DJU­NA BARNES au centre de l’éro­tisme et de la mort

Art Press - - LIVRES -

Dju­na Barnes Le Bois de la nuit Seuil

Il est rare que deux ré­édi­tions fassent un évé­ne­ment. Pu­blié en 1936, le Bois de la nuit a été tra­duit en 1957 par Pierre Ley­ris. Pa­ru en 1982 chez Ch­ris­tian Bour­gois dans une tra­duc­tion qui va­lut à Jean-Pierre Ri­chard le prix Mau­rice-Ed­gar Coin­dreau, Ry­der est le pre­mier ro­man de Dju­na Barnes. Il date de 1928. Dju­na Barnes en­tame ses his­toires par des gé­néa­lo­gies. Ren­voyer les vi­vants aux morts est une fa­çon de dire la vé­ri­té d’êtres sans at­tache. Fé­lix, le hé­ros du Bois de la nuit, est le fils d’une « [V]ien­noise de grande force et mi­li­tai­re­ment belle », morte en couche. Son père, juif, se pré­ten­dait « au­tri­chien d’une li­gnée an­cienne presque éteinte, ex­hi­bant, pour étayer son his­toire, les preuves les plus stu­pé­fiantes et les plus in­adé­quates ». Il meurt à cin­quante-neuf ans, avant la nais­sance de son fils qui fait son « en­trée dans le monde » trente ans plus tard avec pour tout hé­ri­tage la pas­sion de la no­blesse, un titre usur­pé et « deux por­traits » d’aïeux in­ven­tés par son père.

DÉ­FLA­GRA­TIONS

Autre hé­ros de cette co­mé­die des an­nées 1920 qui se passe entre Vienne, Ber­lin et Pa­ris, la vieille Eu­rope et le Nou­veau monde, le doc­teur Ma­thieu O’Con­nor. Ce gy­né­co­logue in­ter­dit d’exer­cice est un pas­seur. Par un mys­tère ja­mais vrai­ment élu­ci­dé, il a ac­cou­ché la plu­part des femmes de ce ré­cit. Et quand ce n’est pas le cas, il joue vo­lon­tiers les en­tre­met­teurs, ce qui, avouons-le, re­vient au même. Fé­lix sou­haite être père « car sans une pa­reille dé­vo­tion le pas­sé tel qu’il le com­pre­nait s’étein­drait dans le monde ». O’Con­nor lui de­mande de quelle na­tio­na­li­té il choi­si­ra la mère de son en­fant. « L’Amé­rique, ré­pon­dit ins­tan­ta­né­ment le baron. Avec une Amé­ri­caine on peut tout faire.» Hé­las, par une cruelle iro­nie du sort, à dix ans, le fils de Fé­lix et Ro­bine Vote au­ra « à peine la taille d’un en­fant de six ». Dans un monde sans as­cen­dance ni des­tin et qui tient à peine de­bout, seul sauve du dé­sastre un sens ai­gu et dé­bri­dé de la conver­sa­tion. Les per­son­nages de Dju­na Barnes en sont doués à un de­gré ex­cep­tion­nel, un peu comme avant la Pre­mière Guerre mon­diale les ha­bi­tués du sa­lon de Mme de Guer­mantes. C’est la prin­ci­pale mo­der­ni­té du Bois de la nuit, une fa­çon de trai­ter les in­di­vi­dus comme des dé­fla­gra­tions qui ponc­tuent le ré­cit de leur souffle avant de dis­pa­raître aus­si bru­ta­le­ment qu’ils sont ap­pa­rus. Le Bois de la nuit était le ro­man pré­fé­ré de Su­san Son­tag, les hommes y font monde entre eux, et les femmes se re­trouvent en­semble. Échap­pée du foyer de son époux, dé­bar­quant chez No­ra, « Ro­bine re­gar­da au­tour d’elle avec éga­re­ment : “Je n’ai pas en­vie d’être ici”. Mais elle n’en dit pas plus long, elle n’ex­pli­qua pas où elle dé­si­rait être ». La dé­fla­gra­tion Ro­bine-No­ra, peut-être la plus vio­lente de ce livre, laisse pan­tois le lec­teur qui plus d’une fois doit s’in­ter­rompre pour lais­ser flot­ter dans le vide les échos de la stu­pé­fiante beau­té de ces pages ins­pi­rées de la re­la­tion qui lia l’au­teur à la sculp­trice Thel­ma Wood.

LA VÉ­RI­TÉ DU MEN­SONGE

Huit ans au­pa­ra­vant, le coup de maître de Ry­der avait im­po­sé une jeune femme de 36 ans qui pre­nait non sans dé­sin­vol­ture pos­ses­sion de la lit­té­ra­ture. Le texte porte au­jourd’hui en­core les as­té­risques des cen­seurs en « guerre contre l’écrit » qui im­po­sèrent des coupes, ce qui ne sur­prend guère à un si haut de­gré d’am­bi­tion, de li­ber­té et de réus­site. L’ap­pé­tit de Dju­na Barnes est sans bornes. L’en­jeu n’est pas d’être au­teur, ni même au­teure. Bien plus ra­di­ca­le­ment, c’est de ré­in­ven­ter un monde, dont même le monde des lettres a privé les femmes. Les cin­quante et un cha­pitres de Ry­der, que Jean-Pierre Ri­chard pré­sente comme au­tant de nou­velles, jouent chaque fois une par­ti­tion à part, em­prun­tant forme et ton aux re­gistres les plus di­vers, du conte à la fable, du drame à la farce, de la ber­ceuse au rêve, sans oublier l’éro­tisme et l’iro­nie sa­lace. Ils en ap­pellent aux plus grands, Ra­be­lais, Sha­kes­peare, Tris­tram Shan­dy, Dju­na Barnes as­su­mant l’hé­ri­tage avec une lé­gè­re­té décomplexée. James Joyce, dont l’Ulysse est pa­ru six ans au­pa­ra­vant, par­le­ra de « l’in­con­nue la plus cé­lèbre du siècle ». Ce monde lit­té­raire sens des­sus des­sous signe la re­vanche écra­sante des femmes qui em­portent de haut la par­tie. À com­men­cer par So­phie, la mère de Wen­dell, le fils ca­det, hé­ros oi­sif et dé­bau­ché de Ry­der. Elle « pre­nait sa Ju­lie sur les ge­noux pour lui ra­con­ter men­songe sur men­songe, la conscience en paix, convain­cue qu’elle était qu’on ne sert pas de réa­lisme à un en­fant. Elle lui par­lait de sa jeu­nesse et ra­con­tait, telle qu’elle ne s’était ja­mais pas­sée, sa vie de jeune fille […] “Ce que j’en in­vente té­moi­gne­ra aus­si, et la vé­ri­té n’en se­ra que plus belle” ; ce qui fut le cas ». Cette vé­ri­té du men­songe est la mo­rale de l’art, une science des âmes qui sort droit du la­bo­ra­toire de la lit­té­ra­ture. Dju­na Barnes est morte dans un pe­tit appartement de Green­wich Vil­lage en 1982. Elle pas­sait son temps à écrire et ré­écrire des poèmes. Elle-même et tout en­tière dans l’obs­ti­na­tion qui l’a fait sur­vivre au Bois de la nuit et à Ry­der, ses deux chefs-d’oeuvre. En 2011, Étienne Do­be­nesque avait dé­jà tra­duit pour Yp­si­lon le Livre des ré­pul­sives. Le même édi­teur an­nonce l’Al­ma­nach des dames, tra­duit par Mi­chèle Causse l’an­née de la mort de Dju­na Barnes, et des in­édits. Le tout dans des vo­lumes élé­gants illus­trés de des­sins de l’au­teur, ce qu’il convient de sa­luer.

Mi­chel Vi­gnard

Dju­na Barnes (Ph. DR)

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