DA­VID BRO­GNON STÉ­PHA­NIE ROL­LIN

Hé­lène Gue­nin

Art Press - - INTRODUCING -

Avec so­brié­té, le duo for­mé par Da­vid Bro­gnon et Sté­pha­nie Rol­lin, lau­réat en 2013 du Pi­rel­li Art Prize à la foire Art Brus­sels et qui est ac­tuel­le­ment in­vi­té au Frac Poi­tou-Cha­rentes, dé­ve­loppe un uni­vers sin­gu­lier. Mê­lant vo­ca­bu­laire mi­ni­mal et street art, il puise son ins­pi­ra­tion dans la poé­sie comme dans les ré­fé­rences mu­si­cales qui émaillent les titres de ses oeuvres.

« Ex­plo­ra­teurs de l’abîme (1) », Da­vid Bro­gnon et Sté­pha­nie Rol­lin sondent de­puis 2006 les failles exis­ten­tielles, ob­servent les fi­gures de la chute et les formes d’alié­na­tion, fai­sant leur cette for­mule du so­cio­logue Er­ving Goff­man : « Vues d’en bas, ce sont les gran­deurs et non les dé­ca­dences qui semblent pas­sa­gères. » Nulle com­plai­sance ou ten­ta­tion dans leur fas­ci­na­tion pour le « mar­gi­nal », qui est d’abord mue par la quête d’une étin­celle dans la noirceur. Ad­dic­tion et mé­lan­co­lie se cô­toient, mais sans ba­var­dage ni lit­té­ra­li­té. Leurs re­cherches s’in­carnent dans des ob­jets à forte ré­so­nance – formes quin­tes­sen­tielles entre mi- ni­ma­lisme et sé­duc­tion trouble, concen­trant une vio­lence lar­vée, une rage dis­crète. Car il n’est pas ques­tion de cris dans leur travail, plu­tôt de mur­mures. On y pé­nètre sur le mode du se­cret par­ta­gé, de la confi­dence. Si l’uni­vers de la drogue ha­bite, pour l’es­sen­tiel, les oeuvres de ces tren­te­naires ba­sés à Luxem­bourg, c’est là le signe du che­mi­ne­ment d’une re­cherche. Ce sont plus lar­ge­ment les no­tions d’ad­dic­tion et d’alié­na­tion dans toutes leurs ac­cep­tions qui consti­tuent la lame de fond de leur travail et qui se dé­ploient à tra­vers dif­fé­rents mé­diums.

AU­CUNE ÉCHAP­PA­TOIRE

De­puis 2011, les ar­tistes dé­tournent des tables de consom­ma­tion de drogues dures ré­cu­pé­rées dans un centre d’in­jec­tion pour toxi­co­manes à Luxem­bourg. I Love You But I’ve Cho­sen Dark­ness (Gol­den Shoot) [2011] est un de ces rea­dy-made as­sis­tés, fruit de la ren­contre entre ces au­tels trash conçus pour la dé­fonce et de dé­li­cates toiles d’arai­gnée tis­sées avec des chaînes do­rées. Pré­cieuse et fluide, la toile rap­pelle que le piège est ten­du, n’at­ten­dant plus que le ve­nin qui pa­ra­lyse la proie et la main­tient pri­son­nière. Dans le Grand Voyage (2012), la quête d’éva­sion est sans re­tour. Un bé­zoard, aus­si nom­mé « pierre de fiel », qui ex­ci­ta au 18e siècle la cu­rio­si­té scien­ti­fique et le fan­tasme des al­chi­mistes, y est dé­po­sé. Il avait la ré­pu­ta­tion de contrer les poi­sons et l’in­si­dieuse mé­lan­co­lie. Pla­cé là comme une of­frande, es­til une amu­lette contre la dose fa­tale ou un pré­sent pour me­ner à bien l e « Grand Voyage » ? Il laisse néan­moins sur la table le sup­plé­ment d’âme que nous per­drions au mo­ment du tré­pas : 21 grammes. La sé­duc­tion fa­tale du gol­den shoot – l’autre nom de l’over­dose – est éga­le­ment ex­plo­rée dans la vi­déo To­ten­tanz (2012), sous la forme glam rock et glit­ter d’une danse ma­cabre qui contient dès les pre­miers pas son iné­luc­table is­sue. « Je veux prou­ver que les cher­cheurs de pa­ra­dis font leur

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