New York

IT’S THAT TIME AGAIN!

Art Press - - LA UNE - Ro­bert Storr

C’est un cli­ché, mais c’est néan­moins vrai : la Bien­nale du Whit­ney est la bête noire pré­fé­rée des cri­tiques d’art. Mais en ce qui me concerne, pas cette fois- ci. Au contraire, je l’ai même beau­coup ap­pré­ciée. Pour­tant, j’étais bien moins fa­vo­ra­ble­ment dis­po­sé lorsque j’ai en­tre­pris d’af­fron­ter la foule af­fluant au ver­nis­sage, ma­jo­ri­tai­re­ment jeune et bran­chée jus­qu’à l’agres­si­vi­té. Il fut un temps où je fai­sais plei­ne­ment par­tie de cet es­saim tour­billon­nant et dé­gui­sé (quand, par chance, j’avais réus­si à grat­ter une in­vi­ta­tion). Si­non, je vi­si­tais la Bien­nale aux ho­raires d’ou­ver­ture du musée. C’était l’époque où je ne fai­sais pas en­core par­tie du monde de l’art et où je rê­vais aux choses mer­veilleuses im­par­ties à ceux qui en bé­né­fi­ciaient. À pré­sent, ces mer­veilles, je les connais (plus ou moins). À l’époque, la Bien­nale re­pré­sen­tait l’un des seuils que nous autres oc­cu­pants d’humbles po­si­tions au sein du monde de l’art de­vions fran­chir afin de pé­né­trer au sein du cercle ma­gique. Même pour les plus bla­sés (et New York, dans sa condition ac­tuelle de sur­puis­sance mais aus­si d’ap­pau­vris­se­ment en terme d’ima­gi­na­tion, est de­ve­nu une ré­serve d’êtres dé­sen­chan­tés et d’atra­bi­laires), la Bien­nale offre en­core l’oc­ca­sion à tout un cha­cun de se te­nir au cou­rant du der­nier cri dans l’art contem­po­rain. (S’il faut du moins en croire la ver­sion de ce que cer­tains dé­ni­cheurs de ten­dances en­tendent par « qu’est-ce-qui-s’passe ».) C’est ain­si que, las de ce monde an­cien, les vé­té­rans purs et durs du cir­cuit des bien­nales fi­nissent tôt ou tard par se rendre à l’ex­po­si­tion, où ils cô­toient les nou­veaux ar­ri­vants aux yeux écar­quillés, ain­si que tous les types « d’art­nik » que l’on ren­contre entre les deux. Cette an­née, quand je me suis je­té à l’eau le soir le plus bon­dé des trois mois de pré­sen­ta­tion de la Bien­nale (7 mars - 25 mai 2014), il m’a fal­lu, iro­nie du sort, m’in­tro­duire su­brep­ti­ce­ment, em­bus­qué der­rière deux amis dû­ment mu­nis de billets ; et ce­la pour être ac­cueilli cha­leu­reu­se­ment à l’en­trée par l’ai­mable di­rec­teur du Whit­ney, Adam Wein­berg.

UN VRAI BA­ZAR

« En être » ou « n’en être pas » : voi­là les bat­tants ying et yang de la porte tam­bour qui ouvre sur ce que l’aus­tère Theo­dor Ador­no nom­mait l’« in­dus­trie de la culture ». L’im­pas­sible An­dy Wa­rhol avait ap­pe­lé son ate­lier la « Fac­to­ry » (l’usine), et il y ré­gnait bien plus une at­mo­sphère de « Cen­trale Teuf » que de « siège du Par­ti », comme c’est au­jourd’hui le cas dans la plu­part des mu­sées. En quoi cette Bien­nale est- elle « moins pire » que toutes les autres ? Ce­la tient en par­tie au mo­ment his­to­rique ac­tuel, puisque c’est l’ul­time édi­tion à être pré­sen­tée dans le bâ­ti­ment de Mar­cel Breuer (que le musée a in­ves­ti tant bien que mal, mais souvent de ma­nière in­gé­nieuse de­puis 1966), avant l’em­mé­na­ge­ment au sud de Man­hat­tan dans le nou­veau Whit­ney conçu par Renzo Pia­no, au coeur de l’ac­tuel quar­tier des ga­le­ries à Chel­sea. Deuxiè­me­ment, cette bien­nale est un vrai « ba­zar », bien plus que la pré­cé­dente. Les bien­nales sont presque t ou­jours meilleures lors­qu’elles re­flètent les contra­dic­tions et la pol­li­ni­sa­tion fer­tiles de l’art amé­ri­cain trans­con­ti­nen­tal. (Pour ceux qui ne le savent pas, l’ex­po­si­tion du Whit­ney, de­puis ses dé­buts, reste lar­ge­ment un genre na­tio­nal plu­tôt qu’in­ter­na­tio­nal, com­pa­ré aux autres spé­ci­mens de l’es­pèce.) Troi­siè­me­ment, au lieu de pas­ser le ca­lice em­poi­son­né de l’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­po­si­tion en in­terne comme de cou­tume, l’as­tu­cieux Wein­berg a confié un étage à cha­cun des trois com­mis­saires ex­ternes : Stuart Co­mer, de la Tate Mo­dern, An­tho­ny Elms, de l’ICA à Phi­la­del­phie, et Mi­chelle Grab­ner, ar­tiste et ex­po­sante in­dé­pen­dante de Chi­ca­go. Si, et il fal­lait s’y at­tendre, le pu­blic a eu ten­dance à consi­dé­rer ce dia­logue

comme une com­pé­ti­tion, alors la palme re­vient sans conteste à Grab­ner. Mais ce n’est pas vrai­ment une com­pé­ti­tion, et il y a des oeuvres tout aus­si ad­mi­rables qu’atroces à tous les étages.

SCULP­TURE ÉPAR­PILLÉE

Les plus et les moins dans cette mê­lée ? Comme d’ha­bi­tude, dans ce genre d’en­vi­ron­ne­ment, la pein­ture est le mé­dium qui s’en tire le moins bien, mais Eli­jah Bur­gher, Da­vid Diao, Dan Walsh et Phi­lip Han­son l’ont vi­ri­le­ment dé­fen­due, tan­dis que Su­zanne McC­lel­land, Laura Owens et Amy Sill­man ont em­pli leur de­voir fé­mi­nin, vé­ri­tables Ju­dith face aux ho­lo­fer­nesques lé­gendes des an­nées 1980 : c’est- à- dire qu’elles ont dé­fi­ni­ti­ve­ment cou­pé court au mythe se­lon le­quel la pein­ture se­rait in­trin­sè­que­ment un « truc de mec ». Épar­pillée ( au sens propre et fi­gu­ré) dans les salles, la sculp­ture est re­pré­sen­tée par Shei­la Hicks, vieille maî­tresse me­nant la charge du for­ma­lisme et de l’ar­ti­sa­nat, par Ri­cky Swal­low, clan­des­tin aus­tra­lien as­su­rant les ar­rières, tan­dis que Jim­my Du­rham pèse son poids de vieil ex­pert en as­sem­blage hé­ri­té de Da­da, et que Ben Kin­mont re­pré­sente les couleurs de la contes­ta­tion, ra­tant sa chance de té­moi­gner d’autre chose que d’une in­tel­li­gence délicieuse, au contraire de To­ny Tas­set. Quant à Ter­ry Ad­kins, en passe de faire une belle car­rière après avoir été re­lé­gué à la marge pen­dant des an­nées, il est mal­heu­reu­se­ment dé­cé­dé bru­ta­le­ment, soixante jours seule­ment avant le dé­but de l’ex­po­si­tion ; néan­moins, celle-ci lui fait la part belle. D’autres com­mé­mo­ra­tions, pré­vues cette fois-ci, com­prennent les ar­chives du cri­tique Gre­go­ry Batt­cock et de l’ar­tiste mul­ti­mé­dia Matt Han­ner, les car­nets et l es an­no­ta­tions de Chan­na Hor­witz, d’Al­lan Se­ku­la, de Da­vid Fos­ter Wal­lace, les hy­brides post-mo­dernes de Gret­chen Ben­der et de Sarah Char­les­worth et les pein­tures de To­ny Greene. En dé­pit de son éner­gie tré­pi­dante, cette bien­nale est for­te­ment mar­quée par la mort.

LA PLUS MAU­VAISE OEUVRE

Je suis obli­gé de lais­ser de cô­té les créa­tions qui de­mandent plus de temps – la vi­déo et la per­for­mance – et qui sont qua­si­ment im­pos­sibles à vi­sion­ner un soir de ver­nis­sage. Tou­te­fois, je ne peux pas conclure sans men­tion­ner « l’oeuvre » la plus mau­vaise de toute cette ex­po­si­tion vi­vante certes, mais for­cé­ment hé­té­ro­clite ; à sa­voir, le stand va­ni­teux se tar­guant d’être de l’art d’ins­tal­la­tion, qui en­tend rendre hom­mage à la mai­son d’édi­tion Se­mio­text(e). Pen­dant le ver­nis­sage, le maître-pen­seur Syl­vère Lo­trin­ger a ba­ra­ti­né le pu­blic avec l’ar­deur d’un bar­bouilleur de Mont­martre. Rien n’au­rait pu ré­vé­ler plus clai­re­ment à quel ni­veau abys­sal la théo­rie fran­çaise post-1968 s’est abais­sée.

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They al­ways say it and it is true. The Whit­ney Bien­nial is the show that cri­tics “love to hate.” But I don’t hate this one. On the contra­ry, I quite en­joyed it, though my ex­pec­ta­tions were low when I set out to brave the ge­ne­ral­ly you­th­ful, ag­gres­si­ve­ly hip crowd that flo­cked to the ope­ning this year. In the past I had been a full-fled­ged mem­ber of that gid­dy, cos­tu­med swarm—when I was lu­cky enough to have cad­ged an in­vi­ta­tion. Other­wise I came du­ring nor­mal mu­seum hours. Those were the days when I was an art world out­si­der dreaming what won­ders the in­si­ders were en­joying. Now I know—more or less. Back then the Bien­nial was one of the por­tals th­rough which I, and others in my humble po­si­tion could, by hook or by crook, en­ter the ma­gic circle. Even for the most ja­ded—New York in its pre­sent­ly over-le­ve­ra­ged but ima­gi­na­ti­ve­ly im­po­ve­ri­shed condition being a spraw­ling re­ser­va­tion for the di­sa­bu­sed and dys­pep­tic— the Bien­nial still of­fers any and all co­mers the op­por­tu­ni­ty to catch up with what’s hap­pe­ning in contem­po­ra­ry art. At least, ac­cor­ding to some trend-spot­ter’s ver­sion of “was­sup.” And so, hard-core, world-wea­ry ve­te­rans of the bien­nial cir­cuit soo­ner or la­ter make it to the show where they mingle with sau­ce­reyed new­co­mers to the scene and eve­ry type of “art­nik” in bet­ween. This year when I took the plunge on the bu­siest night of its cus­to­ma­ri­ly th­ree month exis­tence I did so, iro­ni­cal­ly enough, wi­thout ha­ving re­cei­ved an in­vi­ta­tion. I had to sneak in ca­mou­fla­ged by two pro­per­ly ti­cke­ted friends— on­ly to be warm­ly gree­ted at the en­trance by the Whit­ney’s amiable di­rec­tor Adam Wein­berg. “In­si­der­ship” and “out­si­der­ship are the ying/ yang–re­vol­ving door of what dour Theo­dor Ador­no cal­led Culture In­dus­try. Dead­pan An­dy Wa­rhol— al­so a rea­der of Brecht— cal­led his studio The Fac­to­ry, and like most mu­seums these days it was “Par­tay Cen­tral” (ra­ther than Party HQ.)

HIGHS AND LOWS

So how was this Bien­nial “less worse” than all the others? In part it is due to the his­to­ri­cal mo­ment, this being the last ins­tallment pre- sen­ted in the Mar­cel Breuer buil­ding ( which the mu­seum has oc­cu­pied awk­ward­ly but of­ten in­ge­nious­ly since 1966,) be­fore it moves down­town to a new Renzo Pia­no struc­ture in the gal­le­ry dis­trict in Chel­sea. Se­cond, it was a mess—far messier, cer­tain­ly, than the pre­vious ite­ra­tion. Bien­nials are al­most al­ways best when they re­flect the fer­tile contra­dic­tions and cross-pol­le­ni­za­tion of trans­con­ti­nen­tal American art. (For those who don’t know it the Whit­ney show star­ted and lar­ge­ly re­mains a uni­que­ly na­tio­nal ra­ther than in­ter­na­tio­nal ge­nus of its spe­cies.) Third, ins­tead of pas­sing the poi­so­ned cha­lice of or­ga­ni­zing the show to a staff cu­ra­tor or team of cu­ra­tors, as is cus­to­ma­ry, Wein­berg shrewd­ly gave one floor each to th­ree out­side cu­ra­tors: Stuart Cor­mer of Tate Mo­dern, An­tho­ny Elms of the ICA in Phi­la­del­phia, and Mi­chelle Grab­ner, an artist and in­de­pendent ex­hi­bi­tion-ma­ker from Chi­ca­go. If people in­evi­ta­bly ten­ded to view the match-up as a contest, then Grab­ner won hands down. But it wasn’t real­ly a contest and there were ad­mi­rable as well as aw­ful things on all floors. Highs and lows in that jumble? As usual in such set­tings pain­ting strug­gled most, but Eli­jah Bur­gher, Da­vid Diao, Dan Walsh, and Phil­lip Han­son de­fen­ded it man­ful­ly while Su­zanne McC­lel­land, Laura Owens, and Amy Sill­man did their wo­man­ly du­ty playing Ju­diths to the Ho­lo­fernes of 1980s ca­nards by de­fi­ni­ti­ve­ly dis­pat­ching the Duck Dy­nas­ty myth that the me­dium was in­he­rent­ly a guy-thing. Sculp­ture was all over the place for­mal­ly and li­te­ral­ly with old­mas­ter Shei­la Hicks lea­ding the charge for for­ma­lism and crafts­man­ship and Aus­tra­lian sto­wa­way Ri­cky Swal­low brin­ging up the rear, Jim­mie Du­rham wei­ghing in as an old hand at Da­da- de­ri­ved as­sem­blage and contes­ta­tion with Ben Kin­mont mis­sing the chance to be more than char­min­gly cle­ver while To­ny Tas­set suc­cee­ded. Sad­ly, Ter­ry Ad­kins, on his way to a big ca­reer af­ter years in the mar­gins, died sud­den­ly at 60 on­ly days be­fore the show ope­ned, but he is well re­pre­sen­ted in it. Other plan­ned me­mo­rials in­clu­ded the ar­chives of cri­tic Gre­go­ry Batt­cock and dis­co­phile Matt Han­ner, the no­te­books and no­ta­tions of Cha­na Hor­witz, Alan Se­ku­la, and Da­vid Fos­ter Wal­lace, the Po-mo hy­brids of Gret­chen Ben­der and Sarah Char­les­worth and the pain­tings of To­ny Greene. For all its hec­tic ener­gy, this was a dea­th­hea­vy Bien­nial. Per­force I have left out time-ba­sed vi­deo and per­for­mance work that is but all but im­pos­sible to see on ope­ning night, but I’ll go back. Ho­we­ver I can’t close wi­thout men­tio­ning the worst “work” in this li­ve­ly but ne­ces­sa­ri­ly mot­ley show; the va­ni­ty booth dis­gui­sed as ins­tal­la­tion art that ce­le­bra­ted the pu­bli­sher Se­mio­text(e.) Ope­ning night it was ten­ded by maître-a-pen­ser Syl­vere Lo­trin­ger who schmoo­zed the pu­blic with the ar­dor of a Mont­martre dau­ber. No­thing could have be­trayed more tel­lin­gly the low es­tate to which post-1968 French Theo­ry has fal­len.

De gauche à droite/ from left: Amy Sill­man. « Mo­ther ». 2013-14. Huile sur toile. 231 x 213 cm. (Court. Sikkema Jen­kins Co., New York Ph. J. Be­rens). Oil on can­vas Sarah Char­les­worth. « Re­gar­ding Ve­nus ». 2012. 105 x 158 cm. 2 épreuves chro­mo­gènes (Court. the Es­tate of Sarah Char­les­worth and Mac­ca­rone, New York). Two chro­mo­ge­nic prints

De gauche à droite/ from left: Eli­jah Bur­gher. « Ba­che­lor ma­chine, from be­hind and be­low (Guyo­tat ver­sion) ». 2013. Crayon de cou­leur sur pa­pier. 35 x 42,5 cm. Co­lor pen­cil on pa­per (Coll. de l’ar­tiste et Wes­tern Ex­hi­bi­tions, Chi­ca­go © Eli­jah Bur­gher). Dan Walsh. « Th­re­shold ». 2013. Acrylique sur toile. 175 x 175 cm (Col­lec­tion et © Dan Walsh Court. Pau­la Coo­per Gal­le­ry, New York Ph. S. Pro­bert). Acry­lic on can­vas

Ci-des­sus, de gauche à droite/ from left: Da­vid Diao. « Home Again ». 2013. Acrylique et huile sur toile. 274 x 127 cm (Court. Post­mas­ters Gal­le­ry, New York. © Da­vid Diao). Acry­lic and oil on can­vas Su­zanne McC­lel­land. « Ideal Pro­por­tions (Steve and John) ». 2013. 213 x 366 cm (Court. Team Gal­le­ry, New York, et Shane Camp­bell Gal­le­ry, Chi­ca­go ; Ph. I. As­ma Penz­lien). Char­coal, dry pig­ment, po­ly­mer, and spray paint on portrait li­nen Ci-des­sous/ be­low: To­ny Greene. « His Pue­rile Ges­tures ». 1989. Tech­nique mixte. 65 x 76 cm (Court. Ray Mo­rales). Mixed me­dia

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