Guy Wal­ter la ques­tion de la qua­dra­ture

Art Press - - LA UNE - Phi­lippe Fo­rest

Guy Wal­ter Outre me­sure Ver­dier

Sans doute fau­drait-il ne pas com­men­cer par dire du nou­veau livre de GuyWal­ter, Outre me­sure, qu’il compte par­mi ses pro­ta­go­nistes, aux cô­tés de quelques peintres plus ou moins cé­lèbres comme Fu­ri­ni et Fan­tin, Bi­got et Man­ci­ni, le poète Ar­thur Rim­baud. Car on ris­que­rait alors de don­ner au lec­teur l’idée fausse que le livre au­quel il a af­faire vient après des di­zaines, des cen­taines d’autres qui, avec des for­tunes très di­verses, ont en­tre­pris de­puis plus d’un siècle de ré­écrire la lé­gende de l’au­teur des Illu­mi­na­tions. Quand, comme tout vrai livre, ce­lui de GuyWal­ter se si­gnale d’abord par une sin­gu­la­ri­té si sou­ve­raine qu’il donne le sen­ti­ment de se si­tuer sou­dain en tête de tous les textes qui l’ont pré­cé­dé et qui, dé­sor­mais, lui font suite. Et plu­tôt que de don­ner à en­tendre qu’il ra­conte Rim­baud, comme s’il re­le­vait du genre de la bio­gra­phie ro­man­cée, il au­rait in­con­tes­ta­ble­ment mieux va­lu sou­li­gner d’en­trée qu’Outre me­sure est plu­tôt comme la somme – plus exac­te­ment : le pro­duit – des deux ou­vrages pré­cé­dents de l’au­teur : Le Ca­ra­vage, peintre (Ver­ti­cales, 2001) et Gran­dir (Ver­ti­cales, 2004). Au pre­mier re­pre­nant la forme du Künst­ler­ro­man (le ro­man d’ar­tiste) et au se­cond celle du Bil­dung­sro­man (le ro­man d’édu­ca­tion), croi­sant ces deux mo­dèles mais afin de les li­bé­rer da­van­tage en­core de leur car­can nar­ra­tif de sorte que le pro­pos, sans rien perdre de sa co­hé­rence pro­fonde, se dé­mul­ti­plie. Seule­ment, il se trouve que ces deux livres, Le Ca­ra­vage, peintre et Gran­dir, ont plus de dix ans. Si bien que de­puis on était sans nou­velles de leur au­teur. Et ce se­rait, pour un cri­tique, prendre un pa­ri as­sez ha­sar­deux que d’en ap­pe­ler à la mé­moire des lec­teurs à une époque où, afin de convaincre et de se convaincre qu’ils existent, tous les au­teurs viennent poin­ter à chaque ren­trée lit­té­raire alors que toute nou­velle vague de pu­bli­ca­tions dé­fer­lant en li­brai­rie vient aus­si­tôt recouvrir et ef­fa­cer la vague im­mé­dia­te­ment pré­cé­dente. Que Guy Wal­ter ait eu la pa­tience d’une longue dé­cen­nie de si­lence ap­pa­rent en dit long sur le sé­rieux de l’en­tre­prise dans la­quelle il s’est en­ga­gé. Et que ses livres an­ciens n’aient pas pour au­tant dis­pa­ru, eux que son livre nou­veau rap­pelle à la vie, dé­montre qu’un tel cal­cul n’est pas né­ces­sai­re­ment tou­jours per­dant.

EX­PÉ­RIENCE IN­TÉ­RIEURE

Alors ? Comme les fi­gures de rhé­to­rique les meilleures et les plus éprou­vées – ici : la pré­té­ri­tion ou quelque chose qui y res­semble – fi­nissent par être las­santes, il faut bien dire en­fin – du moins: es­sayer de dire – non plus ce que ce livre n’est pas – une bio­gra­phie fantasmée de Rim­baud, un es­sai sur la pein­ture et la poé­sie, le ro­man d’édu­ca­tion d’un ar­tiste – mais ce qu’il est : le ré­cit ré­pé­té d’une ex­pé­rience in­té­rieure à la fa­veur de la­quelle, dans l’exis­tence de quel­qu’un qui parle en son nom propre, se ma­ni­feste la vio­lente vé­ri­té de la vie, dé­bar­quant sou­dai­ne­ment et sans qu’une pa­reille ré­vé­la­tion ait eu de place pré­pa­rée pour elle, s’ins­tal­lant de telle sorte que tout de­vienne pé­ri­phé­rique et ac­ces­soire par rap­port à elle. Et la chose – qui est bien sûr le su­jet exclusif de toute lit­té­ra­ture au­then­tique – peut se pro­duire de bien des ma­nières. Par exemple, par la lec­ture faite en­fant de quelques vers de Rim­baud qui ici consti­tue un peu comme la scène ori­gi­nelle du ré­cit : « C’était ce­la, le tout à trac, le vlan, l’im­pos­sible com­men­ce­ment. » Dans une langue d’une éner­gie for­mi­dable qui pro­cède par touches et par ac­cu­mu­la­tions, ajoin­tant des images qui se su­per­posent et se com­binent, Outre me­sure pose une ques­tion es­sen­tielle que l’on peut, après l’au­teur puis­qu’il fait lui-même usage de ce terme rare, ap­pe­ler la ques­tion de la qua­dra­ture. Le mot – ou du moins l’image – ap­par­tient à Dante qui en fait usage au der­nier chant de son Pa­ra­dis pour dire la vi­sion de Dieu et à Bau­de­laire qui l’em­ploie à pro­pos de pein­ture dans ses Sa­lons comme dans l’une des ver­sions de « La mort des ar­tistes ». Chez l’un et chez l’autre de ces deux poètes, il ren­voie à la fa­meuse « qua­dra­ture du cercle », in­so­luble opé­ra­tion de géo­mé­trie qui vise à construire un car­ré dont la sur­face se­rait la même que celle d’un cercle don­né. C’est bien à l’im­pos­sible que se trouvent sem­bla­ble­ment voués pein­ture et poé­sie. Le ta­bleau – ou bien le texte –, et même lors­qu’il pa­raît ne don­ner à voir que la dou­ceur calme du monde, consti­tue, écrit GuyWal­ter, comme « une qua­dra­ture, une fer­me­ture en quatre de la fo­lie, une mise en quatre de l’obs­cu­ri­té, un qua­dran­gu­laire ». Et tout le pa­ra­doxe de l’opé­ra­tion tient à ce qu’il faille un sem­blable en­ca­dre­ment pour « faire tout te­nir en­semble » entre « quatre bords », en­fer­mant le monde afin d’en rendre sous nos yeux la beau­té pour­tant sans li­mites : « Et si le ciel ne s’agran­dit pas, comment pour­rions-nous de­ve­nir des hommes? » Outre me­sure s’achève avec le ré­cit as­sez stu­pé­fiant que fait GuyWal­ter de la vie du peintre ita­lien Antonio Man­ci­ni écri­vant, pei­gnant sur les bords d’une fo­lie conti­nuelle et re­cueillant ses vi­sions dans un « car­net de couleurs » où il consigne le monde sous la forme des couleurs pures qu’il prend pour lui et qu’il en­cadre dans le car­ré de ses pages. Outre me­sure est aus­si un « car­net de couleurs » com­pa­rable. Li­sant Guy Wal­ter, après quelques autres, je me fai­sais cette re­marque qu’il était bien étrange que ce soit dé­sor­mais dans la prose – dans une cer­taine prose – que la poé­sie se tienne et que ce soit d’elle que nous vienne le « tout à trac », le « vlan » du vrai.

Guy Wal­ter (Ph. DR)

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