Alain Robbe-Grillet

ci­néaste de la glisse

Art Press - - LA UNE - Alix Agret

Alain Robbe-Grillet Ré­cits ci­né­ma­to­gra­phiques Cof­fret de 9 DVD Carlotta Films

Alain Robbe-Grillet est un homme de la « glisse ». Le mou­ve­ment anime son ci­né­ma au-de­là du dé­rou­le­ment de la bo­bine fil­mique. Dé­pla­ce­ment in­ces­sant du sens, sub­ver sion créa­trice du men­songe, ré­pé­ti­tion ob­ses­sion­nelle abo­lis­sant l’es­pace-temps, sé­ria­li­té des­truc­trice de l’ordre nar­ra­tif, dé­dou­ble­ment trom­peur de la réa­li­té par le rêve. Au­tant de mé­ca­nismes dé­jà re­pé­rables chez l’au­teur des Gommes. Livre ou film, le tra­vail de Robbe-Grillet met en oeuvre des mots et des images qui exé­cutent un flux et re­flux per­pé­tuel. Un plan ré­cur­rent cris­tal­lise cet en­jeu men­tal et plas­tique : Robbe-Grillet aime à ca­drer la mer et ses ma­rées. On connaît sa fas­ci­na­tion pour le bloc de l’océan (1), cette « idée de l’in­fi­ni to­tal (2) » qui, telles les cir­con­vo­lu­tions de l’An­née der­nière à Ma­rien­bad dé­ployant une mul­ti­pli­ci­té de com­bi­nai­sons vi­suelles, un la­by­rinthe de fic­tions dif­frac­tant le ré­cit, opère comme un ti­roir à dou­ble­fond illi­mi­té (3). Si Robbe-Grillet se plaît à ins­crire les corps fé­mi­nins sur la plage, c’est pour fixer le glis­se­ment hyp­no­tique pro­vo­qué par un phé­no­mène phy- sique qui, épou­sant le cycle cos­mique de la na­ture, ca­resse le sable pour mieux s’y ar­ra­cher, im­pri­mant ain­si son tem­po à l’image. D’où la di­men­sion mu­si­cale de films très écrits. Et ce, au- de­là de l’im­por­tance de leur bande-son ci­se­lée qui, en dis­so­nance iro­nique avec le ré­cit, per­turbe joyeu­se­ment la fi­dé­li­té au réel. Ce ci­né­ma ne se­rait alors que du rythme, au sens où, se­lon Ben­ve­niste, ce der­nier de­vient une « forme dans l’ins­tant qu’elle est as­su­mée par ce qui est mou­vant, mo­bile, fluide (4) ». On­du­la­tions ou pal­pi­ta­tions – mé­tho­do­lo­giques aus­si bien que for­melles – par­ti­cipent donc de l’éro­tique robbe-grille­tienne. C’est par sa res­pi­ra­tion que cette oeuvre se sen­sua­lise et non seule­ment par l’ex­hi­bi­tion de sil­houettes nu­biles tor­tu­rées. Les ha­lè­te­ments fé­mi­nins, entre ef­froi, gé­mis­se­ments de fa­tigues et sou­pirs de jouis­sance dont le ci­néaste ponc­tue ses par­ti­tions so­nores, en sont un écho illus­tra­tif, coïn­ci­dences heu- reuses entre fic­tion et ma­nière. Ain­si, dans l’im­pres­sion­nant l’Im­mor­telle (1963), où la beau­té d’une Tu­ni­sie de carte pos­tale n’est que l’écrin d’un autre si­mu­lacre, ce­lui de la mort in­car­née par une Fran­çoise Brion mi­né­rale, ses cris dé­chirent la réa­li­té de l’homme qui l’aime et le tuent.

TOU­JOURS LE MÊME FAN­TASME

Cette la­bi­li­té, « ha­leine de­ve­nue vi­sible » (5), a pour contre­point une nos­tal­gie de la fixi­té que re­flète le re­cours per­ma­nent au ta­bleau vi­vant. Di­ver­tis­se­ment très « 19e siècle » dont Robbe-Grillet per­ver­tit le prin­cipe puisque, si dans les Af­fi­ni­tés élec­tives la re­pro­duc­tion d’une scène re­li­gieuse cé­lèbre la bien-ai­mée en une qua­si-épi­pha­nie où la fi­gu­rante doit ré­sis­ter à la me­nace du fi­ge­ment (les contem­po­rains de Goethe ap­pré­ciaient avant tout la dis­cré­tion avec la­quelle les ac­teurs conti­nuaient à « vivre »), le ci­néaste ne cesse d’in­ani­mer ses beau­tés « faites à pein­dr e » . Sade e t s a g a l e r i e de vo­lup­tueux et divins ta­bleaux ne sont pas loin… Les films de Robbe-Grillet ne sont que la dé­cli­nai­son d’un même fan­tasme. En voir un, c’est les voir tous puis­qu’ils af­fichent le même sché­ma frag­men­té par le mon­tage : rapt de la femme et son im­mo­bi­li­sa­tion par les cordes ou les chaînes, puis son viol ou sa mort. Rob­beG­rillet la prend dans le fi­let de ses films, en l’as­ser­vis­sant à la ba­na­li­té des cli­chés éro­tiques qui tissent l’in­cons­cient col­lec­tif. Ico­no­gra­phie de la mar­ty­ro­lo­gie chré­tienne, ré­mi­nis­cences sa­diennes de dé­bauches conven­tuelles, pho­tos de mode, pein­tures orien­ta­listes, dé­tour­ne­ments culti­vés de Ma­gritte ou Du­champ jouent avec cette mise en scène dé­cla­rée. Les ri­deaux théâ­traux si­gnalent l’ir­réa­li­té de ces plans et leur pla­ti­tude : mise à dis­tance donc mais non at­té­nua­tion. La cap­ture de la proie dé­si­rée s’ac­com­plit dans la trame de ré­pé­ti­tions ob­ses­sion­nelles, for­mel­le­ment sté­réo­ty­pées et as­su­mées comme telles. Le voyeur ré­duit son ob­jet à l’image d’une image. Robbe-Grillet trans­forme ses ac­trices en une pure sur­face sur la­quelle glisse le re­gard, de mo­tif en mo­tif : pe­tits seins d’Anicée Al­vi­na dans Glis­se­ments pro­gres­sifs du plai­sir, cu­lotte rouge de Catherine Jour­dan dans l’Eden et après, nuque de Syl­vie Bréal ren­ver­sée sur un billot dans l’Homme qui ment, mains en­chaî­nées de Ma­rie-France Pi­sier, pute trou­blante de Trans-Eu­rop-Express (1966), ce der­nier film à re­voir pour son lu­disme pé­tillant exempt de toute lour­deur dé­mons­tra­tive. Mais si le ci­néaste ma­ni­pule avec ju­bi­la­tion ces filles jus­qu’au gro­tesque dans le Jeu avec le feu, l’une d’elle est flam­bée, « rôti sur un lit de tagliatelles », – au risque du ri­di­cule, né de la naï­ve­té un peu da­tée, se­ven­ties (?), de croire que tout est pos­sible –, c’est sans ca­resse ni pé­né­tra­tion. La femme, « royaume du lisse, de l’in­en­ta­mé, vierge et im­mar­ces­cible (6) », reste close, in­ac­ces­sible sauf à l’ima­gi­na­tion. On peut se re­paître de ces vi­sions mais de­puis une opé­ra­tion de l’in­tel­lect plu­tôt que des sens. Après avoir com­pris que dans ce ci­né­ma théo­rique, qui ap­pelle la par­ti­ci­pa­tion du spec­ta­teur, c’est la no­tion même de l’image, ses fonds mou­vants, ses énigmes et ses tra­hi­sons qu’in­ter­roge le film.

(1) Il en té­moigne dans le Mi­roir qui re­vient, 1985. « L’océan, c’était le tu­multe et l’in­cer­ti­tude, le règne des pé­rils sour­nois, où les bêtes molles, vis­queuses, se conju­guaient aux lames sourdes. Et c’est lui, pré­ci­sé­ment, qui em­plis­sait les cau­che­mars au fond des­quels je som­brais dès que j’avais per­du conscience. »

(2) Charles Bau­de­laire, Mon coeur mis à nu, 1864.

(3) Rap­pe­lons com­bien ré­di­ger les scé­na­rio, dé­cou­page et dia­logues du film d’Alain Res­nais consti­tue un geste fon­da­teur brillant du Robbe-Grillet ci­néaste.

( 4) Émile Ben­ve­niste, « La no­tion de “rythme” dans son ex­pres­sion lin­guis­tique », Pro­blèmes de lin­guis­tique gé­né­rale, t. I, Gal­li­mard, 1991.

(5) Jules Mi­che­let, la Mer, 1861.

(6) Alain Robbe-Grillet, An­gé­lique ou l’En­chan­te­ment, Mi­nuit, 1988.

Alain Robbe-Grillet sur le tour­nage de l’Im­mor­telle (© Fonds Alain Robbe-Grillet/ IMEC Images. DR)

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