Neal Cas­sa­dy

un mor­ceau brut de littérature

Art Press - - LA UNE - Alexandre Mare

Neal Cas­sa­dy

Un truc très beau qui contient tout

Lettres 1944-1950

Fi­ni­tude

Avec ses frasques, ses aven­tures rocambolesques, ses ex­cès de drogue et ses len­de­mains de cuite, les ta­pins dans la com­mu­nau­té gay de Den­ver, les virées avec les filles de bonne fa­mille, Neal Cas­sa­dy est, pour re­prendre le titre d’un des textes de son ca­ma­rade Her­bert Huncke, « cou­pable de tout ». Il n’y a qu’à voir le sou­rire an­gé­lique, et l’in­so­lent re­gard de dé­fi lors de son ar­res­ta­tion en no­vembre 1944, pour voir que cet ado qui fait les nuits chaudes de Den­ver, se fout de tout et que la mai­son de cor­rec­tion dans la­quelle il at­ter­rit n’est sans doute pas près de le ma­ter. Il faut dire que Neal, se­lon la lé­gende rap­por­tée jus­qu’à New York et San Fran­cis­co, a dé­jà vo­lé 500 voi­tures et dé­jà connu au­tant de femmes. C’est que le jeune homme, comme il l’écri­ra dans une de ses lettres, « ne fait qu’obéir à ce qui [le] gouverne, à sa­voir l’émo­tion pure ». Voi­là un pro­gramme qui est en contra­dic­tion ab­so­lue avec ce qu’on es­saie de lui mettre dans le crâne. Voi­là sans doute ce qui fait in­dé­nia­ble­ment de Cas­sa­dy l’un des per­son­nages les plus aty­piques de ce qui ne s’ap­pelle pas en­core la Beat Generation. Lors­qu’il dé­barque à New York, Cas­sa­dy est at­ten­du de pied ferme par son ami Hal­don Chase qui fait cir­cu­ler par­mi ses ca­ma­rades de Co­lum­bia les lettres en­voyées par le jeune re­belle. C’est la fin des an­nées 1940. Tout reste à faire, mais dé­jà les pro­ta­go­nistes sont réunis. Pas des moindres : Ke­rouac, Gins­berg, Bur­roughs, Huncke, et quelques autres. Ils at­tendent Cas­sa­dy, et sans doute pres­sen­ten­tils que ce beau garçon, qui fait tour­ner les têtes, qui lit Scho­pen­hauer et connaît la littérature fran­çaise, est sur le point de chan­ger leur vie. Car, à ne pas s’y trom­per, Neal Cas­sa­dy de­vien­dra l’ar­change d’une com­mu­nau­té en train de naître et dont le seul im­pé­ra­tif ca­té­go­rique est ce­lui de vivre sans li­mites. Sexe, drogue, jazz et poé­sie – « Nom de Dieu, je peux te dire que je plane. Là je prends un pied sa­lu­taire comme ja­mais. Ana­ly­tique, pas moins. Wouah. » De De­troit, Cas­sa­dy n’a pas ap­por­té grand­chose. Sans doute quelques disques, quelques livres. Il est sans at­taches, tout est à construire, en somme. Sa mère étant dé­cé­dée quand il avait dix ans, Neal est éle­vé par son père, clo­chard al­coo­lique, et va d’em­brouille en em­brouille, de lec­ture en lec­ture. Au­to­di­dacte, Neal est de bon conseil pour ses amis qui veulent s’ins­truire. Il pro­pose un en­sei­gne­ment ra­pide et ef­fi­cace pour tout com­prendre à la mu­sique : « […] tu dois dé­cou­vrir les clas­siques : Mo­zart, Bee­tho­ven en pre­mier ; Stra­vins­ky, Mah­ler en deuxième ; en­suite passe d’un com­po­si­teur à l’autre, d’un siècle à l’autre, des maîtres du pas­sé aux maîtres contem­po­rains (comme El­ling­ton, Ken­ton, Gilles­pie, etc.). » Cas­sa­dy est peut-être un ico­no­claste mais il connaît ses clas­siques. Pour la littérature, même cui­sine. Ça passe par Rim­baud, Bau­de­laire, Cé­line, Proust – « […] j’étais dé­fon­cé et j’ai aus­si en­re­gis­tré toutes sortes de trucs, comme la ré­cente “Hi hour with Proust” [Heure pla­nante avec Proust] et bien sûr un Ma­jor Hoople (moi en W.C. Fields), un pe­tit truc que j’ai tor­ché vite fait d’après le “Fu­sil à ré­pé­ti­tion dans l’ar­mée bul­gare” (des conne­ries, “Le fu­sil à ré­pé­ti­tion”, t’y crois, ça vient de Proust !) » (1), écrit-il en 1950 à Ke­rouac.

DEAN MO­RIAR­TY

L’au­teur de Sur la route se­ra l’un des cor­res­pon­dants les plus as­si­dus. Et pour cause. Ce­lui-ci s’en­fer­me­ra plu­sieurs jours, cher­chant à per­cer le mys­tère de l’écri­ture de Cas­sa­dy – de la « Lettre sur Joan An­der­son », qui lui est adres­sée, Ke­rouac di­ra qu’elle est « par­mi les meilleures choses ja­mais écrites en Amé­rique ». Rap­pe­lons aus­si que dans Sur la route, Dean Mo­riar­ty, le meilleur com­pa­gnon qui soit pour une vi­rée à la re­cherche d’un hy­po­thé­tique pa­ra­dis ter­restre, le même qui conduit trop vite, torse nu, dé­fon­cé, ivre de filles et de ren­contres im­pro­bables, est le double de Cas­sa­dy – comme Sal Pa­ra­dise est le double de Ke­rouac. D’ailleurs, l’écri­ture de Cas­sa­dy s’ap­pa­rente à un bo­lide lan­cé à toute blinde contre le mur des conven­tions. Dans les lettres où il ra­conte ses ren­contres, son en­nui, ses lec­tures, le jazz, la drogue, tout est écrit d’un jet, avec très peu de ponc­tua­tion, des di­gres­sions in­fi­nies et des ex­traits de livres, tout ce­la « jon­glant jus­qu’à épui­se­ment avec le lan­gage ». Good trip. L’écri­ture ali­mente le quo­ti­dien de notre hé­ros. « Je compte m’at­te­ler, écrit-il à Ke­rouac, au ré­cit chro- no­lo­gique de ma vie [Cas­sa­dy a 21 ans, mais il a dé­jà eu cent vies, au moins]. Ce tra­vail, j’es­père, me li­bé­re­ra aus­si du pro­fond manque de li­ber­té. [...] En fait, je me dis que je n’au­rai plus à m’en faire très long­temps avec tout ça et que je pour­rai pas­ser à une saine connais­sance de moi-même, et non seule­ment m’en ser­vir mais aus­si t’ai­der, au lieu de res­ter ce type con­dam­né à l’échec, ce qu’on est tous les deux jus­qu’à – jus­qu’à quand au fait, qui sait ? » De fait, alors que tous ses amis voyaient en Cas­sa­dy un écri­vain, ce­lui-ci ne se­ra que peu pu­blié, cher­chant avant tout à écrire « un truc très beau qui contient tout ». On no­te­ra ce­pen­dant le su­perbe et mé­con­nu Pre­mière Jeu­nesse ( pu­blié après sa mort) et un re­cueil de poèmes écrit avec Ke­rouac – genre Sou­pault et Bre­ton s’at­te­lant à tout ré­in­ven­ter – in­édit en fran­çais. Sans doute ce pre­mier tome de la cor­res­pon­dance n’est pas seule­ment à lire comme un té­moi­gnage d’une jeu­nesse en rup­ture de ban, ou sur la créa­tion d’un mou­ve­ment lit­té­raire (qui n’en est pas un), et en­core moins comme une his­toire des États-Unis. Non, as­su­ré­ment, cette cor­res­pon­dance est à prendre pour ce qu’elle est : un mor­ceau brut de littérature. « Un truc très beau qui contient tout », jus­te­ment. (1) Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Proust évoque un écri­vain qui a consa­cré un texte, d’une plume alerte et acé­rée, au fu­sil à ré­pé­ti­tion dans l’ar­mée bul­gare.

Neal Cas­sa­dy, no­vembre 1944, mug shot (Ph. DR)

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