BORGES ET OCAM­PO ac­cords op­po­sés

Art Press - - LIVRES -

Jorge Luis Borges et Vic­to­ria Ocam­po Dia­logue Bar­tillat

Comme le ré­pète Jorge Luis Borges à de très nom­breuses re­prises, en in­sis­tant tel­le­ment que ce­la en de­vient louche, il n’est pas un ami in­time de Vic­to­ria Ocam­po – et sans doute de­vrions-nous voir dans cette af­fir­ma­tion une forme d’éloge. « Nous n’étions pas tou­jours d’ac­cord, ra­conte l’écri­vain en 1980, elle com­met­tait à mes yeux l’hé­ré­sie de pré­fé­rer Bau­de­laire à Hu­go et moi de pré­fé­rer Hu­go à Bau­de­laire. […] Non, elle n’ad­mi­rait pas Bau­de­laire contre Hu­go ou Ver­laine, elle était beau­coup plus sage que moi. Con­trai­re­ment à elle, je suis en­clin au fa­na­tisme. Son sou­ve­nir se­ra tou­jours pré­sent en moi. Je n’étais per­sonne, j’étais un gar­çon in­con­nu à Bue­nos Aires. Vic­to­ria Ocam­po a fon­dé la re­vue SUR, et, à ma grande sur­prise, elle m’a de­man­dé d’en être l’un des membres fon­da­teurs. En ce temps-là, je n’exis­tais pas, les gens ne me voyaient pas comme Jorge Luis Borges, mais comme le fils de Leo­nor Ace­ve­do, le fils du Dr. Borges, le pe­tit-fils du co­lo­nel, etc. Mais elle, elle m’a vu, elle m’a dis­tin­gué alors que je n’étais pra­ti­que­ment per­sonne, quand je com­men­çais à être ce­lui que je suis. » C’est par le texte de cette in­ter­ven­tion, faite à Pa­ris, que se clôt le lu­mi­neux Dia­logue entre Ocam­po et Borges réa­li­sé en 1967 (ac­com­pa­gné de lettres ou d’in­ter­ven­tions de l’un et de l’autre sur leurs re­la­tions) et édi­té pour la pre­mière fois en fran­çais.

ALBUM DE FA­MILLE

Fin des an­nées 1920. Vic­to­ria Ocam­po, dé­jà écri­vain et mé­cène de l’avant-garde lit­té­raire argentine, fonde la re­vue SUR – l’un des évé­ne­ments les plus im­por­tants de la culture argentine, di­ra Borges – qu’elle fi­nance en ven­dant, peu à peu, les terres agri­coles dont elle est l’hé­ri­tière. Elle s’en­toure, du­rant plu­sieurs dé­cen­nies, d’ar­tistes, d’in­tel­lec­tuels et d’écri­vains qui l’aident dans cette aven­ture édi­to­riale sans pré­cé­dent. Ain­si, Leo­nor Ace­ve­do, le doc­teur Borges, le grand-père co­lo­nel, les vi­sages des êtres chers, de ceux qui ra­content l’his­toire de l’Argentine, dé­filent sous nos yeux : l’album de fa­mille, que feuillette Ocam­po du­rant cet en­tre­tien avec Borges, ac­com­pagne ce Dia­logue. Une qua­ran­taine de pho­to­gra­phies, des mères, des pères, des aïeux, des hommes en te­nue, des femmes en cha­peau… Bref, un peu de l’uni­vers bor­gé­sien que l’on dé­couvre en même temps que l’homme, que l’écri­vain se dévoile. Ocam­po, sau­tant sur l’oc­ca­sion : « Je vois, Borges, qu’il y a eu beau­coup de guer­riers dans votre fa­mille. Ce fait a-t-il pris, se­lon vous, une autre forme dans votre lit­té­ra­ture, dans votre vie ? » Et Borges de ré­pondre : « Dans ma vie, je ne sais pas. Dans ma lit­té­ra­ture, oui. Je n’ai ja­mais ces­sé d’avoir la nos­tal­gie de ce des­tin épique. » On ap­prend par la même oc­ca­sion, ce n’est pas un dé­tail, que Borges, en­fant, ai­mait le Qui­chotte, l’an­ti­hé­ros so­li­taire lan­cé dans un pay­sage de pous­sière, ne se bat­tant contre rien si­non lui-même… Les pho­to­gra­phies, les images, con­tre­champs par­faits, servent à dé­lier les langues. On y re­trouve, im­pli­cites ou ex­pli­cites, quelques ob­ses­sions bor­gé­siennes, les labyrinthes, la my­tho­lo­gie fau­bou­rienne, les mi­roirs, l’es­pace, les jeux troubles de l’iden­ti­té. Voi­là pour­quoi ce livre est en prise di­recte avec l’écri­ture et ouvre ain­si toutes grandes les portes de l’ima­gi­naire im­po­sé par l’écri­vain. Alors, bien sûr, Borges et Ocam­po ne sont pas in­times – com­prendre : ils ne parlent pas en­semble de la pluie et du beau temps. En re­vanche, ils s’at­tellent à d’autres pro­jets, qui re­lèvent pour­tant d’une très grande in­ti­mi­té : lorsque Ocam­po fonde la re­vue SUR, elle offre à Borges, bien plus que son ami­tié, une confiance en l’ave­nir. Plu­tôt, en l’écri­ture. Cette non-in­ti­mi­té entre Jorge Luis Borges et Vic­to­ria Ocam­po per­met alors de par­ler travail. Sans oublier – ce­la rap­proche – la tra­ver­sée des épreuves telles que « l’épi­sode Perón » : pri­son pour Vic­to­ria, pri­son pour l’épouse de Borges et, pour ce der­nier, no­mi­na­tion au poste, très of­fi­ciel, d’Ins­pec­teur de la vente des pou­lets sur le mar­ché de Bue­nos Aires. Et puis il y a les ami­tiés par­ta­gées. La plus fruc­tueuse est sans doute celle qui les lie au gé­nial Adol­fo Bioy Ca­sares, beau-frère de Vic­to­ria et com­pa­gnon d’écri­ture de Borges. En­semble ils met­tront sur pied quelques an­tho­lo­gies et écri­ront des ro­mans po­li­ciers sous le nom de Bus­tos Do­mecq (c’est que la lec­ture de Poi­rot et de Holmes, n’en dou­tons pas, est une af­faire sé­rieuse). Il y a aus­si les ami­tiés fran­çaises. Ro­ger Caillois, qui oeu­vra à la re­con­nais­sance de la lit­té­ra­ture argentine en France, ou en­core Drieu la Ro­chelle qui trou­va le mot le plus juste pour dé­fi­nir la plaine du pays de son amante Ocam­po: « Ver­tige ho­ri­zon­tal ». Bref tout ce­la, après plu­sieurs an­nées pas­sées à se cô­toyer, per­met d’al­ler à l’es­sen­tiel. À la toute fin de l’en­tre­tien, Vic­to­ria Ocam­po de­mande : « Si vous aviez la pos­si­bi­li­té de rê­ver de nou­veau votre vie – car on ne fait pas que vivre sa vie, on la rêve aus­si – à quelle époque vous ar­rê­te­riez-vous de pré­fé­rence : l’en­fance, l’ado­les­cence, l’âge mûr ? » Ré­ponse de Borges : « J’ai­me­rais m’ar­rê­ter en ce jour de 1967. » Rap­pe­lons tout de même que Borges meurt en 1986, et que son oeuvre comp­te­ra en­core plus d’une di­zaine de livres. Bref, qu’ils vont conti­nuer à par­ta­ger, à se battre contre les pé­ro­nistes, à ne pas être d’ac­cord. « Quand nous tom­bions d’ac­cord, écrit Vic­to­ria Ocam­po, c’était pour des rai­sons op­po­sées. Ce­la me ren­dait fort ti­mide de­vant Borges, dans la me­sure, jus­te­ment, où j’ad­mi­rais son gé­nie. J’avais aus­si peur de bles­ser que d’être bles­sée. » En somme, cette in­ti­mi­té re­lève du com­pa­gnon­nage. Ils che­minent en­semble. Ce n’est dé­jà pas si mal.

Alexandre Mare

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