Le Nou­veau Fes­ti­val

Art Press - - EXPOSITIONS -

Centre Pom­pi­dou / 19 fé­vrier - 10 mars 2014

Ça com­mence par un tout pe­tit bout de pa­pier jaune, dé­chi­ré : al­lé­go­rie d’ou­bli, une note de Mar­cel Du­champ ex­po­sée comme une re­lique. Ce se­ra presque le titre de l’ex­po­si­tion, Ber­nard Blis­tène a ajou­té un s : Al­lé­go­ries d’ou­bli. En­fin, on a échap­pé à la mé­ta­phore ! Car tout se joue là, dans ce choix du terme al­lé­go­rie, au­tre­ment dit le fait de re­pré­sen­ter une idée abs­traite par du concret, par une in­car­na­tion. Et c’est donc au­tour du corps de dan­seurs que s’ar­ti­cu­lait d’abord cette ex­po­si­tion. Une ving­taine de dan­seurs se sont re­layés dans l’es­pace du musée pour Ré­tros­pec­tive par Xa­vier Le Roy. Le prin­cipe : pré­sen­ter dans la du­rée de l’ex­po­si­tion la mé­moire des pièces du cho­ré­graphe, Xa­vier Le Roy, un des chefs de file de ce qu’on a ap­pe­lé la danse concep­tuelle, qui, dans les an­nées 1990- 2000, pré­fé­rait se sou­ve­nir de ce qu’elle n’avait ja­mais connu – la post­mo­dern dance et les per­for­mances des an­nées 1960- 1970 aux États- Unis avec, comme fi­gures tu­té­laires, Si­mone For­ti, Yvonne Rai­ner, An­na Hal­prin… – pour oublier la danse fran­çaise des an­nées 1980, dont Xa­vier Le Roy, Jé­rôme Bel, Bo­ris Char­matz avaient été les in­ter­prètes. Se sou­ve­nir de ce qu’on n’a pas connu pour « oublier » son pas­sé de dan­seur : voi­là ra­pi­de­ment ce qui a fon­dé le pas­sage à la cho­ré­gra­phie pour cette gé­né­ra­tion. Alors, en ins­tal­lant au coeur de son ex­po­si­tion cette « ré­tros­pec­tive » dan­sée par des in­ter­prètes qui ont été les spec­ta­teurs des pièces de Xa­vier le Roy, Ber­nard Blis­tène n’a pas cher­ché la mé­ta­phore, ni la construc­tion poé­tique, il a fait lit­té­ra­le­ment de la danse l’al­lé­go­rie live de cette ex­po­si­tion, qui, au-de­là, pou­vait se re­gar­der comme l’ébauche de sa propre ré­tros­pec­tive, me di­sais-je, en me sou­ve­nant de son propre par­cours de com­mis­saire : Danses tra­cées au musée de Mar­seille en 1991, Au-de­là du spec­tacle au Centre Pom­pi­dou en 2000, et bien sûr Théâtre sans théâtre au musée de Barcelone en 2007. Qu’est-ce que ra­conte une ex­po­si­tion qui prend pour mo­tif l’ou­bli ? D’abord peut-être qu’elle se rap­pelle qu’elle est même le lieu pa- ra­doxal du sou­ve­nir : à la fois une ruine par an­ti­ci­pa­tion – à l’image d’une ger­be­rette du Centre Pom­pi­dou, sculp­ture mou­lée, rouillée et dé­po­sée par Si­mon Fu­ji­wa­ra – et le ves­tige sur le­quel il faut construire. C’est le double sens du Ti­me­kee­per de Pierre Huy­ghe, une in­ter­ven­tion mu­rale in si­tu, en forme de bas-re­lief in­ver­sé, creu­sé dans le mur, qui fait ap­pa­raître les dif­fé­rentes couches de pein­ture des ex­po­si­tions pré­cé­dentes. Un geste qui fait écho à la vi­déo de Ryan Gan­der And You Will Be Chan­ged, où Em­ma La­vigne ra­conte face ca­mé­ra les oeuvres de l’ex­po­si­tion dé­mon­tée de Pierre Huy­ghe, dont elle fut la com­mis­saire. Dès lors se met ici en place toute la di­men­sion per­for­ma­tive de l’ex­po­si­tion. Il ne s’agit pas là de pro­ces­sus ca­ché, mais bien de fi­na­li­té et de vi­si­bi­li­té : Al­lé­go­ries d’ou­bli était une forme d’ex­po­si­tion qui in­car­nait son propre dis­cours dans une sé­rie de mises en abîme : en in­fil­trant, en s’ins­tal­lant dans l’es­pace de Pierre Huy­ghe, Ber­nard Blis­tène se rap­pe­lait que l’ar­tiste avait lui-même squat­té les ves­tiges de l’ex­po­si­tion de Mike Kel­ley. À ce ré­gime, l’exer­cice de l’ex­po­si­tion réa­li­sait une al­lé­go­rie pos­sible d’ou­bli. Et s’il fal­lait re­te­nir une oeuvre pour l’en­jeu de l’ex­po­si­tion, elle pren­drait la forme mou­vante de mé­tal ar­gen­té de The Shape of Me­mo­ry (and the space of for­get­ful­ness) du concep­tuel mexi­cain Ma­rio García Torres : une sculp­ture de gal- lium li­quide main­te­nu à l’état de flaque grâce au phé­no­mène de sur­fu­sion. La sculp­ture est donc un état tran­si­toire, un mi­roir ho­ri­zon­tal in­forme qui as­pire l’ex­po­si­tion dont elle garde la trace fra­gile, puis­qu’il suf­fit d’un chan­ge­ment de tem­pé­ra­ture pour que le gal­lium se so­li­di­fie au risque de se bri­ser comme le verre. Et c’est peut-être là dans cette sculp­ture mi­roir-live, créée dans la cha­leur et les ho­raires de l’ex­po­si­tion, que se « ré­flé­chis­sait » ce qui sous-tend au fi­nal l’es­thé­tique de l’ou­bli : la condition du bon­heur. Me re­ve­nait ce qu’écri­vait Frie­drich Nietzsche dans les Consi­dé­ra­tions in­ac­tuelles : « Toute ac­tion exige l’ou­bli, comme la vie des êtres or- ga­niques exige non seule­ment la lu­mière mais aus­si l’obs­cu­ri­té… » et dans Gé­néa­lo­gie de la mo­rale : « [...] Faire si­lence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nou­veau de la place pour les choses nou­velles, et en par­ti­cu­lier pour les fonc­tions et les fonc­tion­naires plus nobles, pour gou­ver­ner, pour pré­voir, pour pres­sen­tir (car notre or­ga­nisme est une vé­ri­table oli­gar­chie) voi­là, je le ré­pète, le rôle de la fa­cul­té ac­tive d’ou­bli, une sorte de gar­dienne, de

Ma­rio Gar­cia Torres. « The Shape of Me­mo­ry (And the Space of For­get­ful­ness) ». 2 kg de gal­lium li­quide. (Court. de l’ar­tiste et Jan Mot, Bruxelles / Mexi­co). 2kg of li­quid gal­lium

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