Ka­rine Mier­mont

une vie. Le feuilleton de Jacques Hen­ric

Art Press - - LA UNE - jacques hen­ric

Ka­rine Mier­mont

L’An­née du chat

Seuil

On peut ai­sé­ment ima­gi­ner à quoi Georges Ba­taille fai­sait al­lu­sion lors­qu’il écri­vait en tête du Bleu du ciel qu’il est vain de s’at­tar­der à la lec­ture d’un écrit au­quel l’au­teur n’a ma­ni­fes­te­ment pas été contraint. Les rai­sons d’une telle contrainte in­té­rieure ? La mort d’un proche, une ex­pé­rience mé­ta­phy­sique bou­le­ver­sante, l’épreuve de la ma­la­die, celle d’un en­fer­me­ment… Mais l’ago­nie et la mort d’un chat ? C’est pour­tant bien, au pro­bable scan­dale d’une bien-pen­sance hu­ma­niste, quelque chose de l ’ordre d’une contrainte, au sens où l’en­ten­dait Ba­taille, qui a ame­né Ka­rine Mier­mont à consi­gner sur un car­net, pen­dant un an, les évo­lu­tions du mal dont était at­teinte sa chatte Niña. « Be­soin d’écrire, qu’il sub­siste un peu du chat, que cette tris­tesse ne soit pas sans dé­pôt […] La vie du chat contient une époque, concentre une par­celle de notre vie, elle est une sorte de me­sure de notre temps et une mé­moire, elle contient une ex­pé­rience com­mune, un mor­ceau de notre his­toire, une par­celle de notre temps per­du. »

PAS CONSCIENCE DE LA MORT ?

Mais quoi ! Suivre avec une telle an­goisse, éprou­ver une telle dou­leur de­vant la mort d’un chat ? Oser par­ler à son pro­pos de « ten­dresse », voire d’« amour » ? Le pleu­rer quand il meurt?… Surtout, quand au même mo­ment une proche amie se bat contre la mort. Voi­là de quoi pro­vo­quer une belle po­lé­mique au­tour de ces ques­tions, d’au­tant qu’est au­jourd’hui en­vi­sa­gé d’éta­blir, sur le ter­rain ju­ri­dique, un « droit de l’ani­mal ». Le dé­bat est très an­cien (voir la pas­sion­nante somme d’Éli­sa­beth de Fon­te­nay, l e Si­lence des bêtes [Fayard, 1998]), mais il vient d’être ré­cem­ment re­lan­cé par la dif­fu­sion sur In­ter­net du geste d’un si­nistre cré­tin s’amu­sant à lan­cer contre un mur une mal­heu­reuse pe­tite chatte, et par la connais­sance des condi­tions de plus en plus ré­vol­tantes de l’éle­vage in­dus­triel et de l’abat­tage des bêtes. La contro­verse est d’ordre phil oso­phique, an­thro­po­lo­gique, éthique, mé­ta­phy­sique, re­li­gieux. Rap­pe­lons-en les termes: la fron­tière entre l’ani­mal et l’homme est-elle ab­so­lue ? Existe-t-il un fonds d’ex­pé­rience com­mun aux hu­mains et aux bêtes? Dans un très bel es­sai, le Par­ti pris des ani­maux (Bour­gois, 2013), Jean-Christophe Bailly s’en prend à une forme d’hu­ma­nisme (laïque – pour ce qui est des re­li­gions, le spectre des ré­ponses est large et très dif­fé­ren­cié, entre po­ly­théisme, ani­misme, ju­daïsme, is­lam, chris­tia­nisme, boud­dhisme, taoïsme…), qui est aveugle à un autre mode d’être que le nôtre, ce­lui de ces « sans-lo­gos » que sont les ani­maux. Il faut n’avoir ja­mais vé­cu au contact d’un ani­mal, être dé­nué de tout es­prit d’ob­ser­va­tion, pri­vé de tout élan d’em­pa­thie, pour dé­cla­rer avec une belle as­su­rance, à l’ins­tar de maints scien­ti­fiques et phi­lo­sophes, qu’à la dif­fé­rence de l’homme, l’ani­mal n’a au­cune conscience de la mort. Ces mêmes « pen­seurs » nous fai­sant ac­croire, non sans cu­lot, qu’ils savent, eux, ce qu’est la mort. J’at­tends tou­jours qu’un de mes frères hu­mains vienne me faire un rap­port dé­taillé de sa vi­site dans l’au-de­là. Et ce ne sont pas les ron­flantes for­mules phi­lo­so­phiques ayant pour am­bi­tion de dé­fi­nir l’homme, du genre « l’Être- pour- la- mort » , qui peuvent m’éclai­rer sur la plon­gée dans le néant. Quoi qu’il en soit, voyons si, après lec­ture de l’An­née du chat, on peut conti­nuer à sou­te­nir que la dé­tresse lue dans les yeux d’un ani­mal, à l’ins­tant où le vé­té­ri­naire s’ap­prête à le pi­quer pour l’eu­tha­na­sier, n’est en rien le signe d’une an­gois­sante ap­pré­hen­sion de la mort.

UN PE­TIT AMAS DE CENDRES

D’une pré­ci­sion cli­nique, écrit dans une langue sobre, dense, évi­tant tout ef­fet lit­té­raire, le ré­cit de Ka­rine Mier­mont est l e compte ren­du, qua­si jour­na­lier, de l’évo­lu­tion du mal qui va em­por­ter son chat. Tout com­men­ça par une boule re­pé­rée sur le dos de Niña, une gros­seur vite diag­nos­ti­quée comme une tu­meur can­cé­reuse. Pen­dant un an, les mé­ta­stases ont fait leur si­nistre be­sogne. On suit la longue, dou­lour euse, poi­gnante dé­chéance phy­sique de Niña, et comment elle a été vé­cue par Ka­rine et sa fa­mille. « Le poids, qui di­mi­nue, la ten­sion des muscles qui s’ame­nuisent, l’im­pres­sion main­te­nant d’un être plus pe­tit, vul­né­rable, dé­pen­dant. » Pour en­rayer la progression du mal, se suc­cèdent in­ter­ven­tions chi­rur­gi­cales, chi­mio­thé­ra­pies, ra­dio­thé­ra­pies ( Niña est soi­gnée comme beau­coup d’hu­mains ne peuvent l’être, Ka­rine Mier­mont le sait). Et puis il y les « pe­tites ré­sur­rec­tions », et à nou­veau les ra­vages du can­cer, les diar­rhées, la pa­ra­ly­sie des pattes ar­rière, la re­cherche d’un contact phy­sique avec ses « maîtres », ses peurs, son éner­gie déses­pé­rée pour conser­ver sa noble al­lure an­cienne, sa di­gni­té… En­fin, l’iné­luc­table. De­vant les souf­frances de­ve­nues in­sup­por­tables, la dé­ci­sion, bou­le­ver­sante à prendre, de faire pi­quer Niña. De cette beau­té vi­vante il ne reste bien­tôt plus qu’un pe­tit amas de cendres dans une boîte qu’il faut ré­cu­pé­rer chez le vé­to.

MON CHAT, MON CHAT

« Et main­te­nant, tout ce chat, mon chat, notre chat, en­core là, ras­sem­blé dans un vo­lume qui n’est plus le sien mais for­mant une en­ti­té fi­dèle, ses cendres, pas mé­lan­gées aux cendres d’autres chats ou ani­maux in­ci­né­rés en groupe, mon chat in­ci­né­ré, Niña brû­lée toute seule, avec son drap de Séez, der­nière image d’elle po­sée sur le drap après la pi­qûre, en­dor­mie mais pas en­core morte, l’en­ve­loppe du corps sem­blant in­tacte, belle, dé­po­sée sur ce beau tis­su de Séez chi­né noir et blanc, Niña, chi­née gris, beige, roux, blanc, noir, ac­cord des cou­leurs et des ma­tières, tout en cendres, là, à cô­té de moi main­te­nant, mon chat, mon chat, ça, ça va, c’est fi­ni. » Voi­là, l’An­née du chat est un pe­tit (129 pages) grand livre qui prend sa place à cô­té des plus fortes pages d’écri­vains qui ont écrit sur les ani­maux : Ca­sa­no­va, By­ron, Cé­line, Ga­ry, Ti­bor Dé­ry, Ke­rouac, Bur­roughs, Kun­de­ra, au­jourd’hui Pierre Guyo­tat (cf. dans ce nu­mé­ro d’art­press), Mi­chel Houel­le­becq, Pascal Qui­gnard, Jean-Christophe Bailly… Un aveu : si le livre de Ka­rine Mier­mont m’a tou­ché plus que d’autres, c’est que sa Niña, je la voyais chaque jour. Pen­dant plus de dix ans, elle fut la com­pagne de jeu de mon chat Lu­lu, dans la cour de cette Fa­brique où Ka­rine et moi ha­bi­tons. Al­lons, je vais ag­gra­ver mon cas au­près des hu­ma­nistes purs et durs (ma­ni­fes­ta­tion de ma part d’un cou­pable an­thro­po­mor­phisme : les chats ont-ils des sou­ve­nirs, seule­ment une mé­moire ?) : chaque fois que je vois mon chat, de­puis la mort de Niña, ex­plo­rer tous les re­coins de la cour, je me de­mande si ce n’est pas sa co­pine qu’il cherche. Un mot en­core : ce­lui qui signe cette chro­nique est le même qui ex­pri­ma dans une chro­nique pré­cé­dente son ad­mi­ra­tion pour l e to­re­ro Jo­sé Tomás. Com­prenne qui pour­ra.

Ka­rine Mier­mont et Niña (Ph. DR)

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