Pe­ter Handke ça prend forme

Art Press - - LA UNE - Laurent Pe­rez

Pe­ter Handke Es­sai sur le Lieu Tran­quille La Grande Chute Gal­li­mard

Le lec­teur de Pe­ter Handke éprouve par­fois cette gêne qui nous étreint lorsque quel­qu’un qui nous est plus ou moins proche se rend ri­di­cule de­vant nous. Que pen­ser, par exemple, d’une phrase comme celle-ci, qui fi­gure à la fin de l’Es­sai sur le Lieu Tran­quille : « C’est ain­si que j’ai sa­lué, spon­ta­né­ment, un clo­cher mil­lé­naire qui dres­sait sa flèche dans la ré­gion sau­vage » ? Mais toute son oeuvre, si va­riée et si ré­pé­ti­tive, si ex­ci­tante et si en­nuyeuse, ne vise-t-elle pas à nous faire nous de­man­der ce que nous pen­sons ? Et, dans sa vio­lence ra­di­cale, ne vient-elle pas mi­ner les pré­ju­gés pa­res­seux sur les­quels re­pose notre per­cep­tion ? Il n’est sans doute pas in­juste d’ins­crire cette oeuvre, tout près de celle de Mau­rice Blan­chot, dans la filiation de cette « autre » mo­der­ni­té qui ne se vit pas comme un écla­te­ment ni un col­lage, mais plu­tôt comme une confron­ta­tion obs­ti­née à la page blanche, l’exi­gence de la gar­der sans cesse pré­sente à l’es­prit – non en ver­tu d’on ne sait quelle concep­tion hié­ra­tique du lan­gage, mais au contraire à chaque fois comme le ré­sul­tat d’une éli­mi­na­tion, d’un re­fus de l’im­pli­cite, de la ré­fé­rence, de l’in­si­nua­tion. Chaque livre, au lieu de re­joindre un pro­jet, de dé­ve­lop­per un dis­cours, ne se­rait alors qu’un par­cours, une ex­pé­rience par­ta­gée entre l’au­teur et le lec­teur au cours de la­quelle la part du ré­cit et celle de la ré­flexion ou de l’« es­sai » se­raient, au fond, in­dé­ci­dables. Handke évoque, au dé­but de l’Es­sai, « ce dans quoi j’en­tre­vois – oui, j’en­tre­vois, et ce­la doit res­ter en sus­pens –, aus­si va­gue­ment qu’in­ten­sé­ment, l’ob­jec­tif ou le trait prin­ci­pal de mon Es­sai ». On n’au­ra donc pas dit grand-chose sur le livre quand on au­ra pré­ci­sé qu’il traite des toi­lettes. L’on n’en sait pas da­van­tage du per­son­nage prin­ci­pal (ap­pe­lé « le co­mé­dien », « mon co­mé­dien ») de la Grande Chute : il ap­pa­raît un ma­tin d’orage sans qu’on sache rien de lui, de ses as­pi­ra­tions, de sa vie in­té­rieure ni an­té­rieure. L’au­teur ne s’en mêle pas. Tout au long de la longue marche que rap­porte le ro­man, à tra­vers une fo­rêt et une sorte de ban­lieue in­dé­ter­mi­née, le lec­teur doit re­non­cer au se­cours ha­bi­tuel du « back­ground », aux clins d’oeil adres­sés par les au­teurs à leurs grou­pies. L’art de Handke est par ex­cel­lence un art du cadrage : les choses ar­rivent dans le ré­cit en tant qu’elles ap­pa­raissent suc­ces­si­ve­ment dans leur pro­ces­sion, comme dans un pay­sage fil­mé par Tar­kovs­ki où rien ne semble exis­ter hors-champ. Et l’on n’ou­blie pas, en ef­fet, que Handke a par­tie liée au ci­né­ma, dont la pen­sée laisse de nom­breuses traces dans ses pages, et pour le­quel il a écrit plu­sieurs scé­na­rios dont ce­lui, in­ou­bliable, des Ailes du dé­sir de Wim Wen­ders.

FAUSSES PISTES

La co­mé­die hu­maine a presque to­ta­le­ment dé­ser­té dé­sor­mais les livres de Handke, qui se ras­semblent à pré­sent sur­tout au­tour des thèmes de la marche et de la simple sta­tion. « Mar­cher était chez lui une autre fa­çon de par­ler », écrit-il de son pro­ta­go­niste. Con­trai­re­ment à ses de­van­ciers du nou­veau ro­man, Handke s’at­tache moins à la des­crip­tion de ses ob­jets qu’à une « évo­ca­tion » sus­cep­tible de don­ner ac­cès à une pré­sence ac­crue au monde et à soi-même, de sus­ci­ter « l’heure de la sen­sa­tion vraie », pour re­prendre le titre d’un de ses plus beaux textes. De seuil en seuil, le ré­cit bas­cule dans un état « autre ». Tout d’un coup, le re­gard change. Le « Lieu Tran­quille », c’est ain­si ce­lui où l e re­gard accède à une conscience géo­mé­trique des formes, où « ça prend forme » sans que l’on sache comment ni pour­quoi – et d’une fa­çon qui ba­laie d’ailleurs ces ques­tions, et avec elles les mots « Dieu », la « géo­mé­trie » ou un ad­verbe trop so­len­nel, d’un re­vers de main. « Tout était dans la contem­pla­tion, la ca­pa­ci­té de contem­pler, le pas­sage d’un coup d’oeil dis­trait à une observation at­ten­tive, et, par la suite, jus­te­ment, à un ap­pren­tis­sage, au­tre­ment dit à une in­cor­po­ra­tion de ces formes ré­vé­lées pour la pre­mière fois... » Vers la fin de l’Es­sai sur le Lieu Tran­quille, Handke évoque une « image en tout point contraire à celles que j’avais dans l’idée d’es­quis­ser », celle d’une pe­tite fille morte dans le bom­bar­de­ment de Bel­grade par l’OTAN en 1999 tan­dis qu’elle se trou­vait aux toi­lettes. Il n’est évi­dem­ment pas ques­tion de rou­vrir ici le « dos­sier serbe » de Handke, si­non pour dire com­bien cette brève évo­ca­tion, « contraire » en ef­fet au mou­ve­ment du livre, est em­blé­ma­tique de cer­taines im­passes, de cer­taines fausses pistes empruntées par l’au­teur au cours de sa marche. Ces détours font par­tie du che­min. Le « co­mé­dien » du ro­man s’adresse l’aver­tis­se­ment sui­vant : « Prends garde de ne pas par­ler à la lé­gère, quand ce ne se­rait que pour toi seul. Les pa­roles en l’air ne sont pas des pa­roles en l’air, dire, ce n’est pas seule­ment dire, les mots, même ceux que nous ne pro­non­çons pas, ne sont pas sim­ple­ment des mots. » Les « inep­ties » qui viennent à l’es­prit du nar­ra­teur, les « mo­no­logues fu­tiles » qui le cap­tivent, naissent, il le sait bien, du si­mu­lacre de mar­gi­na­li­té dont il se pare et de la mise en scène de soi à la­quelle il lui arrive de cé­der en re­tour. Dans sa dé­marche so­li­taire, Handke va tou­jours ac­com­pa­gné de la pen­sée de son pu­blic. « Il se croyait tou­jours ob­ser­vé, par un in­con­nu... En gé­né­ral, l’idée qu’il y eût quel­qu’un qui le voie et l’écoute lui fai­sait plu­tôt du bien », écrit-il de son « co­mé­dien ». Dans ses livres, ce dou­teux « bien » lui au­ra trop souvent fait man­quer à sa propre exi­gence.

Pe­ter Handke (Ph. J. Sas­sier/Gal­li­mard)

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