Fran­çois Rouan

Art Press - - EXPOSITIONS - Ma­rie Chê­nel

Mai­son de la culture / 21 jan­vier - 27 avril 2014

C’est une double ex­po­si­tion dont bé­né­fi­cie le tra­vail de Fran­çois Rouan à la mai­son de la culture d’Amiens. Né en 1943 à Montpellier, où il étu­die avant de par­faire sa for­ma­tion aux Beaux-Arts de Pa­ris puis de pas­ser plu­sieurs an­nées à la Villa Mé­di­cis (ce­la se­ra l’ami­tié d’une vie avec Bal­thus, qui en est alors le di­rec­teur), Rouan dé­ve­loppe son oeuvre avec la constance d’une quête aux che­mins tou­jours re­nou­ve­lés.

Constance, celle d’une pra­tique qui, de­puis l’in­ven­tion de la mé­thode du tres­sage à la fin des an­nées 1960, en ex­plore in­las­sa­ble­ment les po­ten­tia­li­tés plas­tiques et les en­jeux es­thé­tiques. Ori­gi­nel­le­ment liée à la dé­coupe et à l’en­tre­la­ce­ment de toiles peintes ou tein­tées, cette tech­nique is­sue du champ de l’abs­trac­tion connaît de mul­tiples dé­ploie­ments, al­lant jus­qu’à in­ner­ver d’autres sup­ports. Puis, pro­gres­si­ve­ment, l e corps hu­main s’im­misce dans les oeuvres par frag­ments. Sa quête, Fran­çois Rouan la dé­crit ain­si : « su­per­po­si­tions, nouages des unes ou des autres, images fixes et images en mou­ve­ment cherchent tou­jours le même tres­se­ment in­dé­nouable de la fi­gure et du fond. »

À l’étage du com­plexe cultu­rel, son ex­po­si­tion per­son­nelle in­ti­tu­lée Trot­teuses, un au­to­por­trait en trois cou­leurs dé­cline le thème (si bal­thu­sien, jus­te­ment) du peintre et de ses mo­dèles. Trois jeunes femmes sont réunies dans l’ate­lier de l’ar­tiste après sa mort. Leur re­la­tion au dis­pa­ru hante un film mé­di­ta­tif à plu­sieurs voix dont l’image est tra­mée en une réa­li­té aux points de vue dé­mul­ti­pliés. Les Trot­teuses, on le com­prend, sont une af­faire de temps. Temps du peintre, de son re­gard puis du nôtre, temps de la jeu­nesse des corps, de la vieillesse et de la mort. Ain­si, ce sont peut-être Éros et Tha­na­tos, en un pas de deux an­ces­tral, qui sous-tendent cette sé­rie de pho­to­gra­phies en noir et blanc sur pa­pier trans­parent, ces ca­drages sur les plis et re­plis de sexes fé­mi­nins en­ta­chés des pro­jec­tions troubles de notre in­cons­cient.

Les Trot­teuses, ce sont éga­le­ment une quin­zaine de pein­tures à l’huile sur toiles tres­sées de grands for­mats qui font écho au film et forment une sé­rie ori­gi­nale. Elles sont, comme si sou­vent chez Rouan, in­ten­sé­ment denses. Leurs sur­faces en all-over exigent de ce­lui qui s’y confronte un re­gard ap­puyé s’il veut sai­sir le jeu des su­per­po­si­tions, les rythmes des trames, les faux-sem­blants, la ri­chesse des mo­tifs or­ne­men­taux, le tra­vail sur­pre­nant de la cou­leur. À l’ins­tar de la sé­rie des Oda­lisques Flandres (2011), il s’agit ma­ni­fes­te­ment de « tenir en­semble la ques­tion de la nu­di­té et du dé­co­ra­tif », de « pas­ser, comme Ma­tisse, par l’abs­trac­tion pour faire du nu » (1). De ces corps nus, on per­çoit les em­preintes mor­ce­lées dans l’épais­seur même des ta­bleaux. Dans le hall, une se­conde ex­po­si­tion est consa­crée aux col­la­bo­ra­tions les plus ré­centes de Fran­çois Rouan et de Ber­nard Noël, poète, critique d’art et ro­man­cier. Tous deux ont fait de leur ami­tié un dia­logue fé­cond, ici in­car­né par deux projets d’édi­tion où l’oeuvre plas­tique se tresse au­tour de l’oeuvre écrite.

(1) Note de tra­vail de Fran­çois Rouan da­tée d’avril 2010, ci­tée par Isa­belle Mo­nod- Fon­taine, « Ter­rain glis­sant » , Fran­çois Rouan : la dé­coupe comme mo­dèle, Ber­nard Chau­veau, Pa­ris, 2011.

The work of Fran­çois Rouan is fea­tu­red at two ex­hi­bi­tions at the Mai­son de la Culture in Amiens. Rouan was born in 1943 in Montpellier, where he be­gan his stu­dies be­fore going on to the Pa­ris Beaux-Arts and then spen­ding se­ve­ral years in re­si­dence at the Villa Me­di­ci (where he be­gan a li­fe­long friend­ship with Bal­thus, at that time its di­rec­tor). What has re­mai­ned consistent as his bo­dy of work has un­fol­ded is a cons­tant­ly re­ne­wed quest.

His prac­tice has been consistent since he first de­ve­lo­ped the me­thod of in­ter­wea­ving in the late 1960s and be­gan to ti­re­less­ly ex­plore its visual and aes­the­tic pot en­tial. Ori­gi­nal­ly a form of abs­tract art im­ple­men­ted by cutting up and in­ter­la­cing pain­ted or tin­ted can­vases, this tech­nique went through nu­me­rous mu­ta­tions and even­tual­ly in­fil­tra­ted other me­dia. Then gra­dual­ly, frag­ments of the hu­man bo­dy be­gan to ap­pear. Rouan des­cribes his quest like this: “Su­pe­rim­po­si­tions tied to­ge­ther, still and mo­ving images al­ways sear­ching for the same in­ex­tri­cable in­ter­t­wi­ning of fi­gure and back­ground.”

Ups­tairs at this cul­tu­ral ve­nue is a so­lo show cal­led Trot­teuses (a pun mea­ning both the se­cond hands of a watch and female trot­ters), and “a self-por­trait in three co­lors;” whose un­der­lying (and ve­ry Bal­thu­sian) theme is the pain­ter and his mo­dels. Three young wo­men come to­ge­ther in the ar­tist’s stu­dio af­ter his death. Their re­la­tion­ship to the de­cea­sed, ex­pres­sed in in­ter­wo­ven nar­ra­tions and mul­tiple points of view of rea­li­ty, haunts a me­di­ta­tive film. Les Trot­teuses, we come to un­ders­tand, is about time. The time of pain­ting, of his gaze and then ours, of the bo­dy’s youth, aging and death. Pe­rhaps it is the age-old pas de deux of Eros and Tha­na­tos that un­der­lies this se­ries of black and white pho­tos on trans­parent pa­per, these frames sho­wing the folds and creases of va­gi­nas sul­lied by the trou­bled pro­jec­tions of our sub­cons­cious mind. Les Trot­teuses is al­so the name of 15 large-for­mat oil pain­tings on tres­sed can­vas that both echo the film and consti­tute a se­ries in its own right. As so of­ten in Rouan’s work, they are ex­tre­me­ly dense. The all-over sur­faces force vie­wers to look clo­se­ly if they want to make out the in­ter­play of su­per- im­po­si­tions, the rhythm of the warp and woof, the de­cei­ving ap­pea­rances, the rich­ness of the or­na­men­tal mo­tifs and the sur­pri­sing use of co­lor. Like the Oda­lisques Flandres se­ries (2011), this is ob­vious­ly meant to “hold to­ge­ther nu­di­ty and de­co­ra­tion,” to “do as Ma­tisse did in using abs­trac­tion to make nudes.” (1) We can see the im­print of these na­ked bo­dies in the ve­ry den­si­ty of these pain­tings.

In the lob­by, a se­cond ex­hi­bi­tion is de­di­ca­ted to Rouan’s recent work with Ber­nard Noël, a poet, art cri­tic and no­ve­list. Their friend­ship has been a fer­tile dia­logue, as is made clear by their two book pro­jects in which art and wri­ting are in­ter­t­wi­ned.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

(1) From Fran­çois Rouan’s work notes, da­ted April 2001, quo­ted by Isa­belle Mo­nod-Fon­taine in “Ter­rain glis­sant,” Fran­çois Rouan : la dé­coupe comme mo­dèle, Ber­nard Chau­veau, Pa­ris, 2011.

« Trot­teuses x ». Huile sur toile. 175 x 292 cm. Oil on can­vas

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