An­nie Co­hen-So­lal

Mark Ro­th­ko

Art Press - - LA UNE - Gui­te­mie Mal­do­na­do

An­nie Co­hen-So­lal

Mark Ro­th­ko

Actes Sud

Un ra­pide sur­vol de la bi­blio­gra­phie en langue fran­çaise concer­nant Mark Ro­th­ko montre l’ab­sence d’ou­vrages bio­gra­phiques : ni le por­trait que Dore Ash­ton a bros­sé de lui en 1983 ( About Ro­th­ko, Ox­ford Uni­ver­si­ty Press) ni l’im­po­sante somme pu­bliée par James E. B. Bres­lin une dé­cen­nie plus tard ( Mark Ro­th­ko, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 1993) n’ont, à ce jour, été tra­duits. Pour­tant, bien des élé­ments dans la vie du peintre en font un can­di­dat idéal pour ce type d’écrits : épiques, le ré­cit de l’ar­ri­vée aux États-Unis de ce jeune garçon russe dans les pre­mières an­nées du 20e siècle et ce­lui de sa vo­lon­té fa­rouche de s’in­té­grer à cette so­cié­té alors en pleine trans­for­ma­tion ; hé­roïques, les com­bats qu’il a me­nés dans les rangs d’une avant-garde ar­tis­tique new-yor­kaise dé­ter­mi­née et dont il est bien­tôt de­ve­nu l’un des re­pré­sen­tants ma­jeurs; tra­giques, les ti­raille­ments de sa conscience et son sui­cide, en 1970, en plein suc­cès et mal­gré la puis­sance d’une oeuvre dont la sé­duc­tion n’a de­puis ces­sé de s’exer­cer, tou­jours crois­sante. L’exer­cice n’en est pro­ba­ble­ment que plus dif­fi­cile, dans l’em­pa­thie qu’il re­quiert, au­tant que la dis­tance. An­nie Co­hen-So­lal s’est dé­jà es­sayée au genre avec sa bio­gra­phie de JeanPaul Sartre (Gal­li­mard, 1999) et pour­suit avec ce Mark Ro­th­ko la sé­rie de ses études consa­crées au monde de l’art amé­ri­cain, après Un jour ils au­ront des peintres (Gal­li­mard, 2000) et Leo Cas­tel­li et les siens (Gal­li­mard, 2009). On peut sans peine se fi­gu­rer cer­taines des rai­sons qui l’ont conduit à s’in­té­res­ser plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’iti­né­raire de ce peintre, pro­fon­dé­ment mar­qué par ses ori­gines et la tra­di­tion juive, et dont l’his­toire s’est écrite entre l’Eu­rope et l’Amé­rique. Au pre­mier de ces con­ti­nents, il est tou­jours res­té attaché, comme l’a no­té, entre autres, son fils Ch­ris­to­pher : « Ses ma­nières sont un peu celles du Vieux Monde. […] Mal­gré son identité amé­ri­caine, Ro­th­ko, dans son al­lure comme dans son vo­ca­bu­laire, était un homme aux ra­cines eu­ro­péennes (1). » Pour­tant, l’au­teur y in­siste, les re­tours qu’il a ef­fec­tués en Eu­rope l’ont ra­re­ment sa­tis­fait, à l’ex­cep­tion no­table de ses dif­fé­rents sé­jours en Grande-Bre­tagne où il s’est dé­cou­vert de vé­ri­tables at­taches, al­lant jus­qu’à rê­ver des ruines de la Le­lant Cha­pel dans les en­vi­rons de St Ives comme du « lieu idéal où an­crer son tra­vail ». C’est là qu’il a pris des dé­ci­sions dé­ter­mi­nantes – par exemple concer­nant les Sea­gram Mu­rals – , là qu’il a pu re­trou­ver un peu de sé­ré­ni­té.

UNE IN­TÉ­GRA­TION CONFLIC­TUELLE

Car l’in­té­gra­tion de Ro­th­ko à la so­cié­té amé­ri­caine ne s’est pas faite sans heurts, mal­gré des dé­buts des plus pro­met­teurs et des études brillantes cou­ron­nées par son en­trée à Yale en 1921. Mais, là, loin de s’as­si­mi­ler à l’élite amé­ri­caine, il n’a dé­cou­vert que l’ex­clu­sion. Car, et c’est l’es­sen­tiel de la thèse dé­ve­lop­pée par An­nie Co­hen-So­lal, à l’aube du ca­pi­ta­lisme triom­phant, l’at­ti­tude des au­to­ri­tés amé­ri­caines à l’égard de l’im­mi­gra­tion eu­ro­péenne, en par­ti­cu­lier is­sue de la com­mu­nau­té juive, a pro­fon­dé­ment chan­gé – et avec elle, les men­ta­li­tés. Ain­si, ayant com­men­cé son exis­tence dans une Rus­sie mar­quée par les po­groms des der­nières an­nées du tsa­risme, il n’a ces­sé, aux États-Unis, de se heur­ter aux dis­cri­mi­na­tions de toutes na­tures. L’au­teur re­trace donc son par­cours sous le signe d’une in­té­gra­tion conflic­tuelle en in­sis­tant sur les ori­gines de ses in­ter­lo­cu­teurs pri­vi­lé­giés, pour fi­nir avec les de Me­nil, d’autres « im­mi­grés eu­ro­péens de la même gé­né­ra­tion, pous­sés hors d’Eu­rope par les bou­le­ver­se­ments his­to­riques » et, comme lui, « lan­cés dans une dy­na­mique très ori­gi­nale au sein de la so­cié­té amé­ri­caine, qui les pousse à se battre pour im­po­ser leurs propres choix, comme si leur nou­velle identité d’Amé­ri­cains ne pou­vait se construire que dans la re­mise en ques­tion et dans la re­cherche ». Voi­là Ro­th­ko in­té­gré – tout le pa­ra­doxe est là – à une com­mu­nau­té d’ar­tistes, d’ama­teurs, de ga­le­ristes, de cri­tiques à la fois hors du moule et en train de faire l’his­toire de l’art mo­derne amé­ri­cain. Et l’on se rap­pelle les re­marques consi­gnées par Mar­ce­lin Pley­net lors de ses voyages aux États-Unis (2). Le pre­mier, en 1966, qui lui « a per­mis de com­prendre avec quoi, mais aus­si contre quoi ces oeuvres étaient faites. Contre l’Eu­rope, sans doute. Mais surtout loin de l’Eu­rope ». Les sui­vants, qui lui ont fait si­tuer la sin­gu­la­ri­té de l’art amé­ri­cain dans l’im­mi­gra­tion, dans l’in­adap­ta­tion, jusque pour Jack­son Pol­lock, la « fi­gure type de l’Amé­ri­cain in­adap­té à l’Amé­rique » et dont l’in­adap­ta­tion est « la dé­ter­mi­na­tion pro­pre­ment exis­ten­tielle et créa­trice de l’en­semble de son oeuvre ». Quant au « sen­ti­ment ju­daïque» et à la « re­li­gio­si­té juive » de Ro­th­ko, Wer­ner Haft­mann a su mon­trer qu’ils ne jouaient pas qu’au plan so­cio­lo­gique, mais pou­vaient aus­si four­nir quelques élé­ments à la com­pré­hen­sion plas­tique au­tant que spi­ri­tuelle de ses sur­faces co­lo­rées et vi­brantes : « Ces ri­deaux mo­biles, en­tre­croi­sés et flot­tants évo­quaient main­te­nant les vieilles mé­ta­phores juives : un Dieu ca­ché (qui avait in­ter­dit qu’on fît de Lui une ef­fi­gie), la concep­tion des ten­tures dans le ta­ber­nacle bi­blique, les ri­deaux du temple de­vant le Saint des Saints (qui n’était pré­sent que comme un vide) les toiles de la tente mo­saïque. Ce que ce peintre en­tre­prit, re­nou­ve­lant chaque jour ses concep­tions, était la construc­tion de cette tente dres­sée par le peuple des juifs comme leur arche d’al­liance, où se trou­vaient seule­ment le vide et le Verbe, afin d’y en­fer­mer la sphère de Dieu. Les ta­bleaux lui sont ve­nus de cette concep­tion. (3) »

(1) Pré­face à Mark Ro­th­ko, la Réa­li­té de l’ar­tiste, Flam­ma­rion, 2004. (2) Ro­th­ko, et la France, Pa­ris, l’Épure, 1999. (3) Mark Ro­th­ko, Mu­sée na­tio­nal d’art mo­derne, 1972.

Mark Ro­th­ko (Ph. DR)

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