Pierre Guyo­tat joyeux ani­maux de la mi­sère

in­ter­view par Jacques Hen­ric

Art Press - - LA UNE - Pierre Guyo­tat Joyeux ani­maux de la mi­sère Gal­li­mard

« Une mé­ga­lo­pole in­ter­con­ti­nen­tale et mul­ti­cli­ma­tique cons­ti­tuée de sept mé­ga­poles dont l’une au moins est en guerre. Vais­seaux spa­tiaux, drones, oc­cupent l’es­pace cé­leste. En bas, ani­maux, monstres, fous de “dieu”. Haute tech­no­lo­gie et ar­chaïsmes, dé­vo­tions di­verses… » Telles sont les pre­mières lignes de la qua­trième de cou­ver­ture pré­sen­tant le nou­veau livre de Pierre Guyo­tat. Un grand livre où, comme l’ex­plique l’au­teur dans l’en­tre­tien qui suit, la fic­tion avance sous la forme d’une « co­mé­die, crue et en­jouée ».

Après tes trois livres à ca­rac­tère au­to­bio­gra­phique, Joyeux ani­maux de la mi­sère marque un re­tour à la fic­tion. Quelle en est la rai­son ?

Non, je n’ai ja­mais ces­sé d’écrire de la fic­tion, du texte « en langue ». Après Pro­gé­ni­tures 3, en­core in­édit, je tra­vaille de­puis quelques an­nées à une oeuvre longue, sous le titre Gé­henne (an­cien­ne­ment La­by­rinthe) et, entre 2006 et 2009, quand je dic­tais Co­ma, For­ma­tion et Ar­rière-fond, je conti­nuais, après les séances d’improvisation dic­tée, de tra­vailler à ce texte de « fond ». Après la pa­ru­tion d’Ar­rière- fond en 2010, j’ai re­pris à plein temps. Et puis au dé­but du prin­temps 2013, une nuit d’in­som­nie, j’ai vou­lu me dé­tendre dans un texte pour moi, plus ai­sé, un peu hors de la mé­trique et de l’uni­vers ra­di­cal de Gé­henne. Dans Gé­henne comme dans Pro­gé­ni­tures, mé­trique et ri­gueur dans la sé­pa­ra­tion des « es­pèces » sont liées : la mé­trique exacte contraint à tailler la langue comme la so­cié­té y est taillée : une mé­trique, les ver­sets sont né­ces­saires pour faire tenir cette so­cié­té si rude : d’où les mots taillés, apo­copes, apos­trophes, mots contrac­tés, etc., c’est né­ces­saire pour im­po­ser ce monde ra­di­cal, très ra­di­cal, d’êtres hu­mains, d’êtres ani­maux, de non-êtres pu­tains, de nour­ri­tu­re­rat, etc., pour l e rendre vo­ca­le­ment et vi­suel­le­ment vi­vant, im­mé­diat. J’ai donc, après quelques heures de mise au point men­tale (lieu, fi­gures, but) com­men­cé, sur car­net, un texte de dé­tente, un « écrit en li­ber­té », plus fa­mi­lier, comme j’en ai écrit beau­coup. Je l’ai lan­cé, et le len­de­main je l’ai sai­si sur or­di­na­teur, il m’a in­té­res­sé et au bout de quelques jours j’ai sen­ti qu’il fal­lait que je le pour­suive et dé­cide de sus­pendre pro­vi­soi­re­ment le tra­vail sur Gé­henne, un tra­vail très iso­lant. Et comme mon ami Frank Mad­le­ner, di­rec­teur de l’Ir­cam, ren­con­tré l’été 2010 en Avi­gnon, dé­si­rait qu’un texte de moi, ex­trait de ce­lui en cours ou texte nou­veau, puisse faire l’ob­jet, dans l’en­ceinte de son ins­ti­tut, d’un trai­te­ment théâ­tral avec mu­sique ou seule­ment so­nore, et que je dé­si­rais don­ner un ma­nus­crit plus vite à mon édi­teur, j’ai com­men­cé à pen­ser que c’était ce texte, en­core à l’état d’es­quisse, qui conve­nait.

AU­TEUR CO­MIQUE

C’est donc ce texte que l’Ir­cam va pré­sen­ter ?

Oui, un ex­trait d’abord en juin, dans le fes­ti­val Ma­ni­feste. Puis une pro­duc­tion théâ­trale en 2015. Nous avons pris contact avec Sta­nis­las Nor­dey qui, mal­gré ses nom­breuses ac­ti­vi­tés et en­ga­ge­ments, a im­mé­dia­te­ment ac­cep­té, heu­reux d’avoir entre les mains un texte de moi à « mon­ter » comme on dit, d’au­tant qu’il a fait tra­vailler il y a peu des ex­traits de Pros­ti­tu­tion à ses élèves du Théâtre na­tio­nal de Bre­tagne Donc, après avoir un temps exa­mi­né, tous les trois – le pro­jet est et res­te­ra col­lé­gial –, quel ex­trait nous pour­rions ti­rer de Gé­henne, mais au fur et à me­sure que ce texte im­promp­tu se dé­ve­lop­pait et me pre­nait tout en­tier, et m’ap­por­tait une joie nou­velle, et que mes nou­velles fi­gures ré­cla­maient que je conti­nue de les faire vivre et surtout par­ler, j’ai eu la convic­tion, fin mai – je l’ai an­non­cé à Frank le soir de l’exé­cu­tion du magnifique Scar­da­nel­li-Zyk­lus d’Heinz Hol­li­ger à la Ci­té de la Mu­sique – que c’était ce texte-là qu’il fal­lait prendre pour le pro­jet : pas plus fa­cile que l’autre pour un ac­teur, parce que l’autre, Gé­henne, a une telle mé­trique que pour lui c’est par­fait, tout est là, tout est in­di­qué si je puis dire comme sur une par­ti­tion, mais ici, plus souple, plus libre à l’in­ter­pré­ta­tion du fait que le texte n’est com­po­sé que de ré­pliques qui se suivent très ra­pi­de­ment alors que dans Gé­henne elles sont plus longues, plus ora­toires, plus « car­rées ».

Cette fois, avec Joyeux ani­maux de la mi­sère, j’ai vou­lu plu­tôt une co­mé­die. Pour se dé­tendre, au­tant se dé­tendre dans la co­mé­die. Au tout dé­but, je consi­dé­rais ça comme une bluette. C’est bien res­té quelque chose de lé­ger mais son am­pleur en fait évi­dem­ment autre chose, cha­cun ju­ge­ra. J’ai tou­jours fait de la co­mé­die : quelques-unes des meilleures scènes de Tom­beau… sont co­miques. Gé­henne, c’est de la co­mé­die. Pros­ti­tu­tion aus­si, si on veut bien sor­tir du mythe au­to­ma­tique du texte et de l’au­teur mau­dits (si j’avais ac­cep­té les bé­né­fices mé­dia­tiques et autres de ce mythe, si j’avais joué le rôle, je se­rais plus ai­sé que je ne le suis). Je suis un au­teur co­mique. Ceux qui ont tra­vaillé mes textes, les co­mé­diens, les met­teurs en scène, An­toine Vi­tez par exemple ja­dis et bien d’autres, l’ont tout de suite vu, parce qu’eux lisent. Oui, lisent les mots, jus­qu’au bout, ob­jec­ti­ve­ment, sans pré­ju­gé, comme le font beau­coup de très bons lec­teurs « ano­nymes » comme on dit. Ce co­mique peut être plus ou moins grin­çant, plus ou moins co­casse, mais c’est du co­mique, jus­qu’à la der­nière scène qui peut pa­raître scan­da­leuse, blas­phé­ma­toire – je ne l’ai pas moi-même écrite sans dou­leur – mais qui se clôt sur une sorte de pi­rouette. La tra­gé­die, il y en a suf­fi­sam­ment dans le monde pour en ra­jou­ter dans les textes.

Au tra­vail fin avril, je me suis ins­tal­lé dans ce texte et je ne suis qua­si­ment plus sor­ti, j’ai ré­duit le nombre de mes marches à une tous les trois jours, an­nu­lé les dé­jeu­ners de­hors, ré­duit mes dî­ners de­hors à peu, je vou­lais gar­der in­tact le vis-à-vis avec mes fi­gures, in­tact le contact phy­sique avec leur en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat. Je vi­vais avec, très heu­reux. Presque nu, il fai­sait as­sez chaud, pour res­sen­tir au plus près un peu de ce que mes fi­gures vi­vaient. Abs­ti­nence sexuelle com­plète, elle dure de­puis plus de trente ans, mas­tur­ba­tion com­prise : pul­sion sexuelle vouée au seul tra­vail du verbe. Pas ou très peu de mu­sique. Au­cune in­quié­tude, au­cune an­goisse par­ti­cu­lière si­non celle, cou­tu­mière mais néan­moins tou­jours ai­guë, de l’ar­tiste qui se de­mande tous les ma­tins s’il va réus­sir quelque chose avant le soir.

Joyeux ani­maux de la mi­sère se pré­sente en fait comme une suite de voix dia­lo­guant…

J’ap­pelle ça des jac­tances. La jac­tance étant la ma­ni­fes­ta­tion de celle ou ce­lui qui veut prendre la place de l’autre. La dé­tente était ain­si com­plète puisque je ne m’at­ta­chais pas trop à « mé­trer » le texte. Ce­la dit, il y a des mo­ments de dé­tente qui se trans­forment vite en mo­ments de ten­sion. Il y a des mo­ments où l’ar­tiste, surtout s’il se trouve à la tête d’une oeuvre aus­si ra­di­cale que celle-là, éprouve le be­soin non pas de revenir à la nor­ma­li­té mais de se dé­tendre dans son uni­vers, dans sa propre voix, sa propre langue. Mais comme j’écris de­puis bien long­temps et que j’ai com­men­cé par de la poé­sie « à pieds », si je puis dire, il y a une mé­trique na­tu­relle qui s’im­pose à moi, on la sent, mais elle n’a rien de contrai­gnant, d’ab­so­lu ; la né­ces­si­té des ré­pliques ra­pides m’a im­po­sé une ryth­mique un peu nou­velle. Sou­vent on frôle le vers. Mais le ton fa­mi­lier, « do­mes­tique », la ruse presque mo­lié­resque et la vo­lon­té de dé­tente pro­duisent une langue « com­plète » : les mots ne sont pas taillés comme dans Pro­gé­ni­tures et Gé­henne, comme ils l’étaient dé­jà dans Pros­ti­tu­tion. Des mots di­sons nor­maux, cou­rants, re­viennent, ré-an­nexés, qui étaient écar­tés. Tout se tient, si la mé­trique n’est plus, les mots re­trouvent leur to­ta­li­té, et tout le reste. C’est la beau­té même de l’art, que tout s’y tienne. C’est même, je crois, l’un des mys­tères de l’Art, l’une des rai­sons de l’émo­tion qu’il pro­voque, et qu’on se soit à ce point bat­tu pour cer­taines oeuvres, que l’État y soit in­ter­ve­nu. C’est comme en mu­sique, si l’on a un peu d’oreille, on re­père vite si une note n’est pas à sa place ou est ou­bliée, même dans une oeuvre qu’on écoute pour la pre­mière fois. Il y a cette phrase épa­tante de l’em­pe­reur Jo­seph II, le « des­pote éclai­ré » de nos ma­nuels d’His­toire, à Mo­zart, après la re­pré­sen­ta­tion des Noces, parce qu’à l’époque les hommes d’État al­laient à l’opé­ra, écou­ter des créa­tions contem­po­raines… « C’est trop fort pour mes Vien­nois, il y a trop de notes ! » Trop de notes, tout est là, mais ça prouve au moins qu’il avait bien écou­té. Une grande oeuvre, c’est ef­fec­ti­ve­ment une oeuvre où il y a plu­tôt plus de choses que moins de choses. Il faut qu’il y ait de la mu­sique dans la mu­sique.

SEUL AVEC SES FI­GURES

Cette fois, tu n’as pas dic­té ce texte…

Je n’ai ja­mais dic­té de fic­tion. Quand j’ai com­men­cé ce nou­veau texte, j’ai ache­té une ta­blette. Ce mi­ni-pad m’a per­mis de tra­vailler éten­du, un peu in­cli­né, j’ai tou­jours re­dou­té d’avoir à écrire as­sis à une table, comme un pro­fes­sion­nel. J’ai sou­vent écrit de­hors, dans un vé­hi­cule, dans des granges ou des dé­bar­ras, sous la tente, à plat ventre, parce que, n’en dé­plaise aux cri­tiques, no­tam­ment ceux qui, sous in­fluence, ré­pètent naï­ve­ment qu’écrire n’est que « joie » – oui, c’est une joie mais dont ils n’ima­ginent pas la puis­sance dé­sta­bi­li­sa­trice – moi, étant don­né ce que j’écris, je suis sou­mis à de fortes pres­sions pul­mo­naires. Quand les images af­fluent, ça se­coue sur le plan car­diaque et si on est in­cli­né, c’est mieux. C’était donc une po­si­tion qui me plai­sait beau­coup, la ta­blette je la te­nais de la main gauche, étant in­cli­né mon corps était re­po­sé, mes or­ganes vi­taux et autres apai­sés au­tant que pos­sible, j’étais là avec ce pe­tit ap­pa­reil d’as­pect tout à fait ba­nal au­jourd’hui, mais as­sez beau, comme une sorte de pe­tite pierre plate sur la­quelle on écri­rait, une pierre lu­mi­neuse, et de la main droite je ta­pais sur le cla­vier vir­tuel. C’était autre chose que l’or­di­na­teur. J’ai­mais ce cô­té lu­mi­neux et au­to­nome du sup­port. Du coup, tout était ren­du beau­coup plus fa­cile. Cet ap­pa­reil a été pour une part dans la trans­for­ma­tion du texte et dans la pri­mau­té prise par lui sur tous les autres. Je n’ai donc cette fois rien dic­té. Parce qu’un tel texte était trop in­time pour être dic­té. Je vou­lais res­ter seul avec mes fi­gures.

Est-ce la vi­sion des scènes – il y a une scé­no­gra­phie fa­bu­leuse – qui pro­voque une ryth­mique, ou à l’in­verse, est-ce la ryth­mique qui ali­mente la vi­sion ?

Le rythme et l’image sont ab­so­lu­ment in­sé­pa­rables. Dès que je me mets à mâ­chon­ner un mot, je mâ­chonne une image ; le mot est la nais­sance de l’image, et comme ce sont des fi­gures qui parlent, tout le dé­cor est cam­pé par la pa­role, il n’y a pas de des­crip­tions dé­ta­chées, et le rythme et la voix de­viennent in­sé­pa­rables. C’est ce­la aus­si l’ima­gi­na­tion, une ha­bi­tude très an­cienne, dès l’en­fance, de ryth­mer le monde qu’on voit en même temps qu’on en prend ins­tinc­ti­ve­ment ce qui va nous ser­vir plus tard. L’ima­gi­na­tion, ça existe en­core. L’au­to- fic­tion avec ses pe­tits men­songes d’agré­ment – rien à voir avec la confes­sion ri­gou­reuse, ob­jec­tale, cou­ra­geuse des tur­pi­tudes – a désha­bi­tué de l’ima­gi­na­tion qui fonde l’Art. On ne com­prend presque plus qu’il existe une fa­cul­té d’em­pa­thie qui, sans in­for­ma­tions na­tu­ra­listes, aide à créer des si­tua­tions non vé­cues (mais qu’est-ce qui est non vé­cu ?) avec une grande jus­tesse. Il y a l’in­té­rêt pour le monde, pour les hu­mains, pour le cos­mos. Et il y a aus­si l’in­tel­li­gence, c’est-à-dire une fa­çon par­ti­cu­lière de re­lier les choses entre elles. La poé­sie, ce n’est pas autre chose. À la pa­ru­tion d’une tra­duc­tion an­glaise d’Eden Eden Eden, un jour­na­liste de l’In­de­pendent vou­lait à tout prix que j’aie fré­quen­té des bor­dels de gar­çons au Magh­reb, il re­po­sait même la ques­tion en titre ou sous-titre : mais j’igno­rais la chose, je n’ai

connu l’exis­tence de tels lieux que dans des livres sur quelques-uns de nos contem­po­rains, j’avais seule­ment, en 1968, en­tre­vu à Cons­tan­tine un bor­del de… femmes. Si vous partez du « pas vé­cu, pas écrit », vous an­nu­lez une bonne moi­tié de l’his­toire de la grande fic­tion. Le « double », c’est jus­te­ment, pour moi, ce théâtre in­té­rieur dont on charge ou dé­charge in­ces­sam­ment les fi­gures et où ça parle tout le temps.

Pour­quoi ce titre, très beau, Joyeux ani­maux de la mi­sère ?

Il n’est pas de moi, mais il sort de la bouche de la fi­gure prin­ci­pale, « Ro­sa­rio » : dans une sorte d’élan ly­rique, il s’évoque, s’in­voque, lui, ses congé­nères, les ou­vriers, les ani­maux, la ver­mine si ac­tive : « …joyeux ani­maux de la mi­sère... » J’ai alors pen­sé à Des­cartes et à Pascal. Dans un pre­mier temps, par­ve­nu au mi­lieu du texte, je vou­lais lui don­ner pour titre Es­prits ani­maux, puis j’ai trou­vé ça un peu trop chic, et, comme le texte est très joyeux, je me suis dé­ci­dé pour Joyeux ani­maux de la mi­sère. Joyeux, mais de quoi ? De la mi­sère, dans le sens de Pascal. Je vou­lais aus­si si­gni­fier, en ma­nière de dé­fense pré­ven­tive, et pour bien en­fon­cer le clou, comme je le fais dans la qua­trième de cou­ver­ture, que ce monde que j’in­vente – plus fu­tur qu’ar­chaïque – peut pa­raître un peu ef­frayant, mais qu’il ne l’est pas pour moi qui le crée, quand je le crée, que ce monde, donc, cer­taines des don­nées de ce monde existent aus­si dans le réel, pas seule­ment dans la fic­tion. Par frag­ments, dans l’hu­ma­ni­té ac­tuelle. Oui, il y a des mil­lions de gens qui vivent dans la crasse, au mi­lieu des mouches, des rats, dans la pros­ti­tu­tion, et la plus ré­vol­tante, la pros­ti­tu­tion en­fan­tine, comme on le voit en Asie et dans beau­coup d’autres pays, le nôtre com­pris. Il suf­fit alors de ras­sem­bler tout ce­la dans un même lieu et dans un dis­cours te­nu par des fi­gures réelles, très hu­maines en­core – nou­veau­té de ce texte : les fi­gures pu­tains sont d’ori­gine hu­maine et gardent une part d’hu­ma­ni­té, d’où aus­si le verbe moins ten­du –, puis­qu’elles ont un état-ci­vil, mis en coffre chez les Gardes dans un bâ­ti­ment du dis­trict qui fait par­tie de l’une des mé­ga­poles qui com­posent cette mé­ga­lo­pole mul­ti­con­ti­nen­tale. Il s’agit bien sûr d’une uto­pie, d’un rêve se dé­rou­lant à la jonc­tion de plu­sieurs de nos con­ti­nents ac­tuels. Ce n’est pas pour au­tant un ré­cit de science-fic­tion, comme je l’ai vu écrit sur le site d’an­nonce des ma­ga­sins Le­clerc où le livre est dé­jà clas­sé dans ce rayon. L’ima­gi­na­tion, tout le monde en a, en­core faut-il y croire, croire et faire confiance à tout ce qu’on a de fort en soi, avec les risques que ce­la com­porte. Il ne faut pas être pru­dent avec ça. L’ima­gi­na­tion est une autre di­men­sion de l’être, autre que celles, dis­tinctes, du coeur ou celle de l’es­prit, les ras­sem­blant et les do­mi­nant et le corps don­nant l’im­pul­sion dé­ci­sive. Toutes les grandes dé­cou­vertes se sont faites par l’ima­gi­na­tion. Il y a quelque chose qui ap­pa­raît, qu’on sai­sit comme la mé­moire d’un rêve et qu’on re­tient de toutes ses forces. Voi­là comment de grandes choses ont été réa­li­sées. Le mot, du reste, est as­sez faible par rap­port à ce qu’il contient. C’est un élan de tout l’être en ac­cord avec la chair et la struc­ture ath­lé­tique qui le consti­tuent dans le temps et dans l’es­pace.

LA TRANS­CEN­DANCE, OUI

Ce monde, scan­da­leux au re­gard de la mo­rale (pros­ti­tu­tion, in­ceste, in­ver­sions des sexes, so­do­mies, zoo­phi­lie…), semble pa­ra­doxa­le­ment vé­cu par les pro­ta­go­nistes dans un état de to­tale in­no­cence. Pas de sur­plomb d’un Dieu. Que des dieux et des déesses. Pas de hié­rar­chies…

Mais on ne peut em­ployer pour un tel monde à moi­tié hu­main des mots qui nomment une hu­ma­ni­té pleine et en­tière ! Pros­ti­tu­tion, non! Un, une pu­tain, ne sont pas des pros­ti­tués, chose an­cienne pour moi, je me suis ex­pli­qué là-des­sus dans Ex­pli­ca- tions ; et, dans ce monde il n’y a pas de « spé­cia­li­tés sexuelles ». Pas de hié­rar­chies en ef­fet (sauf qu’il y a hu­mains, de­mi-hu­mains, ani­maux, un maître et ses pu­tains, etc.), mais c’est une idée an­cienne chez moi. L’homme n’est pas plus le roi de la créa­tion que le lion n’est le roi des ani­maux, je le dis dans ce même livre. Quand je vois un chien, ce chien est au­tant mon frère ou mon père, si je puis dire, que n’im­porte quel hu­main et ce n’est pas un ef­fet de réi ncar­na­tion. Je dis sim­ple­ment ce que j’éprouve, ce qui ne m’em­pêche évi­dem­ment pas de respecter in­fi­ni­ment l’hu­main. De­puis la pe­tite en­fance j’ai éprou­vé dans ma chair même, yeux, coeur, main... le dé­chi­re­ment de cette sé­pa­ra­tion in­juste et sotte entre hu­main et ani­mal, à éga­li­té avec mon élan vers le ciel, vers le cos­mos (les oi­seaux, tou­chant presque la voûte cé­leste, l’ef­fleu­rant de leurs ailes...), l’in­fi­ni­ment pe­tit et l’in­fi­ni­ment grand : dé­chi­re­ment peut- être pré­mo­ni­toire du dé­chi­re­ment sexuel. On voit beau­coup de chiens dans la rue, en ce mo­ment, à cause de l’ac­crois­se­ment de la mi­sère des pe­tits, jeunes ou vieux, et je dois dire que ma com­pas­sion, dans un pre­mier

mou­ve­ment va au­tant au chien qu’à l’être hu­main. Je di­rais même que le chien m’ap­pa­raît comme une vic­time de la mi­sère de l’homme ou de la femme qu’il ac­com­pagne. Ma sen­si­bi­li­té aux ani­maux a fait que je les consi­dère comme des égaux. La mort d’un ani­mal tou­ché par une voiture dans mon vil­lage, à la sor­tie pour­tant de l’Oc­cu­pa­tion où pour­tant... je m’en sou­viens, a été vé­cue comme un drame, vrai­ment. Je me sou­viens en­core du bruit que son corps a fait quand ce gros chien qui tra­ver­sait la na­tio­nale a été heur­té par une voiture, un ga­zo­gène alors, et de ses cris, et de la pré­ci­pi­ta­tion des gens vers lui, des gens bou­le­ver­sés, cer­tains pleu­rant. Dans Gé­henne, il y a le Dieu, qui se­rait plu­tôt le Dieu is­la­mique, le plus contem­po­rain. Mais peut-être qu’écri­vant Joyeux ani­maux de la mi­sère, j’en ai eu as­sez de « Dieu ». C’est aus­si que j’ai tou­jours trou­vé ab­surde d’ado­rer un Dieu. Je peux com­prendre qu’au cours d’une cer­taine pé­riode de l’hu­ma­ni­té, la pré­his­toire par exemple, où à me­sure que l’hu­main se re­dres­sait et per­dait peut-être de ses dé­fenses « ani­males », on ait eu à fa­bri­quer des idoles, des idoles in­vi­sibles surtout. Mais main­te­nant qu’on sait beau­coup de choses dé­jà, mais si peu au re­gard de ce dans quoi on avan­ce­ra si tout ne pète pas avant, sur l’ori­gine et les causes des phé­no­mènes… Et de­voir se pros­ter­ner de­vant qui ou quoi que ce soit, très peu pour moi : ad­mi­rer, oui, vi­vants ou morts, oui, prendre exemple, en toute connais­sance de cause sur père ou mère, sur des hé­ros de l’Art par exemple ou de la sain­te­té, oui, oui, on avance beau­coup avec l’ad­mi­ra­tion, par l’exemple : quel exemple, com­pré­hen­sible du moins par nous hu­mains, donne le Dieu à ado­rer ? À la fin de l’hi­ver, le pas­sage de la sonde Voya­ger, lan­cée il y a plus de trente ans, dans une autre ga­laxie que la nôtre, m’a for­te­ment im­pres­sion­né. C’était la pre­mière fois qu’un ob­jet fa­bri­qué par nous sor­tait de notre monde, de notre coin du cos­mos et qu’on était en me­sure d’en être in­for­mé. Avec un beau mes­sage op­ti­miste et dé­li­cat en­re­gis­tré dans toutes les langues pos­sibles (ce qui lais­sait sup­po­ser, au plus haut ni­veau, l’exis­tence d’autres peu­plades que la nôtre). Et, plus tard, des USA aus­si, cette de­mande d’as­so­cia­tions pro-ani­males pour la re­con­nais­sance des grands singes comme nos égaux, de­mande of­fi­ciel­le­ment re­je­tée, au plus haut ni­veau. J’ai écrit ce texte dans ce bain­là d’ex­ten­sion, de frac­tu­ra­tion de la su­perbe ter­rienne et hu­maine. La trans­cen­dance, oui, quelque chose au-des­sus, un ras­sem­ble­ment de tous nos dé­sirs, de toutes nos « nos­tal­gies », une élé­va­tion au-des­sus de notre exis­tence qua­si vé­gé­ta­tive de tous les jours : l’Es­pace, la cha­ri­té, oui, le Ch­rist, oui, Boud­dha, oui, une force qui im­pulse, un Dieu « his­to­rique » à qui on parle fa- mi­liè­re­ment et qui se dé­fend plus de l’hu­main que l’hu­main ne se dé­fend de lui, comme dans la Bible, oui, mais un Dieu qu’il faut ado­rer, non, l’al­lé­geance ri­tuelle à un dieu dont on ne connaî­trait rien de son « his­toire » ; un Al­lah pur comme du dia­mant et haut comme un astre des astres, oui, mais sans com­man­de­ments mo­raux ou po­li­tiques… Ce qu’il y a de for­mi­dable avec Dieu, c’est ce que tous les hommes ont fait avec, les théo­lo­gies no­tam­ment, leurs tra­duc­tions dans l’art, la théo­lo­gie qui est une construc­tion magnifique, surtout la théo­lo­gie chré­tienne, ca­tho­lique, non-ico­no­claste, illus­trée par tous les grands peintres et les grands poètes et pro­phètes. La foi est peut-être une no­tion in­dé­pen­dante de la croyance en Dieu. Je suis peut-être un homme de foi et il m’ar­rive de cé­der. Ce texte étant aux li­mites de plu­sieurs mondes, il est nor­mal qu’on y évoque et in­voque plu­sieurs dieux. Au moins, ce qu’il y a de bien avec le chris­tia­nisme, outre que c’est une religion de la chair et de la chair la plus aban­don­née, c’est la Tri­ni­té, et les apôtres, et les saints. On a le choix, même si la tri­ni­té… La dis­pa­ri­tion de Dieu, de la croyance, de la foi, a beau­coup coû­té à l’hu­ma­ni­té. Ré­vo­lu­tions, san­glantes et in­justes, mas­sacres, gé­no­cides. Même si ceux-ci ont été per­pé­trés par d’an­ciens croyants : Himm­ler, filleul du Roi de Ba­vière puis, adulte, fu­rieux en­ne­mi du Ch­rist... Comme en art, si on en­lève quelque chose, de pe­tit ou de grand, tout peut s’ef­fon­drer de ce que le re­jet de Dieu pré­sen­tait comme pou­vant être au­to­nome : il le fau­drait bien sûr, mais l’homme est peut-être al­lé trop vite : l’ex­ter­mi­na­tion du peuple du dieu unique n’est pas sans rap­port avec cette pré­ci­pi­ta­tion. L’athéisme exige un sang-froid, une ima­gi­na­tion, une bon­té dé­cu­plés.

LA DÉ­RIVE RACIALISTE

Dans ce monde d’ap­pa­rence vio­lente, des mots re­viennent : grâce, beau­té, amour, ché­ri, mon jé­sus, mon coeur…

Ce n’est pas un monde brutal. Ce sont la si­tua­tion, les si­tua­tions qui sont bru­tales, l’in­té­rieur, pour être vi­vable, ne l’est pas. Et puis, il n’y a pas que des scènes de sexe comme on dit, il y a aus­si de longues scènes de ges­ta­tion et de dé­li­vrance, de mise- bas puis­qu’il s’agit de de­mi-hu­mains. Ce sont les scènes que je consi­dère comme les plus puis­santes. Celles de la « concep­tion » de Ro­sa­rio, per­son­nage cen­tral, et, surtout, de sa mise-bas, scènes qui sont nou­velles dans ce que je fais. Rien de mor­bide dans tout ça. Scènes de saillies de fe­melles par les mâles dans les bor­dels proches de ce­lui de Ro­sa­rio, scènes de dé­cou­verte de crimes pas­sion­nels ; fi­gures de fous, d’er­rants – il y en a beau­coup dans Pa­ris même –, fi­gure du monstre can­ni­bale ; le bor­del où sur­vit la « mère » de Ro­sa­rio. Et ce « mo­wey », dé- froque conduc­trice de l’ac­tion et mot que j’ai in­ven­té, au son en­fan­tin, de co­mique en­fan­tin, un peu in­dien. L’hal­lu­ci­na­tion. Un bon ar­tiste, c’est ce­lui qui rend compte de cette hal­lu­ci­na­tion et y ré­siste. Il sait s’at­ta­cher aus­si à un dé­tail, le tenir pour que tienne l’en­semble. Et le tenir sur plu­sieurs pages. Sans ou­blier ce qui joue un rôle im­por­tant dans le texte : les lieux fer­més ou ou­verts, l’or­dure, l’ex­cré­ment, la viande rouge, la Na­ture, l’air, les odeurs, la lu­mière, le so­leil, la lune. Il faut pen­ser, ac­cor­der tout ce­la en même temps quand on bâ­tit une scène. Ain­si tout ce qui est noir, qui peut ap­pa­raître comme sor­dide, se double tou­jours de quelque chose de lu­mi­neux. Au fond, pour pour­suivre sur ce que nous di­sions sur les hié­rar­chies, le be­soin de clas­ser, de ca­té­go­ri­ser, comment ne pas revenir à ce qui s’est « joué » au dé­but du 19e siècle, à cette dé­rive racialiste, puis ra­ciste, qui a coïn­ci­dé avec le mo­ment où la re­cherche, la tech­no­lo­gie et la science pre­naient une im­por­tance consi­dé­rable, où se dé­ve­lop­pait la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, à cette ha­bi­tude, d’en­to­mo­lo­gi­ser l’hu­ma­ni­té, après l’avoir fait avec les ani­maux. Tout le monde s’y est mis, dans l’en­thou­siasme du Pro­grès. Nos plus grandes idoles ré­pu­bli­caines ont par­ti­ci­pé à cette opé­ra­tion. Le scien­tisme, Claudel, avec sa fraî­cheur gé­niale, en a sai­si très jeune l’en­nui et le dan­ger. On avait alors ou­blié une chose qui per­met­tait d’ap­pré­hen­der au mieux l’hu­ma­ni­té, qui est ce dont le Ch­rist, avec un ef­frayant cou­rage et face à toute une énorme ci­vi­li­sa­tion, a té­moi­gné : l’amour, qui est la lo­gique su­prême. Ai­mer, em­bras­ser, étreindre, com­prendre au lieu de clas­ser. Il n’y a pas que Go­bi­neau qui s’est prê­té à ça, au clas­se­ment, à la hié­rar­chie des « races », mot dont je com­prends qu’on veuille l’éva­cuer. Et en­core, Go­bi­neau c’est tel­le­ment fan­tasque, en plus mer­veilleu­se­ment écrit, avec une éru­di­tion en fo­lie, une ima­gi­na­tion ex­tra­or­di­naire, au point que ça ne de­vait trom­per per­sonne, c’était une ma­ni­fes­ta­tion de plus de cette al­lé­gresse po­ly­gra­phique fran­çaise qui mène sou­vent au pire, mais Toc­que­ville son pa­tron lui a re­pro­ché son fa­meux Es­sai. Mais quand c’était un Re­nan… Il est vrai que l’un et l’autre n’étaient pas an­ti­sé­mites, Go­bi­neau avait une grande ad­mi­ra­tion pour le peuple juif, Re­nan aus­si, quoique… parce qu’il était hé­braï­sant. Beau­coup avaient vu le dan­ger de la co­di­fi­ca­tion des es­pèces. Il y a là-des­sus des pages pro­fondes de Cha­teau­briand. Quand on pense aux dé­gâts pro­vo­qués, sur les hu­mains, dans leur chair, et sur la vi­sion de l’homme. La science n’était pas obli­gée de clas­ser, du moins de s’ar­rê­ter au clas­se­ment, elle au­rait pu faire oeuvre d’ima­gi­na­tion, quelques-uns l’ont fait. Le scien­tisme, c’est la science des non-ima­gi­na­tifs. Tout est ex­pli­cable, mais pas comme ils l’ont cru.

Pierre Guyo­tat dans son Com­bi VW. 1971 (Ph. S. Ivan­kov)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.