueilli un « concert des­si­né » du ro­cker let­tré Ro­dolphe Bur­ger avec les au­teurs de bande des­si­née Du­puy et Ber­be­rian. Pré­sen­tée dans ce haut lieu de la créa­tion théâ­trale, l’ini­ta­tive a mis en lu­mière la fa­çon dont le des­sin exé­cu­té en di­rect peut se don­ner en spec­tacle. Ins­tal­lés de part et d’autre de la scène de­vant une table à des­sins sur­mon­tée d’une ca­mé­ra, Phi­lippe Du­puy et Charles Ber­be­rian ont pro­je­té des sé­quences gra­phiques en in­ter­ac­tion avec la mu­sique. « Ils des­sinent à deux, ex­plique Ro­dolphe Bur­ger, et c’est exac­te­ment comme deux mu­si­ciens qui im­pro­visent en­semble. On voit les des­sins se construire en temps réel. La pro­jec­tion est éphé­mère et le des­sin n’existe que le temps du mor­ceau mu­si­cal. Du­puy et Ber­be­rian de­viennent scé­niques, tan­dis que les mu­si­ciens de­viennent gra­phiques. » En tan­dem ou cha­cun de son cô­té, les des­si­na­teurs Du­puy et Ber­be­rian mul­ti­plient les col­la­bo­ra­tions avec le spec­tacle vi­vant, no­tam­ment à la Ferme du Buis­son – scène na­tio­nale de Marne-la-Val­lée – où Phi­lippe Du­puy mène une ré­si­dence ar­tis­tique au long cours. Il est ain­si le maître d’oeuvre de plu­sieurs projets comme l’Ex­plo­ding Gra­phic In­evi­table Show (2012), per­for­mance des­si­née sur l’his­toire du rock dont le titre fait ré­fé­rence aux ex­pé­ri­men­ta­tions mu­si­cales et vi­suelles d’An­dy Wa­rhol avec le Velvet Un­der­ground. En 2011, il par­ti­cipe à la créa­tion de Me­mo­ries from the Mis­sing Room, spec­tacle mis en scène par Marc Lai­né à par­tir d’un al­bum de Mo­riar­ty. Les mu­si­ciens du groupe folk me­né par la chan­teuse Ro­se­ma­ry Stand­ley ap­pa­raissent et dis­pa­raissent à la fa­veur des ré­vo­lu­tions d’un dé­cor construit sur un pla­teau tour­nant. Phi­lippe Du­puy in­ter­vient comme « des­si­na­teur de scène » : le bes­tiaire fan­tas­tique et éva­nes­cent qu’il com­pose peuple de fa­çon subliminale l’in­ti­mi­té de la chambre de mo­tel où se dé­roule la pièce. Les dis­po­si­tifs tech­niques mo­bi­li­sés (tour­ne­disque, praxi­no­scope) contri­buent à la dé­réa­li­sa­tion des si­ta­tions théâ­trales. Ses fi­gures pro­je­tées sou­lignent la di­men­sion fan­to­ma­tique du drame conju­gal en train de se jouer. De­puis plu­sieurs an­nées, la Ferme du Buis­son s’em­ploie à fa­vo­ri­ser toutes sortes de rap­pro­che­ments entre la bande des­si­née et les arts de la scène. Cette orien­ta­tion ar­tis­tique spé­ci­fique vient de don­ner nais­sance au Pulp Fes­ti­val, ma­ni­fes­ta­tion plu­ri­dis­ci­pli­naire qui a réuni le temps d’un week-end (14-16 mars) plu­sieurs spec­tacles conçus avec le concours de des­si­na­teurs : la Fille de Christophe Blain et Barbara Car­lot­ti, le Mo­ral des mé­nages de Sté­pha­nie Cléau avec Blutch ou en­core Qu’est-ce qui nous ar­rive ? ! ? de Ma­thilde Mon­nier et Fran­çois Olis­lae­ger et His­toire d’amour de la com­pa­gnie chi­lienne Tea­tro­ci­ne­ma. Ces formes d’al­liances entre la scène et le des­sin confrontent deux re­gistres de pré­sence scé­nique, le vi­vant et le des­si­né (fixe ou ani­mé). Leurs agen­ce­ments jouent avec des codes de re­pré­sen­ta­tion dont les ex­pres­sions scé­niques mo­dernes ont pré­ci­sé­ment ten­té de s’éman­ci­per : toiles peintes, illu­sions ci­né­tiques, ef­fets de fron­ta­li­té ou de pers­pec­tive. Concerts de des­sins (au Fes­ti­val de bande des­si­née d’An­gou­lême), spec­tacles d’improvisation de bandes des­si­nées, cho­ré­gra­phies

des­si­nées et autres per­for­mances de des­sin am­pli­fié : de nom­breuses pra­tiques cherchent au­jourd’hui à mettre en scène les res­sources per­for­ma­tives du des­sin. Les des­si­na­teurs exercent leur art sous l’oeil de ca­mé­ras pour rendre vi­sible le geste créa­teur au mo­ment même de son ac­com­plis­se­ment. Mal­heu­reu­se­ment, cet en­goue­ment pour le des­sin vi­vant pro­duit ra­re­ment des chefs-d’oeuvre. Il existe néan­moins quelques réus­sites dont font par­tie les spec­tacles que Fran­çois Ver­ret a créés en col­la­bo­ra­tion avec le des­si­na­teur Vincent For­temps : Chan­tier Mu­sil (2003) et Contre­coup (2004). Ces deux projets prennent leur élan à par­tir de deux textes lit­té­raires qui dé­fient toute adap­ta­tion, l’Homme sans qua­li­tés de Ro­bert Mu­sil et Ab­sa­lon, Ab­sa­lon ! de William Faulk­ner. « Nous cher­chons, ex­plique le met­teur en scène à pro­pos de Chan­tier Mu­sil, les ou­tils aptes à tra­duire la vi­sion du monde de Mu­sil là où elle croise in­ti­me­ment la nôtre. Des pay­sages men­taux nous ha­bitent, d’où sur­gissent des gestes, des sons, des lu­mières, des images, des mots… » Vincent For­temps prend part à ce la­bo­ra­toire scé­nique, par­mi des dan­seurs et des cir­cas­siens, avec un pro­cé­dé ar­chaïque de des­sin-film pro­je­té : la ci­né­mé­ca­nique. Il des­sine sur une feuille de plas­tique trans­pa­rente (rho­doïd), sur­face qui se laisse al­té­rer, re­cou­vrir d’encre, net­toyer et re­cou­vrir à nou­veau. Une ca­mé­ra pla­cée sous sa table de tra­vail en verre pro­jette les images sur un écran in­té­gré dans la scé­no­gra­phie. Ce ci­né­ma d’ani­ma­tion sans pel­li­cule res­ti­tue le monde vu par le re­gard d’Ul­rich, pro­ta­go­niste du ro­man de Mu­sil.

LA DANSE ET SON DOUBLE

D’autres ar­tistes comme Laurent Gol­dring ont re­cours à des ou­tils plus tech­no­lo­giques pour don­ner vie sur scène à des formes des­si­nées. Pour Is You Me (2008), spec­tacle ima­gi­né avec les dan­seurs-cho­ré­graphes qué­bé­cois Be­noît La­chambre et Louise Le­ca­va­lier, il uti­lise une ta­blette gra­phique, un sty­lo di­gi­tal et un lo­gi­ciel d’ani­ma­tion nu­mé­rique. Page blanche en trois di­men­sions, l’es­pace scé­nique est à la fois le sup­port de la danse et du des­sin. Entre gra­phie et cho­ré­gra­phie, le spec­tacle agence des formes hu­maines, des mo­tifs co­lo­rés et des construc­tions mou­vantes qui in­ter­agissent avec les deux dan­seurs et l’écho de leurs mou­ve­ments. Ces pro­ces­sus de ré­so­nances vi­suelles et d’illu­sions hyp­no­tiques ré­sorbent les dis­tances, les angles et les pers­pec­tives : la danse se dé­double dans les traces vir­tuelles lais­sées par le mou­ve­ment. Ma­té­ria­li­ser les em­preintes du corps dans l’es­pace, c’est l’en­jeu prin­ci­pal des des­sins­per­for­mances que Tri­sha Brown a réa­li­sés dans les an­nées 2000. Ma­niant des bâ­tons de fu­sain et de pas­tel avec les mains et les pieds, la cho­ré­graphe amé­ri­caine a créé ce qu’elle ap­pelle des « In­ci­dents ». Au contact d’une sur­face de pa­pier po­sée au sol, elle en­che­vêtre ac­tion et re­pré­sen­ta­tion : la feuille tient lieu de scène sur la­quelle elle ins­crit ce qui de­vient à la fin de la per­for­mance un au­to­por­trait cor­po­rel. Pro­lon­ge­ment gra­phique de l’ac­tion pain­ting, cette ex­ten­sion du geste trace une ligne de jonc­tion entre les arts plas­tiques et les arts vi­vants.

Sté­phane Mal­fettes est pro­gram­ma­teur pour le spec­tacle vi­vant au mu­sée du Louvre, contri­bu­teur ré­gu­lier d’art­press et au­teur (Rock Trip, Zones sen­sibles, 2012).

Page de gauche / page left: Tea­tro­ci­ne­ma. « His­toire d’amour ». La Ferme du Buis­son, 2013. “Love Af­fair”. Ci-des­sus/ above: Ma­thilde Mon­nier et Francois Olis­lae­ger. « Qu’est-ce qui nous-ar­rive ?!? ». (Ph. Marc Cou­drais). “What’s going on?”

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