Cir­cu­la­tions lon­do­niennes (Cri­tic’s Picks - Lon­don)

Art Press - - EXPOSITIONS - Au­drey Il­louz

Di­vers lieux / Fé­vrier 2014

Par­mi la my­riade d’ex­po­si­tions lon­do­niennes vi­si­tées, cinq d’entre elles ont re­te­nu notre at­ten­tion, qu’elles aient eu lieu dans des centres d’art, des jeunes es­paces pri­vés ou des ins­ti­tu­tions plus ca­no­niques. Au Cam­den Arts Centre, l’ex­po­si­tion per­son­nelle de la jeune ar­tiste sué­doise Ni­na Ca­nell, Near Here, re­vi­site la sculp­ture en s’in­té­res­sant à un pa­ra­doxe : ré­vé­ler les phé­no­mènes im­per­cep­tibles qui ré­gissent le monde phy­sique. Dans une vi­sion ar­chéo­lo­gique, des élé­ments tech­no­lo­giques pa­raissent prêts à ve­nir re­joindre les vi­trines des mu­sées eth­no­gra­phiques. Au bout d’une tige mé­tal­lique fixée à un socle en bé­ton, un seg­ment de câble noir est ex­hi­bé. De part et d’autre, de mul­tiples fils co­lo­rés vont se ca­chr sous cette gaine noire. Un flux d’in­for­ma­tions semble ar­rê­té en vol, au beau mi­lieu d’une phrase, comme le sug­gère avec hu­mour ce titre : Mid-Sen­tence (2014). Un pay­sage char­bon­neux par­se­mé d’éclairs émerge sur une plaque de ré­sine. Il est pro­vo­qué par l’ac­tion d’un mil­lion de volts pen­dant une mi­cro­se­conde sur de l’encre en poudre (ou to­ner) uti­li­sée par les pho­to­co­pieuses ( Near Here [1 mi­cro­se­cond], 2014). La ma­chine mise à mal gé­nère ain­si l’illu­sion d’un pay­sage tour­men­té. L’ex­po­si­tion dé­fie la phy­sique de ma­nière dis­crète et dé­ri­soire. Abor­dant la ques­tion des flux à par­tir du point de vue plus désen­chan­té, l’ex­po­si­tion Geo­gra­phies of Conta­mi­na­tion à la Da­vid Ro­berts Art Foun­da­tion réunit dix jeunes ar­tistes, par­mi les­quels Neil Be­lou­fa, Da­vid Douard, Re­naud Je­rez ou Mar­lie Mul. Des formes dé­gou­li­nantes, de la ma­tière en ex­pan­sion et en mu­ta­tion, semblent jaillir des oeuvres. Un mag­ma or­ga­nique et vé­ro­lé semble vou­loir s’échap­per des toiles cli­niques de Ni­co­las De­shayes ( Cramps, 2013). Des formes an­thro­po­mor­phiques, jouant au­tant sur la mo­mi­fi­ca­tion que sur la mé­ca­ni­sa­tion, émergent des sculp­tures en­tro­piques de Re­naud Je­rez ( PainCorp® , 2014). La ma­chine dé- man­te­lée s’em­balle pour de­ve­nir contre-pro­duc­tive dans les sculp­tures de Sam Lewitt : un em­pi­le­ment ho­ri­zon­tal d’ai­mants de disques durs fi­nit par dé­ma­gné­ti­ser les cartes qui y sont in­sé­rées ( Cre­dit Wipe [SVFS 06], 2014). Cet usage dé­gé­né­res­cent de la ma­chine est d’au­tant plus fé­cond au re­gard de la pre­mière pé­riode de l’oeuvre de Ste­phen Willats pré­sen­tée chez Ra­ven Row dans l’ex­po­si­tion Con­trol. Ste­phen Willats. Work 1962-69. L’ar­tiste s’est en ef­fet in­té­res­sé dès ses dé­buts à la cy­ber­né­tique et aux théo­ries de l’ap­pren­tis­sage. L’ex­po­si­tion pro­pose une réa­dap­ta­tion de celle qu’il réa­li­sa au Mu­seum of Mo­dern Art d’Ox­ford en 1968. À tra­vers un dé­dale d’oeuvres où la ma­chine in­ter­agit avec la vi­sion, elle montre le travail cog­ni­ti­viste et per­cep­tuel de l’ar­tiste avant qu’il n’aban­donne l’ob­jet pour se tour­ner vers l’in­ter­ac­tion so­ciale. Re­ve­nant éga­le­ment sur sa pra­tique de « de­si­gner concep­tuel », des vê­te­ments à dé-zip­per au gré de son hu­meur, des casques à la vi­sière co­lo­rée et du mo­bi­lier aux al­lures construc­ti­vistes pro­pice à éta­blir une si­tua­tion de com­mu­ni­ca­tion sont éga­le­ment pré­sen­tés. Ils sont ac­com­pa­gnés des pre­miers nu­mé­ros de la re­vue Con­trol (fon­dée par l’ar­tiste en 1965), re­vue qui in­vite l’in­di­vi­du à prendre le contrôle de son en­vi­ron­ne­ment. Néan­moins, pas­sée la dé­cou­verte, la fé­ti­chi­sa­tion prend le pas sur l’ex­pé­rience. D’autres ex­pé­riences sen­so­rielles et spa­tiales se mul­ti­plient dans les ga­le­ries de la Royal Aca­de­my of Arts. L’ex­po­si­tion Sen­sing Spaces: Architecture Rei­ma­gi­ned re­vi­site le for­mat de l’ex­po­si­tion d’architecture et confronte le spec­ta­teur à l’échelle du bâ­ti­ment. Sept agences d’architecture aux vo­lumes d’ac­ti­vi­tés dif­fé­rents (du jeune studio chi­lien Pe­zo von Ell­rich­shau­sen à ce­lui du maître por­tu­gais Al­va­ro Si­za) ont ain­si été in­vi­tées à conce­voir un pro­jet spé­ci­fique per­met­tant une ap­pré­hen­sion sin­gu­lière de l’es­pace. Les pro­po­si­tions jouent sur l’ascension, le re­dou­ble­ment d’une struc­ture exis­tante, la tra­ver­sée la­by­rin­thique ou le pas­sage de la lu­mière à l’obs­cu­ri­té. L’ex­po­si­tion em­prunte ain­si à l’art in si­tu son mode opé­ra­toire pour ré­flé­chir à la na­ture même du travail ar­chi­tec­tu­ral et à sa trans­mis­sion. Elle pose néan­moins la ques­tion du sta­tut de ces ins­tal­la­tions dans la pra­tique de cha­cun des ar­chi­tectes. Dans une ap­proche in si­tu, le Bri­tan­nique Mar­tin Creed signe une nou­velle ins­tal­la­tion, Work no. 1812 (2014), à l’oc­ca­sion de sa ré­tros­pec­tive à la Hay­ward Gal­le­ry. Un mur consti­tué de quatre-vingts types dif­fé­rents de briques est éri­gé sur l’une des ter­rasses du bâ­ti­ment bru­ta­liste. la brique s’op­pose au bé­ton. Ce mur ap­pa­raît comme une trans­po­si­tion du mo­tif rec­tan­gu­laire sa­tu­rant ses toiles (par exemple Work no. 1171 [2011]). Sur­plom­bant le pont de Wa­ter­loo, il offre un nou­veau point de vue sur le pay­sage ur­bain, une confron­ta­tion hu­mo­ris­tique de l’architecture d’après-guerre à celle de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. Dans l’ex­po­si­tion What’s the point of it?, des mé­tro­nomes ré­glés sur dif­fé­rentes vi­tesses, les va­ria­tions d’éclai­rage, ou en­core le ballet in­ter­mit­tent de klaxons et d’es­suie-glaces d’une voi­ture, in­vitent à un par­cours où le ré­pit n’est pas de mise. Cette ef­fer­ves­cence trans­forme l’ex­po­si­tion en un mi­cro­cosme vi­vant. Au fil de cette dé­am­bu­la­tion, des ques­tions se croisent par­fois et tra­duisent un zeit­gest au­tour de la ques­tion du flux de don­nées, que ce­lui-ci soit abor­dé sous l’angle de la per­cep­tion ou de la mu­ta­tion. Pleine de dé­ri­sion, l’ex­po­si­tion de Mar­tin Creed est sans doute un an­ti­dote à cette vi­sion en­tro­pique qui semble pros­pé­rer. Amid the my­riad oex­hi­bi­tions I vi­si­ted in Lon­don, five caught my at­ten­tion. They ran­ged from art cen­ters and new pri­vate spaces to more ca­no­ni­cal mu­seums. Near Here, the so­lo show by the young Swe­dish artist Ni­na Ca­nell at the Cam­den Arts Centre, re­vi­si­ted sculp­ture th­rough a pa­ra­doxi­cal approach that sought to re­veal the im­per­cep­tible phe­no­me­na that go­vern the phy­si­cal world. In her ar­cheo­lo­gi­cal vi­sion, the tech­no­lo­gi­cal ele­ments see­med rea­dy to swell the ranks of an­thro­po­lo­gy mu­seums. A sec­tion of black cable was per­ched at the end of a me­tal rod at­ta­ched to a concrete pe­des­tal. Vi­sible at each end were the ma­ny co­lo­red wires hid­den in this black sheath. It felt like a stream of in­for­ma­tion had been sud­den­ly hal­ted, as the title hu­mo­rous­ly puts it,

Pe­zo von Ell­rich­shau­sen. Ins­tal­la­tion (Blue Pa­vi­lion). Royal Aca­de­my of Arts. (Ph. J. Har­ris)

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