Sha­kes­peare

les contre­sens du dé­sir

Art Press - - LA UNE - Vincent Roy

William Sha­kes­peare

Co­mé­dies Tome

I La Pléiade

Sha­kes­peare règne sur le théâtre du Globe où la guerre des sexes fait rage. Il s’agit, nous dit-il, de trou­ver « l’ac­cord » dans le « désac­cord ». Cette af­faire de mu­sique est cen­trale. D’ailleurs, le Dres­sage de la re­belle ( tra­duc­tion nou­velle de la Mé­gère ap­pri­voi­sée) s’ouvre sur une scène de chasse (à l’épouse), avec fan­fare de cors. Autre dé­cor, chan­ge­ment de rythme et de corps. Fer­mez les yeux. Vous ne sa­vez plus, au juste, comme un per­son­nage de la Co­mé­die des er­reurs, si vous êtes sur terre, au ciel ou en en­fer, « dor­mant ou éveillé, fou ou bien avi­sé ». Vous êtes plon­gés dans un songe en pleine na­ture, par une nuit d’été ; la lune éclaire la scène et jette des « re­gards mouillés » ; des fées mi­nus­cules s’abritent dans la cu­pule d’un gland ; une grande vague vé­gé­tale déferle ; des spi­rales de li­se­ron et de chèvre­feuille s’en­lacent ; le lierre fe­melle en­cercle le doigt de l’orme. Tout est ac­cor­dé par-de­là la mo­rale, la pe­san­teur. Main­te­nant (c’est Al­fred Deller qu’on en­tend chan­ter), mu­sique ba­roque pour « en­sor­ce­ler le som­meil » : dans une char­mil­le, sous un bal­da­quin de roses mus­quées et d’églan­tines, la reine des fées (Ti­ta­nia), dro­guée par le roi Obé­ron, s’ac­couple avec un homme chan­gé en âne (Bot­tom trans­fi­gu­ré). Dia­logue. Elle : « Veux­tu en­tendre un peu de mu­sique, mon doux amour? » – Lui : « J’ai une oreille as­sez bonne en mu­sique. Écou­tons les pin­cettes et les cla­quettes ( Let’s have the tongs, and the bones). » – Elle : « Ou bien dis-moi, mon doux amour, ce que tu dé­sires man­ger. » – Lui : « Ma foi, un pi­co­tin. Je mâ­che­rais bien de la bonne avoine fraîche. Il me semble que j’ai bien en­vie d’une botte de foin. Rien de tel que du bon foin, du foin bien par­fu­mé. » Voi­là le contre­point sexuel. En gé­nial mu­si­cien des contre­sens du dé­sir, Sha­kes­peare va bien­tôt don­ner la clef du Songe d’une nuit d’été : « Pen­sez alors (et tout est ré­pa­ré) / Qu’ici vous n’avez fait que som­meiller. » Où se cachent vos dé­sirs pro­fonds, in­avouables, votre vé­ri­té d’amour ? Dans vos rêves. L’amour, Sha­kes­peare vous le dit, ne voit qu’avec la pen­sée ( with the mind) : « La pen­sée de l’amour n’a au­cun ju­ge­ment : / Des ailes, et point d’yeux, fi­gurent une hâte in­sou­ciante. / Voi­là pour­quoi, dit-on, l’amour est un en­fant : / Parce que, dans son choix, il se leurre sou­vent. / Comme des gar­çons es­piègles, dans leurs jeux, se dé­guisent, / Ain­si le jeune garçon Amour se par­jure par­tout. » Al­lons à l’in­trigue cen­trale et foi­son­nante du Songe : les noces de Thé­sée (duc d’Athènes) et d’Hip­po­ly­ta, la reine des Ama­zones. Pour la cir­cons­tance, des ar­ti­sans athé­niens veulent of­frir aux fian­cés une re­pré­sen­ta­tion de Py­rame et This­bé. Ils se re­tirent dans les bois pour ré­pé­ter. C’est là qu’un couple d’amou­reux, Ly­sandre et Her­mia, a fui. Mais un cer­tain Dé­mé­trius pour­suit Her­mia de ses as­si­dui­tés. Et notre Dé­mé­trius est lui­même pour­sui­vi par une cer­taine Hé­lé­na, une amou­reuse qui souffre de son in­dif­fé­rence. Dans ce même bois, le roi des lu­tins, Obé­ron (Hip­po­ly­ta fut sa maî­tresse), est en plein conflit avec Ti­ta­nia (elle a eu, il y a peu, une aven­ture avec Thé­sée). Comme on sait, Obé­ron va la dro­guer. Mais surtout, il va de­man­der à son ser­vi­teur, Puck, cen­sé être in­vi­sible, d’in­ter­ve­nir en fa­veur de la pauvre Hé­lé­na, en ré­pan­dant une li­queur ma­gique sur les yeux de Dé­mé­trius – ce­lui-là de­vrait donc, à contre-coeur, tom­ber fou d’elle. Or, Puck se trompe, il confond Dé­mé­trius et Ly­sandre, le­quel, comme sa vue est dé­sor­mais brouillée (poudre aux yeux), tombe il­li­co en pâ­moi­son de­vant Hé­lé­na. Bref, tout le monde couche avec tout le monde, un âne avec une fée, la na­ture fa­vo­rise les échanges, les amants sont d’ailleurs in­ter­chan­geables, leur rêve les li­bère. L’amour est « Fu­gi­tif comme une ombre, court comme un rêve ( Swift as a sha­dow, short as any dream) / Bref comme l ’ éclair dans l a nuit char­bon­neuse, / Qui (dans un ac­cès de fu­reur) dé­voile et le ciel et la terre, / Et, avant qu’un homme ait pu dire : “Re­gar­dez !”, / Les mâ­choires des té­nèbres le dé­vorent : / Si vite ce qui brille en ar­rive à sa ruine. »

RE­LIRE À NEUF

Bien en­ten­du, vous l’aviez sai­si, nous avons lais­sé de cô­té la lourde in­ter­pré­ta­tion 19e siècle de ce Songe – lourde ici si­gni­fie ro­man­tique. Re­li­sons donc à neuf la nou­velle tra­duc­tion ex­cel­lente des Co­mé­dies (To­meI) que nous offre au­jourd’hui la Pléiade dans une édi­tion bi­lingue, ri­che­ment an­no­tée. Res­tons sur le mys­tère de l’amour – le­quel est au centre des co­mé­dies du « Barde ». L’amour sur­git, frappe au pre­mier re­gard – coup de foudre es­sen­tiel ( Love at first sight). Oui mais alors, il n’est pas aveugle ? Bien sûr que non, seule­ment il dé­forme tout ce qu’il touche du re­gard. Il mé­ta­mor­phose. Dans le Mar­chand de Ve­nise, Bas­sa­nio voit Por­tia et, im­mé­dia­te­ment, son coeur est pris ; dans les Deux Gen­tils­hommes de Vé­rone, Pro­tée est amou­reux dès qu’il aper­çoit Sil­via. Tout au long de cette co­mé­die, Sha­kes­peare joue du pa­ra­doxe qui as­so­cie la vi­sion et la cé­ci­té – tour à tour sym­bole et hy­per­bole. Ti­ta­nia, dans le Songe, admire une beau­té qui n’existe pas, donc elle est aveugle à l’ab­sence de beau­té de Bot­tom trans­for­mé en âne (pa­ra­bole). « Je ne suis qu’une ombre », dit en­core Pro­tée à Sil­via dans les Deux Gen­tils­hommes, « Et à votre ombre avec fer­veur je fe­rai la cour » : le mot « ombre » ( sha­dow), dans le lan­gage sha­kes­pea­rien, dé­signe un rêve, une hal­lu­ci­na­tion, bref, un fan­tasme. L’amour est un rêve, la vie aus­si, ré­veillez­vous, dit le poète Sha­kes­peare par la voix du ma­gi­cien Pros­pé­ro dans la Tem­pête, et tout ren­tre­ra dans le désordre.

William Sha­kes­peare (Ph. DR)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.