PHI­LIPPE JAC­COT­TET états gé­né­raux de la lu­mière

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Phi­lippe Jac­cot­tet OEuvres La Pléiade

Être pu­blié de son vi­vant en Pléiade, le fait est suf­fi­sam­ment rare pour être sou­li­gné. Il y eut quelques glo­rieux pré­dé­ces­seurs dont, il y a quelques an­nées à peine, Mi­lan Kun­de­ra. Mais le cas de Phi­lippe Jac­cot­tet s’avère plus sin­gu­lier en ce qu’il y était dé­jà, comme édi­teur et tra­duc­teur. C’est à lui que l’on doit, en ef­fet, le très beau volume d’ OEuvres de Höl­der­lin. Outre cette sin­gu­la­ri­té, et l’ha­bi­tuelle qua­li­té édi­to­riale de cette col­lec­tion, le choix des oeuvres choi­sies par Jac­cot­tet lui-même per­met d’ap­pré­cier l’éten­due de son champ d’écri­ture. On le sa­vait gé­nial tra­duc­teur de Mu­sil, d’Un­ga­ret­ti, de Gón­go­ra, d’Ho­mère, de Man­del­stam. Al­le­mand, ita­lien, es­pa­gnol, grec an­cien, russe… Être aus­si à l’aise en au­tant de langues laisse pan­tois. Jac­cot­tet, c’est une Pen­te­côte à lui tout seul. On le sa­vait bien sûr poète, et des meilleurs. Mais beau­coup dé­cou­vri­ront d’autres fa­cettes de son écri­ture, son art de la prose dans l’es­sai sur la lit­té­ra­ture ( Élé­ments d’un songe) ou l’art ( le Bol du pè­le­rin. Mo­ran­di), le ré­cit ( l’Obs­cu­ri­té), le dia­logue ( Pro­me­nade sous les arbres), le ré­cit de voyage ( Li­bret­to), ou en­core ses di­vers car­nets réunis dans la Se­mai­son.

LA POÉ­SIE COMME EX­PÉ­RIENCE

Entre une poé­sie qui se contente d’« ex­pri­mer » des sen­ti­ments et une avant-garde par­fois la­bo­rieuse, par­fois gé­niale, Jac­cot­tet a su créer un in­ter­mé­diaire sin­gu­lier. Plus proche, en ce sens, d’un Ponge ou d’un Bon­ne­foy, mais en s’en dis­tin­guant tou­te­fois net­te­ment. Il me semble que la poé­sie, chez lui, re­lève d’une ex­pé­rience au sens fort. Pas comme chez Ba­taille, bien sûr (nous sommes loin de l’éla­bo­ra­tion com­plexe entre mys­ti­cisme, bas ma­té­ria­lisme, athéisme et éro­tisme). Chez Jac­cot­tet, il s’agit plu­tôt de l’ex­pé­rience ai­guë de la sen­sa­tion en ce qu’elle a de lu­mi­neux, d’une in­ten­si­té qui mène vers l’al­lé­gresse lu­cide, le ques­tion­ne­ment sans trop d’at­tente, qui sait jouir loya­le­ment de lui-même : « Nous sa­vons ne pou­voir ob­te­nir de ré­ponse, et nous n’en ques­tion­nons pas moins, parce que ques­tion­ner est l’es­sence de notre na­ture. » Ain­si du dé­voi­le­ment : « On peut ob­jec­ter que cette ex­pé­rience est un mi­rage : mais comment ce mi­rage est-il pos­sible, et comment n’au­rait-il pas, même en tant que mi­rage, un sens ? » Toute l’oeuvre de Jac­cot­tet s’ins­crit dans ce mou­ve­ment d’exi­gence in­dul­gente. Dans la ri­chesse de cette oeuvre me pa­raît émer­ger un thème ma­jeur, qui est à la fois but, thème et ma­tière : la lu­mière. Ce mot re­vient sans cesse, comme une ob­ses­sion, une né­ces­si­té aus­si lo­gique que phy­sique, « Le bon­heur de la clar­té ». Dé­cli­née sous toutes ses formes, comme si le poète convo­quait les états gé­né­raux (et par­ti­cu­liers) de la lu­mière ; elle de­vient comme un per­son­nage mul­tiple, on­doyant et pro­téi­forme, dans une éton­nante trans­sub­stan­tia­tion : « L’ombre qui est dans la lu­mière » ; « c’est de la pous­sière al­lu­mée » ; « Vé­ri­té, non-vé­ri­té/brillent, cendre par­fu­mée » ; « Le soir, tous les arbres, une bras­sée de rose, prête au feu./Au ma­tin, leurs branches en­core nues brillent d’une eau cé­leste. Ils mul­ti­plient la lu­mière. Fa­gots

L’IM­POR­TANCE DU MI­RAGE

En tout, la lu­mière vient jouer, puisque c’est elle qui, pré­ci­sé­ment, éclaire les élé­ments, les si­tua­tions, jus­qu’à de­ve­nir par­tie in­té­grante de la scène. Ain­si, dans ce su­blime pas­sage de l’Obs­cu­ri­té, où le nar­ra­teur re­trouve son « maître » – ce­lui qui au­pa­ra­vant lui a tout ap­pris et dont les pa­roles in­ter­rompent le mo­no­logue –, au fond d’un cou­loir sombre, dans un ate­lier de fond de cour : « Je vis en ef­fet pas­ser, sans s’at­tar­der quelques ins­tants à ce cré­neau une torche rouge, le bas so­leil de l’hi­ver dont il sem­blait que les rayons fussent trop faibles pour par­ve­nir jusque dans la chambre où nous étions. “C’est l’an­non­ceur qui passe de­vant le ri­deau fer­mé, un ins­tant avant que la scène ne s’al­lume.” [pré­cise le maître] » « Les ver­rières des ate­liers qui don­naient sur le mur per­pen­di­cu­laire au sien, et les fe­nêtres pos­té­rieures de l’immeuble sur rue s’al­lu­maient presque toutes en­semble, une fois le so­leil pas­sé, alors que le frag­ment de ciel dans le puits était en­core clair ; beau­coup n’avaient pas de ri­deaux, à moins que l’on se sou­ciât peu de les fer­mer. L’éton­nante mul­ti­pli­ci­té de la vie s’af­fi­chait là. » Un théâtre d’ombre s’anime, sil­houettes, vies à in­ven­ter. Le maître a beau s’in­ter­ro­ger sur la va­ni­té de cette mul­ti­tude d’êtres et de mots, le nar­ra­teur, lui, sait que le mi­rage a son im­por­tance. Si l’ef­fon­dre­ment du maître a bien lieu, au fond de cette nuit qui l’ha­bite do­ré­na­vant, le spec­tacle offert au nar­ra­teur n’en de­meure pas moins lu­mi­neux, ma­gique, énig­ma­tique, à dé­chif­frer. C’est la lu­mière de la neige, au ma­tin, qui le pro­pulse vers l’ex­té­rieur, et la vie.

Oli­vier Re­nault

Phi­lippe Jac­cot­tet (Ph. DR)

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