Co­ren­tin Gross­mann

Flo­ra Katz

Art Press - - LA UNE - Flo­ra Katz

Avec une grande dex­té­ri­té tech­nique, Co­ren­tin Gross­mann tra­vaille le des­sin et conçoit des mondes in­épui­sables qui échappent à toute prise dé­fi­ni­tive. Dé­cou­vert en 2011 au Prix Fon­da­tion d’en­tre­prise Ri­card, il pré­pare ac­tuel­le­ment une ex­po­si­tion per­son­nelle à la ga­le­rie Jean­roch Dard.

Avec du gra­phite, des crayons de cou­leurs et un aé­ro­graphe, Co­ren­tin Gross­mann tra­vaille prin­ci­pa­le­ment de grands for­mats où sont mis en re­la­tion une mul­ti­tude d’élé­ments dis­pa­rates qui forment des uni­vers fic­tion­nels. Il a très tôt été fas­ci­né par les oeuvres de Jé­rôme Bosch et de Brue­ghel ; on res­sent leur in­fluence dans le foi­son­ne­ment de scènes et d’ob­jets aus­si di­vers qu’ir­réels : une jambe creuse, un homme à tête de pomme de terre en fu­sion, un pouce géant qui sort de terre, un homme bleu en lé­vi­ta­tion dont le vi­sage est rem­pla­cé par deux oi­seaux ; il y a tou­jours quelque chose qui nous en­traîne – sou­vent avec hu­mour – vers le do­maine de l’ab­surde ou du fan­tas­tique. Mais c’est aus­si un uni­vers pop co­lo­ré et la mo­dé­li­sa­tion de formes en trois di­men­sions qui ins­pirent l’ar­tiste : le sol n’est plus une terre stra­ti­fiée, mais une simple pel­li­cule qui re­couvre un autre uni­vers où flottent des tranches de sa­la­mi ( Or­gasme cos­mique, 2010), un gey­ser fume dans un dé­cor dé­ser­tique ro­sé, par­se­mé de touches rouge, vertes, jaune et vio­lettes ( J’ey­ser, 2013).

SUR­RÉA­LISTE ?

On pour­rait alors sup­po­ser que le tra­vail de Co­ren­tin Gross­mann tient du sur­réa­lisme. Il est vrai que l’ar­tiste tra­vaille à par­tir de ses in­tui­tions : les formes se dé­ve­loppent de ma­nière pro­ces­suelle, dans un mou­ve­ment cons­tant, pour peu à peu se dé­ta­cher de

toute lo­gique struc­tu­rante. Dans 2014 (2014), une par­tie d’un vi­sage est po­sée en équi­libre sur un ca­na­pé. Il ex­plique que cette fi­gure était d’abord un simple dos­sier de so­fa dont il a com­men­cé par des­si­ner un ca­pi­ton, puis qui s’est peu à peu trans­for­mé en vi­sage qui, te­nu par une chaîne, est de­ve­nu le gi­gan­tesque mé­daillon re­pré­sen­tant un per­son­nage qui se tient der­rière le ca­na­pé. Mais ce vi­sage ne rem­plit pas une fonc­tion sym­bo­lique fixe comme dans une oeuvre sur­réa­liste. Au contraire, les élé­ments qui par­sèment ses pièces com­posent une mul­ti­tude hé­té­ro­clite et po­reuse qui nous en­traîne dans un tis­sage dé­con­cer­tant de pos­sibles, à l’image de la réa­li­té qui nous en­toure.

UNE AP­PROCHE DU RÉEL PAR LE HIA­TUS

En ef­fet, même si ses oeuvres ap­pa­raissent d’abord comme fan­tas­tiques, voir oni­riques, Co­ren­tin Gross­mann est tra­ver­sé par un en­semble de pro­blé­ma­tiques bien réelles. Dans Tris­tesse in­fi­nie (2011), c’est la ca­tas­trophe de Haï­ti qui a ins­pi­ré le dé­cor post-apo­ca­lyp­tique d’une plage par­se­mée de dé­chets, où une sorte de mousse po­ly­uré­thane se ré­pand sur le sol, les ro­chers et les pal­miers. À cô­té, trois in­di­vi­dus à terre sont consi­dé­rés par un homme ac­crou­pi dont la tête est rem­pla­cée par un four­mille­ment de pe­tits ani­maux hy­brides. Dans ce dé­cor com­po­sé au gra­phite, des cou­leurs gri­sâtres émergent, mais avec de pe­tites par­ties lu­mi­neuses dont une bâche qui os­cille entre le bleu et le vert pâle, re­cou­vrant un amas d’élé­ments pré­caires te­nu en son ex­tré­mi­té par une py­ra­mide. Con­trai­re­ment aux ap­pa­rences, pour Gross­mann la scène re­pré­sen­tée est plus réelle qu’une pho­to­gra­phie qui uni­fie­rait la ca­tas­trophe de Haï­ti en une seule image. La fic­tion, le hia­tus, la dé­via­tion, sont pour lui les moyens les plus ap­pro­priés pour ten­ter de rendre compte de la com­plexi­té de notre réa­li­té : si l’on peine à re­con­naître l’identité sexuelle de cer­tains per­son­nages, c’est parce que Gross­mann en­vi­sage le genre de fa­çon fluide, comme une fic­tion dont on peut jouer. Si les per­son­nages prin­ci­paux de ses des­sins voguent à tra­vers le mé­tis­sage de dif­fé­rents ar­ché­types qui rendent le pro­ces­sus d’iden­ti­fi­ca­tion ca­duque, c’est pour mieux pa­ra­si­ter nos ca­té­go­ries de connais­sance, trop seg­men­tées et ré­duc­trices.

PAR-DE­LÀ NA­TURE ET CULTURE

Ce n’est pas par ha­sard que Co­ren­tin Gross­mann a choi­si la ca­tas­trophe de Haï­ti pour thème de Tris­tesse in­fi­nie et que ses pièces dé­crivent des pay­sages na­tu­rels, avec des per­son­nages hy­brides qui semblent plus proches d’une tri­bu que de ci­ta­dins. Ses oeuvres ra­mènent l’homme à sa condi­tion pre­mière, à sa fra­gi­li­té et son ani­ma­li­té en le met- tant en scène dans des en­vi­ron­ne­ments na­tu­rels, avec des comportements simples, in­tui­tifs, voire pri­maires ( de l’ordre de al sexua­li­té ou de l’ex­tase). In­té­res­sé par l’eth­no­lo­gie et critique à l’égard d’une ten­dance à l’an­thro­po­cen­trisme, il pour­rait se sen­tir proche de l’an­thro­po­logue Phi­lippe Des­co­la qui, dans son ou­vrage Par-de­là na­ture et culture (2005), dé­ploie un sys­tème de pen­sée re­met­tant en cause le dua­lisme entre na­ture et culture pour re­con­fi­gu­rer les re­la­tions de l’homme avec son en­vi­ron­ne­ment, et no­tam­ment celles entre les hu­mains et les non-hu­mains. Et si les cou­leurs des des­sins de Co­ren­tin Gross­mann sont de plus en plus « toxiques », ou s’il fait sur­gir un oi­seau exo­tique d’un pa­quet de cur­ly ( Sans titre, 2014), c’est qu’il fait état de la conta­mi­na­tion de notre monde par l’in­dus­tria­li­sa­tion mas­sive. À la ga­le­rie Jean­roch Dard se­ront aus­si pré­sen­tées des sculp­tures, dont une sé­rie de pe­tites cé­ra­miques où une forme simple, ovale, est per­cée en deux ou trois en­droits, fai­sant ap­pa­raître un vi­sage. Ce pro­ces­sus simple sug­gère une pré­sence vi­vante de la ma­tière, dans un es­prit ani­miste, dé­fait de l’hé­gé­mo­nie hu­maine. Ain­si la pro­duc­tion de Co­ren­tin Gross­mann s’ins­crit-elle dans une pen­sée éco­lo­gique et pro­ces­suelle : dans un rap­port fluide à la ma­tière, où une chose est tou­jours le com­men­ce­ment d’une autre, ses oeuvres sont sans di­cho­to­mie ni sym­bo­lisme, dans un écou­le­ment per­pé­tuel, une nar­ra­tion in­fi­nie.

Re­vea­led to the pu­blic in 2011 at a show put on by t he Ri­card Foun­da­tion, Co­ren­tin Gross­mann is an ar­tist whose re­mar­kable tech­ni­cal ac­com­plish­ment is evident in dra­wings dri­ven by a lo­gic that is half-sur­real, half-pro­cess. He is cur­rent­ly pre­pa­ring a show for Ga­le­rie Jean­roch Dard, Pa­ris.

——

Using gra­phite, co­lor pen­cils and an air­brush, Co­ren­tin Gross­mann creates fic­tio­nal worlds from an as­sem­blage of dis­pa­rate ele­ments, usual­ly in large for­mats. The in­fluence of his long-stan­ding fas­ci­na­tion with Bosch and Brue­ghel is evident in the di­ver­si­ty and un­rea­li­ty of the ob­jects and scenes—here a hol­low leg, there a man with a po­ta­to head, or a giant thumb coming out of the ground, or a le­vi­ta­ting blue fi­gure whose face is re­pla­ced by two birds. There is al­ways so­me­thing that car­ries us, of­ten hu­mo­rous­ly, in­to the sphere of the ab­surd and the fantastic. But the ar­tist is al­so ins­pi­red by the co­lor­ful world of Pop and 3D mo­de­ling. The ground is not stra­ti­fied earth, but a simple film co­ve­ring ano­ther world where slices of sa­la­mi float around ( Or­gasme cos­mique, 2010), a gey­ser spurts stea­mi­ly in­to a pin­kish de­sert fle­cked with red, green, yel­low and purple ( J’ey­ser, 2013).

SURREALIST?

So, is Gross­mann a surrealist? He cer­tain­ly fol­lows his in­tui­tion, with forms de­ve­lo­ping like pro­cesses, their cons­tant mo­ve­ment gra­dual­ly brea­king free of lo­gic. In 2014 (2014), for example, part of a face ba­lances on a so­fa. He ex­plains that this be­gan with the back of the seat, and that his dra­wing of the pad­ding gra­dual­ly mor­phed in­to a face held by a chain, be­co­ming a gi­gan­tic me­dal­lion re­pre­sen­ting a fi­gure stan­ding be­hind the fur­ni­ture. But this face does not have the kind of set sym­bo­lic func­tion you ex­pect in a surrealist work. On the contra­ry, the ele­ments found in these pieces form a he­te­ro­ge­neous, po­rous mul­ti­tude in which pos­si­bi­li­ties are dis­con­cer­tin­gly in­ter­t­wi­ned, as in the rea­li­ty around us.

REA­LI­TY AND RUP­TURE

In­deed, if these works ini­tial­ly seem fan­tas­ti­cal, even onei­ric, Gross­mann’s art is in­for­med by a set of ve­ry real ques­tions. In Tris­tesse in­fi­nie (In­fi­nite Sor­row, 2011) it was the Hai­ti ear­th­quake of 2010 that ins­pi­red the post-apo­ca­lyp­tic scene strewn with waste, in which a kind of po­ly­ure­thane mousse spreads over the ground, the rocks and the palm trees. On one side, a crou­ching man, his head re­pla­ced by a mass of lit­tle hy­brid ani­mals, contem- plates three people lying on the ground. Amid­st the grays of the gra­phite we see small lu­mi­nous areas, in­clu­ding a sheet bet­ween blue and pale green co­ve­ring a mass of pre­ca­rious ele­ments held at one end by a py­ra­mid. For Gross­mann, such an image is clo­ser to rea­li­ty than a pho­to­gra­phic one, which would seem to sum up the di­sas­ter in a uni­fied ho­mage. Fic­tion, rup­ture and de­via­tion are, in his view, bet­ter able to re­flect the com­plexi­ty of our rea­li­ty. If we struggle to re­co­gnize the sexual iden­ti­ty of cer­tain fi­gures, that is be­cause Gross­mann sees gen­der as fluid, like a fic­tion that can be played on. His fi­gures are such a mix of ar­che­types that iden­ti­ty be­comes mea­nin­gless,

BEYOND NA­TURE AND CULTURE

There is no­thing random about Gross­mann’s choice of Hai­ti as the theme of Tris­tesse In­fi­nie or about the na­tu­ral land­scapes and hy­brid, tri­bal ( ra­ther than ur­ban) fi­gures in his works, for these are all about man’s es­sen­tial condi­tion, his fra­gi­li­ty and ani­ma­li­ty, ma­ni­fes­ted by simple, ins­tinc­tual and even pri­mi­tive behavior (sexual, ecs­ta­tic). In­ter­es­ted in eth­no­lo­gy but wa­ry of an­thro­po­cen­trism, his work could be re­la­ted to the ideas put for­ward by an­thro­po­lo­gist Phi­lippe Des­co­la in Par­de­là na­ture et culture (2005), where he chal­lenges the na­ture/culture di­cho­to­my and re­con­fi­gures man’s re­la­tion to his en­vi­ron­ment, and no­ta­bly to non-hu­man beings. And if Gross­mann’s co­lors are be­co­ming in­crea­sin­gly “toxic,” if in one un­tit­led work he has an exo­tic bird emer­ging from a pa­cket of Cur­lys ( Sans titre, 2014), it is to re­flect the conta­mi­na­tion of our world due to mass in­dus­tria­li­za­tion. His show at Ga­le­rie Jean­roch Dard will al­so fea­ture sculp­tures, in­clu­ding a se­ries of small ce­ra­mic pieces in which a simple oval form has holes in one or two places, sug­ges­ting a face. This simple pro­cess makes mat­ter seem like a li­ving en­ti­ty. The spi­rit is ani­mist, free of hu­man he­ge­mo­ny. Gross­mann’s work is dri­ven by eco­lo­gi­cal, pro­cess-ba­sed ideas in a fluid re­la­tion to mat­ter. One thing is al­ways the be­gin­ning of ano­ther. De­void of di­cho­to­mies and sym­bo­lism, his works are part of per­ma­nent flow, an end­less nar­ra­tive.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

Co­ren­tin Gross­mann

Né en 1980 à Metz. Vit et tra­vaille à Bruxelles Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes et à ve­nir 2011 Notre Monde, ga­le­rie Jean­roch Dard, Pa­ris 2014 la Ten­ta­tion du sens, ga­le­rie Jean­roch Dard, Pa­ris, Ex­po­si­tions col­lec­tives ré­centes 2011 The Sea­bass, 13e édi­tion du Prix Fon­da­tion d’en­tre­prise Ri­card, Pa­ris 2012 The Deer, Consor­tium, Di­jon ; Stra­tos, centre d’art contem­po­rain de La­coux 2014 Dra­peaux Gris, ga­le­rie Backs­lash, Pa­ris ; Dans quelle vie tu monde(s) ?, Hu­bei Ins­ti­tut of Fine Arts, Chine

Work in pro­gress. 2014. Gra­phite et aé­ro­graphe sur pa­pier. 250 x 150 cm. Gra­phite and air­brush on pa­per

« La ré­com­pense ». 2012. Gra­phite, crayon de cou­leur et aé­ro­graphe sur pa­pier. 142 x 80 cm. Gra­phite, co­lo­red pen­cil and air­brush on pa­per

Ci-des­sus / above: « Ce­bus ». 2014. Cé­ra­mique. 18 x 14 cm. Ce­ra­mic Ci-contre / op­po­site: « J’ey­ser ». 2013. Gra­phite et aé­ro­graphe sur pa­pier. 30 x 40 cm Gra­phite and air­brush on pa­per

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.