From New York

Ro­bert Storr

Art Press - - LA UNE - ro­bert storr

« Avant-garde, plai­san­ta un jour Bar­nett New­man, voi­là un mot qu’il fau­drait rendre à l’ar­mée fran­çaise. » Je ne suis pas cer­tain de sa­voir à qui nous de­vrions res­ti­tuer le terme « mon­dial » ; tou­te­fois, étant don­né que ce dont il rend mieux compte sont les pré­oc­cu­pa­tions du com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel, je sug­gère que le monde de l’art le lui cède sans ter­gi­ver­ser, plu­tôt que d’en in­fec­ter da­van­tage le dis­cours es­thé­tique. « L’art mon­dial » dé­crit les biens de consom­ma­tion payés comp­tant sur un mar­ché ul­tra-spé­cu­la­tif (ul­tra-dé­co­ra­tif ?) – et tout ce qui s’en­suit en terme de manque de dis­cer­ne­ment. Le mar­ché est dé­sor­mais tel­le­ment au ser­vice du consom­ma­teur que les mil­liar­daires du BRIC et leurs pois­sons-pi­lotes fi­gurent sur la liste des grands connais­seurs de notre époque. Pour ma mo­deste part, je re­fuse de me lais­ser in­fluen­cer par des oli­garques et des cheiks qui ne maî­trisent même pas les fon­da­men­taux, ou par leurs zé­lés hommes et femmes de paille. On ne peut pas se pas­ser de l’ac­qui­si­tion de connais­sances pour ap­pré­cier ce qu’on ne connais­sait pas au­pa­ra­vant, et le pro­ces­sus « d’alié­na­tion » que ce­la sus­cite re­quiert plus de temps – un temps plus long, en tout cas, que ce­lui que mettent les pro­mo­teurs à dé­gai­ner dans leurs com­mu­ni­qués de presse les ad­jec­tifs « ré­vo­lu­tion­naire » ou « avant-garde » (rien que ça). Et puis, il y a cet art im­por­tant mais ana­chro­nique (quand il n’est pas fran­che­ment d’ar­rière- garde [ 1]), ou, osons le dire, fiè­re­ment na­tio­na­liste ; pro­vin­cial, même. Ce type d’art s’ex­porte mal, même em­bal­lé de ma­nière à res­sem­bler à des choses qui, à un ni­veau su­per­fi­ciel, sont sem­blables par­tout. Pre­nons les bandes des­si­nées. Dé­sor­mais, grâce à Ste­ven Spiel­berg, ce ma­gnat du ci­né­ma et ho­mo­gé­ni­seur en chef, voi­ci que Tin­tin, unique par sa vi­ta­li­té et d’un conser­va­tisme pro­fond, a pu de­ve­nir une marque « mon­diale ». Et ce en dé­pit du fait que la plu­part des nuances les plus dé­lec­tables comme les as­pects les plus per­tur­bants de la sé­rie d’Her­gé, an­crée dans une époque, de­meurent, im­man­qua­ble­ment, belges. Il en va de même avec les oeuvres de Jacques Tar­di, qui ne connaî­tra ja­mais la re­nom­mée uni­ver­selle, mais qui a été le su­jet ré­cent d’un en­tre­tien dé­taillé en an­glais, pa­ru dans Co­mics Jour­nal, où, de ma­nière im­pro­bable, il est as­so­cié à l’illus­tra­teur de littérature en­fan­tine Mau­rice Sen­dak, le­quel compte ses ad­mi­ra­teurs es­sen­tiel­le­ment en Amé­rique. Bien que le bé­déiste fran­çais par­tage le faible du grand maître belge de la bande des­si­née pour les dé­cors la­bo­rieu­se­ment réa­listes et les dé­tails se­con­daires, ain­si que le don du des­sin re­le­vant de la ligne claire (en­ri­chi, dans le cas de Tar­di, de clairs-obs­curs au la­vis ins­pi­rés), son ima­gi­naire s’éloigne très lar­ge­ment du scou­tisme d’Her­gé. Phares d’une « obs­cure clar­té » rayon­nant sur l’uni­vers des bandes des­si­nées ré­so­lu­ment pour adultes, les his­toires de Tar­di re­gorgent de sexe et de vio­lence, voire d’un éro­tisme ou­ver­te­ment per­vers et d’un sa­disme san­gui­naire (le­quel, quand les balles ri­cochent, que le gore se dé­chaîne, que les corps se dés­in­tègrent et que le sang gicle, vire fré­quem­ment au Grand Gui­gnol). Contre­ba­lan­cé par les traits pâ­teux, dro­la­tiques, « jo­lis- laids » de per­son­nages hu­mains com­bi­nés à la conte­nance plus clai­re­ment dé­fi­nie de sa muse prin­ci­pale (c’est-à-dire Pa­ris sous toutes ses cou­tures, et dont l’ins­pi­ra­tion se fait par­ti­cu­liè­re­ment sen­tir au tra­vers de scènes dans des ar­ron­dis­se­ments pe­tits­bour­geois et des ban­lieues po­pul aires, dont l a r epré­sen­ta­tion ul­tra-mé­ti­cu­leuse per­met d’iden­ti­fier ai­sé­ment les lieux, comme pour des tour­nages en ex­té­rieur au ci­né­ma), le style de Tar­di est un au­da­cieux mé­lange vi­suel de co­mé­die et d’hor­reur, ins­tance du co­mique gro­tesque bau­de­lai­rien au­quel on au­rait ajou­té les filtres de la fic­tion po­li­cière de gros durs de Léo Mal­let et de la contre-culture « fin de (19e) siècle ».

MA­CABRE ET CRUEL

Par ailleurs, les af­fi­ni­tés de Tar­di avec Cé­line, dont il a illus­tré plu­sieurs ro­mans pour Gal­li­mard, ain­si que deux al­bums consa­crés au car­nage des tran­chées de la Pre­mière Guerre mon­diale, et un autre aux camps de pri­son­niers de guerre pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, consti­tuent le pôle gro­tesque-na­tu­ra­liste de son oeuvre. L’adap­ta­tion en quatre vo­lumes de la sa­ga pas­sion­née de Vau­trin sur la Com­mune de 1871, le Cri du peuple, et la com­mé­mo­ra­tion par Tar­di lui-même des der­niers spasmes de ce type de ré­bel­lion, N’ef­fa­cez pas nos traces, qui re­lie la Com­mune aux évé­ne­ments de Mai 68, prêtent voix à ses vieilles convic­tions po­li­tiques de gauche. En outre, la sé­rie Adèle Blanc-Sec, ver­sion Belle Époque des Pé­rils de Pau­line (et ho­no­rée d’une ver­sion ci­né­ma­to­gra­phique grâce à Luc Bes­son), passe en re­vue tous les tropes de l’exo­tique et du sur­na­tu­rel avec la Vé­ri­table His­toire du sol­dat in­con­nu et autres ca­prices dia­bo­liques qui font os­cil­ler le pen­dule du ma­cabre et de la cruau­té du cô­té des ex­trêmes d’un Ed­gar Al­lan Poe ou d’un Oc­tave Mir­beau. Il y a plus, bien plus. En plus de l’en­tre­tien men­tion­né plus haut, en­vi­ron quinze titres de Tar­di sont ac­tuel­le­ment dis­po­nibles dans des édi­tions amé­ri­caines. Il faut en re­mer­cier les ef­forts de Fan­ta­gra­phics, qui a aus­si pu­blié Ch­ris Ware, Charles Burns, Art Spie­gel­man et autres mo­teurs du re­nou­veau des « co­mix ». Dif­fi­cile, tou­te­fois, de conce­voir comment Tar­di pour­ra

éga­ler leur im­pact avec un cor­pus d’oeuvres si ex­pli­ci­te­ment fran­çais en termes d’ho­ri­zon ré­fé­ren­tiel, et (étant don­né que les re­nou­veaux ont tou­jours ten­dance à re­gar­der en ar­rière plu­tôt qu’en avant), en­core plus pro­fon­dé­ment « ré­tro » que l’oeuvre de ses ho­mo­logues amé­ri­cains. Tar­di, en bon soixante-hui­tard nos­tal­gique des pé­riodes en­core plus an­ciennes de l’ère mo­derne vé­cue dans les re­coins les plus sombres de la Ville Lu­mière, semble plu­tôt voué à un fan club d’ini­tiés. Mais c’est avec joie que je me dé­clare l’un de ceux qui le goûtent comme un plai­sir cou­pable, une sa­veur unique, dont la com­plexi­té et l’arôme rance se dis­tinguent des sug­ges­tions fa­de­ment in­ter­chan­geables qui fi­gurent au me­nu « mon­dial » . Vive la dif­fé­rence ! Et, en sou­ve­nir du bon vieux temps : Nous irons jus­qu’au bout !

Tra­duit par Va­ni­na Gé­ré Les termes en ita­liques sont en fran­çais dans le texte (NdT). “Avant garde,” Bar­nett New­man once quip­ped, is a term that should be gi­ven back to the French mi­li­ta­ry. I am not sure to whom we should re­turn the term “glo­bal” but since it best des­cribes the preoc­cu­pa­tions of the mi­li­ta­ryin­dus­trial com­plex I sug­gest that the art world cede it to them ou­tright be­fore it fur­ther conta­mi­nates aes­the­tic dis­course. “Glo­ba­lart” des­cribes the cash-and­car­ry goods of the bubble—bauble?—mar­ket at its least dis­cri­mi­na­ting. So consu­mer-friend­ly has that mar­ket be­come that BRIC bil­lio­naires and their pi­lot fish are now ran­ked the great connois­seurs of the age. I, for one, re­fuse to take my cues from oli­garchs and shei­khs who’ve yet to learn the ba­sics, or from their ove­rea­ger front men and wo­men. Lear­ning is es­sen­tial to un­ders­tan­ding and va­luing the pre­vious­ly un­fa­mi­liar and the “es­tran­ge­ment” it oc­ca­sions is a condi­tion that should last lon­ger than the time it takes pro­mo­ters to write “re­vo­lu­tio­na­ry” or—what the hell—“avant garde” in a press re­lease. Then there is art of conse­quence that is ana­chro­nis­tic if not frank­ly “ar­rière-garde” or, dare one say it, proud­ly na­tio­na­lis­tic, even pro­vin­cial. Such art ge­ne­ral­ly doesn’t tra­vel well, even when pa­cka­ged in ways that make it re­semble things that are su­per­fi­cial­ly si­mi­lar el­sew­here. Take the co­mics, for example. No thanks to mo­vie mo­gul and ho­mo­ge­ni­zer Ste­ven Spiel­berg, the uni­que­ly vi­vid, dee­ply con­ser­va­tive Tin­tin has ma­na­ged to be­come a “glo­bal” brand al­though ma­ny of the most plea­su­rable nuances as well as the most dis­tur­bing di­men­sions of Herge’s per­iod-spe­ci­fic se­ries re­main un­mis­ta­ka­bly Bel­gian. So too with the works of Jacques Tar­di, who will ne­ver be­come uni­ver­sal­ly well-known but was re­cent­ly the sub­ject of an in-depth En­glish lan­guage in­ter­view in the Co­mics Jour­nal where he has been im­pro­ba­bly pai­red with chil­dren’s illus­tra­tor Mau­rice Sen­dak, a most­ly American fa­vo­rite. Al­though the French car­too­nist shares with the Brus­sels grand mas­ter of the bande des­si­née a pen­chant for pains­ta­kin­gly rea­lis­tic set­tings and in­ci­den­tal de­tails, as well as a gift for ligne claire drafts­man­ship, aug­men­ted in his case by “film noir”-ins­pi­red chia­ros­cu­ro washes, Tar­di’s ima­gi­na­tion veers wi­de­ly away from Herge’s scou­tisme. The “black light” bea­con of de­ci­ded­ly adult co­mics, Tar­di’s sto­ries are re­plete with sex and vio­lence, if not overt ero­tic per­ver­si­ty and a san­gui­na­ry sa­dism that, when bul­lets fly, gore ex­plodes, bo­dies di­sin­te­grate, and blood splat­ters, fre­quent­ly cres­cen­dos in­to Grand Gui­gnol.

CO­ME­DY AND HOR­ROR

Off­set by the dou­ghy, droll, jo­lie­laide fea­tures of his hu­man pro­ta­go­nists com­bi­ned with the more shar­ply de­fi­ned coun­te­nance of his prin­ci­pal muse—Pa­ris in all her guises but es­pe­cial­ly in si­mul­ta­neous­ly drea­ry and evo­ca­tive scenes of pet­ty bour­geois ar­ron­dis­se­ments and wor­king class ban­lieues so me­ti­cu­lous­ly ren­de­red that one can rea­di­ly iden­ti­fy the site much as one would a lo­ca­tion shot in the mo­vies—Tar­di’s style is a bold gra­phic hy­brid of co­me­dy and hor­ror, exem­pli­fying the Bau­de­lai­rean co­mic gro­tesque as fil­te­red through the tough guy de­tec­tive fic­tion of Leo Mal­let and the “fin de (20e) siècle” coun­ter culture. Meanw­hile, Tar­di’s af­fi­ni­ty for Ce­line, se­ve­ral of whose no­vels he has il­lus­tra­ted for Gal­li­mard, in com­bi­na­tion with two al­bums de­vo­ted to the car­nage of the trenches in World War I, and ano­ther to pri­so­ner of war camps in World War II, re­present the na­tu­ra­lis­tic gro­tesque pole of his work while his four vo­lume adap­ta­tion of Vau­trin’s im­pas­sio­ned sa­ga of the Com­mune of 1871, Le Cri du Peuple, and Tar­di’s own com­me­mo­ra­tion of the last spasm of such rebellion N’Ef­fa­cez Pas Nos Traces, l i nking the Com­mune to “les évé­ne­ments de Mai 68,” give voice to Tar­di’s old left po­li­ti­cal convic­tions. Meanw­hile, his Adele Blanc-Sec se­rial, a Belle Époque ver­sion of the “Pe­rils of Pau­line” (which ac­tual­ly made it to the sil­ver screen cour­te­sy of Luc Bes­son,) pulls out all the stops of the exo­tic and the su­per­na­tu­ral with “La Ve­ri­table His­toire du Sol­dat In­con­nu” and other dia­bo­li­cal ca­prices pu­shing the pen­du­lum far to Ed­gar Al­lan Poe/Oc­tave Mir­beau ex­tremes of the ma­cabre and the cruel. There is more, much more. Be­side the in­ter­view pre­vious­ly men­tio­ned, rough­ly fif­teen titles by Tar­di are cur­rent­ly avai­lable in American edi­tions thanks to the ef­forts of Fan­ta­gra­phics, which has al­so pu­bli­shed Ch­ris Ware, Charles Burns, Art Spie­gel­man and other dy­na­mos of the “co­mix” re­vi­val. But it is hard to conceive of how Tar­di will match their im­pact with a bo­dy of work so em­pha­ti­cal­ly French in its frame of re­fe­rence and, gi­ven that re­vi­vals al­ways look back more than for­ward, even more pro­found­ly “re­tro” in spi­rit. Ra­ther, as a soixante-hui­tard pos­ses­sed by nos­tal­gia for yet ear­lier per­iods of the mo­dern era li­ved in the dark cor­ners of the Ci­ty of Light, Tar­di seems des­ti­ned to gar­ner at most a cult fol­lo­wing. Yet I am hap­pi­ly one of those for whom he is a guil­ty plea­sure, a uni­que­ly rich and ran­cid fla­vor amid­st the bland­ly in­ter­chan­geable of­fe­rings on the “glo­bal” me­nu. “Vive la dif­fé­rence!” And, just for old times’ sake, “Nous irons jus­qu’au bout!”

Ci-des­sus et page de droite/ above and page right: Couv. de/ co­ver of: Tar­di et Ver­ney. « Pu­tain de guerre, t. 1 - 1914-1915-1916 ». 2014 Tar­di et Vau­trin. « Le cri du peuple, t.2 - L’es­poir as­sas­si­né ». 2011. (Avec l’ai­mable au­to­ri­sa­tion des au­teurs et des édi­tions Cas­ter­man)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.