Le feuille­ton de Jacques Hen­ric. Jean-Paul Cur­nier

La bête en soi

Art Press - - LA UNE - jacques hen­ric

Jean-Paul Cur­nier Phi­lo­so­pher à l’arc Châ­te­let-Vol­taire

Dans un groupe, une tri­bu, une fa­mille, une église, il y a tou­jours un des membres de la com­mu­nau­té qui n’est pas dans la norme, un dis­si­dent, un mou­ton noir. Pre­nons un phi­lo­sophe, Jean-Paul Cur­nier, dont vous sa­vez qu’il a écrit sur l’art, la culture, le ci­né­ma, la mu­sique, l’éco­lo­gie po­li­tique, et voi­là que vous ap­pre­nez, en dé­cou­vrant son der­nier livre, que ce pen­seur de belle li­gnée est chas­seur ! Et chas­seur à l’arc ! Pre­mière sur­prise donc : un homme de bi­blio­thèque, un tra­vailleur du concept, un lec­teur d’Hé­ra­clite et de Kant, peut être un tueur ! Tueur d’ani­maux, mais tueur quand même. Pas un tueur mu­ni des armes à feu les plus so­phis­ti­quées d’au­jourd’hui, mais un tueur uti­li­sant l ’ins­tru­ment l e plus an­cien du monde, ap­par­te­nant à la pa­no­plie la plus ar­chaïque à la­quelle nos loin­tains an­cêtres ho­mi­niens eurent re­cours pour sub­sis­ter : l’arc, les flèches. Se­conde sur­prise pour le pro­fane que je suis : la chasse à l’arc est une ac­ti­vi­té lé­gale ; peu la pra­tiquent car, à la dif­fé­rence de ceux qui font de fa­ciles car­tons avec des fu­sils à pompe, elle est dan­ge­reuse pour le chas­seur car ses cibles, des san­gliers pour l’es­sen­tiel, sont de gros gi­biers qui exigent d’être ap­pro­chés de très près (Jean-Paul Cur­nier, l’afi­cio­na­do des courses de tau­reaux, est donc fon­dé à évo­quer celles-ci à la fin de son livre et à rendre hom­mage au to­re­ro Jo­sé Tomás, sans qu’il ait bien en­ten­du l’ou­tre­cui­dance de s’y com­pa­rer). Chas­seur, Cur­nier n’en reste pas moins phi­lo­sophe, à preuve sa dé­ci­sion de pas­ser de l’arme de la plume (où dé­jà il ex­celle) à celle de la flèche dont on ap­prend qu’elle lui fut ins­pi­rée par la lec­ture du cé­lé­bris­sime ou­vrage d’Eu­gen Her­ri­gel, le Zen dans l’art che­va­le­resque du tir à l’arc (Der­vy, 2006), un trai­té don­nant à com­prendre cette pra­tique non comme un sport mais comme une ex­pé­rience spi­ri­tuelle, au sens où l’en­ten­dait Georges Ba­taille.

LA MORT QU’ON DONNE

C’est à des­sein que j’ai écrit : tueur, pour ce que ce mot a de violent, et parce qu’il donne ac­cès d’em­blée à la chair vive du livre, à sa­voir – à par­tir de l’ac­ti­vi­té la plus cou­rante qui soit, la chasse – une poi­gnante mé­di­ta­tion sur les grands thèmes que sont la mort, pas la mort abs­traite, mais la mort qu’on risque, la mort qu’on donne, aus­si le rap­port que notre es­pèce en­tre­tient avec le sang, avec la vue du sang, l’exis­tence d’une bes­tia­li­té de fond au sein de nos ci­vi­li­sa­tions, et in­évi­ta­ble­ment le lien de l’hu­main à l’ani­mal. Ain­si, y a-t-il entre l’un et l’autre hié­rar­chie, op­po­si­tion ex­clu­sive, fron­tière ab­so­lue, sé­pa­ra­tion dé­fi­ni­tive, ou ori­gines com­munes et conti­nui­té dans le règne du vi­vant ? Sur ces der­niers points, phi­lo­so­phies laïques ou re­li­gions ap­portent des ré­ponses di­verses, souvent op­po­sées. Celle de Jean-Paul Cur­nier (après sa lec­ture d’un apho­risme de Nietzsche, « Avec l’in­tel­li­gence de l’ori­gine, l’in­si­gni­fiance de l’ori­gine aug­mente ») s’ap­puie sur son ex­pé­rience de chas­seur, no­tam­ment sur le geste de l’ar­cher qui, par un courtcir­cuit du temps, le met en com­pli­ci­té avec ses loin­tains an­cêtres et « le re­lie à un fonds com­mun dis­pa­ru de l’hu­ma­ni­té sur tous les conti­nents », et qui le conduit, lors­qu’il est confron­té à l’ani­mal et à sa mise à mort, à mettre en som­meil « tout ce qui fait la dis­tinc­tion consciente d’avec l e monde et l ’ani­ma­li­té comme ex­té­rio­ri­té à soi ». Qu’est-ce que l’homme a d’ani­mal en soi ? Et qu’est-ce que l’ani­mal au­rait d’hu­main en lui ? De son cô­té, le to­re­ro Jo­sé Tomás parle à Na­ve­gante, son to­ro bra­vo (1) ; Jean-Paul Cur­nier à son san­glier, que la flèche vient de tou­cher au coeur. Des fi­gures de rhé­to­rique, ces dia­logues d’un homme et d’une bête ? Certes, mais pas seule­ment. Une vé­ri­té s’y dit. Une forme pa­ra­doxale de com­pli­ci­té s’y ex­prime, les dé­buts d’une in­ti­mi­té, la nais­sance d’une sym­pa­thie, au sens fort du mot. « Tuer à l’arc est dif­fi­cile : parce qu’il faut être cons­cient jus­qu’au bout, de bout en bout. Et que tuer n’a rien d’agréable si l’on sait ce qu’on fait. » Sa­voir ce que l’on fait lors­qu’on tue, qui le sait vrai­ment ? Qui a un sa­voir sur la mort ? C’est une ques­tion que pose un autre phi­lo­sophe, Alexis Phi­lo­nen­ko, dans son livre sur les grands cri­mi­nels (2). Le chas­seur à l’arc (ou le to­re­ro), par sa proxi­mi­té phy­sique avec sa proie, est peut-être ce­lui qui va s’ap­pro­cher au plus près de ce sa­voir. Qu’il puisse en­cou­rir un risque phy­sique, on le com­prend, mais un « risque men­tal », comme le sug­gère Cur­nier ? Le risque de « de­ve­nir soi-même la proie à force de concen­tra­tion, de confu­sion entre soi, l’arc la flèche et la cible » (re­ve­nir à Her­ri­gel, pour com­prendre ce que se­rait le dan­ger d’une non-maî­trise de ce qui est bien plus qu’une tech­nique : un art de vivre, art de vivre et de mou­rir tel que le pro­pose la phi­lo­so­phie Zen). Dans son très beau « Dis­cours au san­glier », un des der­niers cha­pitres du livre, Cur­nier ne se dé­tourne pas de la mort qu’il vient de don­ner. Il est à quelques mètres de l’ani­mal, le­quel voit en­fin ce­lui qui l’a vi­sé : « Main­te­nant la vie s’éloigne de toi, ton souffle n’est plus suf­fi­sant pour te don­ner des forces, tu vou­drais dor­mir / Et ce mo­ment in­ima­gi­nable de dé­tresse et de dou­ceur somnolente, c’est de ça qu’il te vient, de cette sil­houette hu­maine par­mi d’autres […]. Mais moi, je dois me pré­sen­ter à toi et te dis­pen­ser mes hom­mages et ma gra­ti­tude. Et de­man­der ton par­don. […] Meurs en paix à pré­sent, dou­ce­ment, ne bouge plus ; les lames ont été lon­gue­ment ai­gui­sées ce ma­tin pour que la mort vienne vite et sans trop de souf­frances. […] Il nous faut tous mou­rir, tu le sais comme moi […], la mort, elle doit nous ve­nir de ce que nous convoi­tons pour vivre ou de ce que nous de­vons com­battre pour res­ter libres. » Une in­for­ma­tion : Jean-Paul Cur­nier consomme la viande des ani­maux qu’il tue. Ce qui le dif­fé­ren­cie des belles âmes, amies des bêtes, qui se­ront promptes à s’in­di­gner, à le ju­ger et le condam­ner. Belles âmes, mais fortes mâ­choires et es­to­macs avides, qui mangent à belles dents une viande sans bien sûr as­su­mer de don­ner elles-mêmes la mort à l’ani­mal dont elles se nour­rissent, ou pour le moins d’as­sis­ter, en pa­tau­geant dans le sang et les ex­cré­ments, en en­ten­dant les meu­gle­ments d’an­goisse des bêtes de­vant la mort de leurs congé­nères et de celle qui les at­tend, à « l’ignoble be­sogne de mort des abat­toirs in­dus­triels ». Âmes en paix qui vont ache­ter dans les su­per­mar­chés les très propres pe­tites bar­quettes blanches conte­nant sous cel­lo­phane l’ap­pé­tis­sant steak ha­ché que leurs en­fants apprécient tant, le bon « tar­tare de Bam­bi », comme l’appelle Cur­nier. Ta­bou du sang, dé­né­ga­tion de la mort, ou­bli du né­ga­tif, as­pi­ra­tion à un em­pire du Bien, uto­pie d’une grise et morne paix uni­ver­selle : à lire, en écho au livre de Jean-Paul Cur­nier, le ré­cent art­press2 sur la cor­ri­da au­quel il contri­bue.

(1) J. Tomás, M. Var­gas Llo­sa, Dia­logue avec Na­ve­gante, Au Diable Vau­vert, 2013. (2) Alexis Phi­lo­nen­ko, Tueurs. Fi­gures du meurtre, Bar­tillat, 1999.

Jean-Paul Cur­nier (Ph. Ma­rie Her­bre­teau)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.