Édi­to­rial Re­con­nais­sance n’est pas consen­sus

Re­cog­ni­tion against the grain.

Art Press - - LA UNE - Ca­the­rine Millet

Au fil de l’interview de Rem Kool­haas, réa­li­sée à l’oc­ca­sion de l’ou­ver­ture, le 7 juin, de la 14e bien­nale d’architecture de Ve­nise dont il est le com­mis­saire gé­né­ral, les lec­teurs fe­ront peut-être, comme je l’ai fait, ce constat : ce­lui dont la pen­sée est sans doute la plus in­fluente au­jourd’hui en architecture (et pas seule­ment en architecture) n’en ose pas moins des ré­flexions à re­brousse-poil des idées gé­né­ra­le­ment ad­mises dans les mi­lieux ar­tis­tiques et in­tel­lec­tuels (et au-de­là). Il pose ain­si la ques­tion de ce qui a sub­sis­té, au sein de la mo­der­ni­té uni­for­mi­sante, de ca­rac­tères na­tio­naux, ne se sou­ciant pas de ceux qui pourraient, par ré­flexe condi­tion­né, en­tendre « na­tio­na­lisme » et même « re­pli iden­ti­taire ». Il ag­grave son cas, si j’ose dire, en par­lant de son in­té­rêt pour Sal­va­dor Dalí, long­temps détesté par l’in­tel­li­gent­sia, et de sa com­pli­ci­té avec Mi­chel Houel­le­becq qui ne passe pas non plus pour un au­teur lisse et « po­li­ti­que­ment cor­rect ». Pour­sui­vons le rai­son­ne­ment : Mi­chel Houel­le­becq n’en est pas moins un au­teur très lar­ge­ment re­con­nu et ap­pré­cié, ce que fut aus­si Sal­va­dor Dalí. Et si l’on conti­nue à cher­cher d’autres pen­sées in­fluentes au­jourd’hui, celle de Pe­ter Slo­ter­dijk, par exemple, vient à l’es­prit, et à nou­veau on di­ra qu’il s’agit d’une per­son­na­li­té dont les prises de po­si­tion sou­lèvent par­fois la po­lé­mique. On est bien obli­gé alors de conclure que bé­né­fi­cier de la plus large re­con­nais­sance ne si­gni­fie pas être consen­suel. Le pu­blic qui par son ef­fet de nombre, et par dé­fi­ni­tion, ré­per­cute une bien-pen­sance pour en faire des cli­chés, et qui en­tre­tient les ta­bous, est le même qui fait le suc­cès de ceux qui bous­culent les cli­chés et les ta­bous. Com­bien de fois n’en­ten­dons-nous pas, ne pro­non­çons­nous pas cette phrase : « Je ne suis pas tou­jours d’ac­cord avec lui, mais quand même, il m’in­té­resse. » À l’heure où art­press, seule re­vue d’art en France qui soit bi­lingue, et ce de­puis de nom­breuses an­nées, en­tre­prend de fa­ci­li­ter l’ac­cès à ses pages et d’élar­gir son lec­to­rat grâce à une édi­tion nu­mé­rique (voir page 7 et sur notre site), nous avons plus que ja­mais conscience de notre rôle de pas­seurs entre les em­pê­cheurs de tour­ner en rond et le pu­blic. Voi­là pour­quoi, entre autres, dans les pages qui suivent, dé­sor­mais sur pa­pier et sur écran, Laurent Pe­rez dit de l’oeuvre de ce grand écri­vain oh com­bien dis­cu­table, Pe­ter Handke, qu’elle vise « à nous faire nous de­man­der ce que nous pen­sons », ou que Jacques Hen­ric pré­sente un phi­lo­sophe, Jean-Paul Cur­nier, qui se trouve être aus­si… chas­seur, le­quel par­ti­cipe éga­le­ment à notre nu­mé­ro d’art­press2 qui vient de sor­tir, consa­cré à la tau­ro­ma­chie…

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At the end of our interview with Rem Kool­haas, ge­ne­ral cu­ra­tor of the 14th Ve­nice Architecture Bien­nale, ope­ning June 7, rea­ders may reach the same conclu­sion as I did about this ar­chi­tect who is no doubt the most in­fluen­tial fi­gure in his field, but who has real im­pact beyond as well: na­me­ly, that he is willing to for­mu­late ideas that go against the grain of es­ta­bli­shed thin­king in ar­tis­tic and in­tel­lec­tual circles (and beyond). For example, he raises the ques­tion of the na­tio­nal traits that have sub­sis­ted wi­thin the uni­for­mi­zing trends of mo­der­ni­ty, igno­ring those whose condi­tio­ned re­flexes equate such a no­tion with na­tio­na­lism and even iden­ti­ty po­li­tics. He makes things worse for him­self, if I can put it like that, by spea­king of his in­te­rest in Sal­va­dor Dalí, who has long been a bête noire of the in­tel­li­gent­sia, and of his fel­low­fee­ling with Mi­chel Houel­le­becq, who is hard­ly what you would call a po­li­ti­cal­ly cor­rect au­thor. Loo­king for other in­fluen­tial thin­kers, ano­ther fi­gure who comes to mind is Pe­ter Slo­ter­dijk, al­so so­meone whose po­si­tions arouse con­tro­ver­sy. In other words, it would seem that you do not have to be consen­sual to gain a wide au­dience. The “pu­blic,” by sheer num­ber, and by de­fi­ni­tion, is ne­ces­sa­ri­ly the echo-cham­ber of or­tho­dox thin­king, which it turns in­to cli­chés or ta­boos, but this same pu­blic bes­tows suc­cess on those who over­turn said cli­chés and ta­boos. “I may not al­ways agree with what he says,” goes the res­ponse, “but it’s in­ter­es­ting.” At a time when art­press, the on­ly bi­lin­gual jour­nal in France (going on near­ly two de­cades), is fa­ci­li­ta­ting ac­cess with the crea­tion of a di­gi­tal edi­tion (see page 7 and our web­site), we are more aware than ever of our role as in­ter­me­dia­ries bet­ween the pu­blic and these “awk­ward” thin­kers. That is why, in our cur­rent screens/ pages, Laurent Pe­rez dis­cusses the work of the much-ma­li­gned but ma­jor wri­ter Pe­ter Handke, ar­guing that he sets out “to make us think about what we real­ly think,” and why Jacques Hen­ric pre­sents a phi­lo­so­pher, Jean-Paul Cur­nier, who al­so hap­pens to be a hun­ter—the same Cur­nier who has contri­bu­ted a text to our spe­cial is­sues on (yup) bull­figh­ting.

Ca­the­rine Millet

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

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