Ru­dy Ricciotti l’ar­chi­tec­ture, un art ma­jeur

Ru­dy Ricciotti Ar­chi­tec­ture: a ma­jor Art Alice La­guar­da

Art Press - - ART PRESS 413 - Alice La­guar­da

Aux ex­cès de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique qui dé­truisent les sa­voir-faire, la va­leur col­lec­tive du tra­vail et l’exi­gence concep­tuelle de l’ar­chi­tec­ture, Ru­dy Ricciotti op­pose un re­tour au sen­sible et à la beau­té. Du dogme mo­der­niste, l’ar­chi­tecte ne cesse de dé­plo­rer les dé­rives « mi­ni­ma­listes ». Le pu­risme es­thé­tique et les formes aca­dé­miques des mo­dernes tar­difs ont, se­lon lui, pro­duit « an­xié­té et ter­reur », trans­for­mant l’en­vi­ron­ne­ment ur­bain en un monde sans ré­cit. Il condamne éga­le­ment du­re­ment le style dé­cons­truc­tion­niste, en tant que vec­teur d’une fas­ci­na­tion mor­bide pour la frac­ture et la dis­sé­mi­na­tion (des formes et du sens). Il s’agit plu­tôt, ex­plique-t-il de construire un autre ré­cit, en re­fu­sant toute sou­mis­sion à la « ty­ran­nie de l’ex­cep­tion­nel, du fan­tas­tique, de l’in­croyable », comme à celle de l’or­di­naire et du ba­nal (1). Les projets de Ru­dy Ricciotti conjuguent com­plexi­té tech­nique et puis­sance ex­pres­sive des ma­té­riaux. Comme le note avec jus­tesse Marc Mim­ram, l’ar­chi­tecte réus­sit à conci­lier le ly­risme des struc­tures avec l’éco­no­mie de la ma­tière : « Il nous faut re­trou­ver les plai­sirs de la ma­tière brute en fa­çade, l’ex­pres­sion dis­tin­guée de la mas­si­vi­té ré­vé­lée et du sque­lette struc­tu­rel (2). » La pas­se­relle pié­tonne du Pont du Diable (Saint-Guil­hem-le-Dé­sert, 2008), par exemple, est une réa­li­sa­tion pion­nière en Eu­rope qui uti­lise le bé­ton fi­bré ul­tra­per­for­mant pré­con­traint. C’est un ou­vrage de 70mètres de long sans ap­pui, dont la por­tée est de plus de 67 mètres pour 1,80 mètre de large. L’em­ploi d’une tech­no­lo­gie de haut ni­veau (ou­vrage pré­fa­bri­qué en ate­lier, mon­té sur le site par six ou­vriers seule­ment) per­met de tra­vailler sur l’im­pact vi­suel de la pas­se­relle.

Dé­nuée de hau­bans, celle-ci de­vient une ligne épu­rée in­sé­rée dans le pay­sage des gorges de l’Hé­rault. C’est que la tech­nique ne doit ni do­mi­ner ni ins­tru­men­ta­li­ser l’ar­chi­tec­ture. Il faut pou­voir main­te­nir le jeu avec les failles et les ten­sions propres aux projets. L’uti­li­sa­tion du bé­ton fi­bré pour l a ré­sille du J4 à Mar­seille (MuCEM, 2013) trouble ain­si la per­cep­tion que l’on a du bâ­ti­ment et de son en­ve­loppe, os­cil­lant entre ru­go­si­té et lé­gè­re­té, or­ga­ni­ci­té et ar­ti­fi­cia­li­té. Autre exemple, la ri­gueur et la sim­pli­ci­té ap­pa­rentes du siège d’ITER (In­ter­na­tio­nal Ther­mo­nu­clear Ex­pe­ri­men­tal Reac­tor), à Ca­da­rache (2012), sont per­tur­bées par une fa­çade pour­vue d’un ri­deau de lames brise-so­leil en bé­ton noir, qui se creuse, enfle et on­dule de fa­çon ir­ré­gu­lière. De la mo­der­ni­té critique de la villa Ly­pren­di (Toulon, 1998) à la grande boucle asy­mé­trique en mar­que­te­rie de bé­ton du stade Jean-Bouin (Pa­ris, 2013), l’ar­chi­tec­ture de Ru­dy Ricciotti s’af­firme comme un signe « hé­té­ro­gène et pa­ra­doxal » (3). Ru­dy Ricciotti re­ven­dique un ma­nié­risme dont on trouve les ra­cines chez des ar­tistes (il cite par exemple son ami Gé­rard Tra­quan­di : « Le ma­nié­risme, c’est la syn­thèse des sa­voirs ») et des écri­vains (« à l’image de Bar­bey d’Au­re­vil­ly, faire les phrases ar­chi­tec­tu­rales les plus longues pos­sibles »). Le dé­par­te­ment des arts de l’Is­lam au Louvre (avec Ma­rio Bel­li­ni, 2012) en est une illus­tra­tion. Ins­tal­lé dans la cour Vis­con­ti, ce nou­vel es­pace ac­cueille près de trois mille oeuvres ve­nues d’Inde, d’Iran, de Turquie ou en­core d’Es­pagne. Il pos­sède une toi­ture tri­an­gu­lée en double nappe en verre, re­cou­verte d’une maille mé­tal­lique do­rée. Pour mettre en va­leur la di­ver­si­té et la ri­chesse de la col­lec­tion (ob­jets re­li­gieux et pro­fanes, raf­fi­ne­ment du tra­vail sur les ma­té­riaux, formes et mo­tifs abs­traits et dé­co­ra­tifs), Ricciotti a conçu un toit flot­tant ap­puyé sur huit po­teaux. Ce voile libre, en lé­ger re­trait des fa­çades du mu­sée, crée un jeu dans la per­cep­tion de la lu­mière et de la ma­tière : la nappe d’alu­mi­nium de­vient sem­blable à un tex­tile. Sa di­men­sion or­ne­men­tale et les rap­ports d’échelle avec l’ar­chi­tec­ture du site his­to­rique s’en trouvent com­plexi­fiés. Ils ins­taurent une dia­lec­tique de l’on­du­la­tion et de la trame qui couvre au­tant qu’elle re­lie.

MA­TIÈRE ET PLAS­TIQUE

Ondes, failles, ré­silles, vo­lumes tron­qués… Ru­dy Ricciotti tra­vaille et dé­forme les vo­lumes, les épais­seurs et les masses, per­turbe les li­mites entre le de­hors et le de­dans. Les images, donc, ne sont ja­mais simples, évi­dentes. La ré­sille du MuCEM, si elle pa­raît fa­mi­lière par ses ac­cents orien­taux et or­ga­niques, si elle su­blime la mi­né­ra­li­té du pay­sage mé­di­ter­ra­néen, se charge aus­si d’une cer­taine vio­lence par ses di­men­sions et sa noir­ceur, comme s’il n’y avait pas d’in­no­cence pos­sible. Le centre cultu­rel Ai­mé Cé­saire à Gen­ne­vil­liers (2013) est un prisme ir­ré­gu­lier de bé­ton blanc évi­dé dont les ou­ver­tures, évo­quant les toiles la­cé­rées de Lu­cio Fon­ta­na, se dé­ploient sur les fa­çades et les angles du bâ­ti­ment. On re­trou­vait dé­jà ce geste de dé­for­ma­tion des vo­lumes dans le Sta­dium de Vi­trolles (1990), un faux car­ré au sol, et le Col­lège 750 de Saus­setles-Pins (1992), un lé­ger tra­pèze et non un rec­tangle. Pour Ricciotti, il y a là un plai­sir évident à « tra­hir les va­leurs de la mo­der­ni­té », à in­tro­duire du doute. Quelque chose contra­rie tou­jours les prin­cipes de to­ta­li­té, d’ho­mo­gé­néi­té. Chaque bâ­ti­ment a pour fonc­tion de désa­mor­cer un ré­cit et une image de l’ar­chi­tec­ture prêts à consom­mer, ou­vrant à des ma­ni­pu­la­tions, à des dis­tor­sions sty­lis­tiques et for­melles. Le che­mi­ne­ment de l’ar­chi­tecte se nour­rit de re­la­tions pri­vi­lé­giées avec des ar­tistes, comme Gilles Ma­hé, pré­cur­seur de l’art re­la­tion­nel, Ber­nard Ba­zile, Ju­lien Blaine. Le sculp­teur ber­li­nois Fred Ru­bin est no­tam­ment in­ter­ve­nu pour la phil­har­mo­nie Ni­ko­lai­saal de Pots­dam (2000), le Pa­villon Noir d’Aix-enP­ro­vence (2004) et le siège d’ITER. Dans la salle du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de ce bâ­ti­ment dé­dié aux re­cherches sur l’éner­gie, l’ar­tiste a ins­tal­lé un lu­mi­naire qui vient du siège de l’en­tre­prise en ex-RDA. C’est un ob­jet dé­ra­ci­né et re­cy­clé dont le contexte idéo­lo­gique s’est es­tom­pé avec le temps. Sa pré­sence est presque une aber­ra­tion, fai­sant en­trer en col­li­sion deux mondes scien­ti­fiques et po­li­tiques an­ta­go­nistes.

NI CONCES­SIONS NI COM­PAS­SION

Ru­dy Ricciotti fa­vo­rise ain­si les col­la­bo­ra­tions qui re­mettent en cause l’au­to­ri­té sym­bo­lique de l’ar­chi­tec­ture, son ar­khê (du grec fon­de­ment, prin­cipe, com­man­de­ment). En 1997, il ac­com­pagne Christophe Ber­da­guer et Ma­rie Pé­jus dans la concep­tion de huit Mai

sons qui meurent, des projets qui s’au­to­dé­truisent à l’échelle de la vie de leurs ha­bi­tants, se­lon dif­fé­rents pro­ces­sus (phé­no­mènes na­tu­rels, éro­sion des ma­té­riaux). En 2011, il tra­vaille avec Claude Vial­lat pour la Mai­son de l’em­ploi à Saint-Étienne. Sur les quatre fa­çades, Ru­dy Ricciotti a re­pris le mo­tif de l’ar­tiste (le « ha­ri­cot ») dé­cli­né en ou­ver­tures éclai­rées de nuit, en rouge, vert et bleu : « L’idée était de dé­pos­sé­der lâ­che­ment l’ar­chi­tecte de sa res­pon­sa­bi­li­té. En 1968, Vial­lat vou­lait re­pous­ser les li­mites de la pein­ture, et je vou­lais re­pous­ser en 2000 celles de l’écri­ture dans un lieu qui parle de chô­mage. » Avec Sup­port / Sur­face, Claude Vial­lat in­vente la dis­pa­ri­tion du cadre et met en crise l’ap­pré­hen­sion des dé­li­mi­ta­tions ma­té­rielles de la pein­ture. Ce geste trans­po­sé à l’échelle du bâ­ti­ment a pour ef­fet de « tuer » la ques­tion de la pro­por­tion, mo­di­fiant les hié­rar­chies construc­tives et sym­bo­liques de l’ar­chi­tec­ture. La fa­çade n’est plus un masque im­per­son­nel pla­te­ment ryth­mé par les ou­ver­tures. C’est la plas­ti­ci­té qui l’em­porte, ac­cor­dant une nou­velle identité au bâ­ti­ment. Les projets de Ru­dy Ricciotti sont aus­si exem­plaires en rai­son de l’at­ten­tion por­tée à la com­plexi­té des pro­grammes. Le Frac Basse-Nor­man­die et le mu­sée-mé­mo­rial du camp de Ri­ve­saltes re­pré­sentent deux dé­fis par leur ins­crip­tion dans des sites char­gés d’his­toire. Le Frac Basse-Nor­man­die (li­vrai­son en 2015) s’ins­tal­le­ra dans un an­cien

couvent du 19e siècle, dans un quar­tier à proxi­mi­té du centre ville de Caen. Il s’agit de re­struc­tu­rer le bâ­ti­ment et d’y ajou­ter une ex­ten­sion. La lo­gique spa­tiale du cloître est renforcée par l’ajout d’un qua­trième cô­té sou­li­gné par une longue poutre en bé­ton fi­bré. L’en­semble du pro­jet se ca­rac­té­rise par la dis­cré­tion de l’in­ter­ven­tion contem­po­raine et un jeu sur la ré­flexion : grand mi­roir d’eau en toi­ture, par­ties vi­trées de la construc­tion neuve et du cloître. Ru­dy Ricciotti uti­lise les contraintes du site his­to­rique pour dé­ve­lop­per une poé­tique du che­mi­ne­ment, de la dis­pa­ri­tion et du re­flet. Le mu­sée-mé­mo­rial de Ri­ve­saltes (li­vrai­son fin 2014) se­ra un lieu de re­cherche et d’ex­po­si­tion ins­tal­lé au coeur d’un site mar­qué par une his­toire tra­gique. Camp d’internement de ré­pu­bli­cains es­pa­gnols, puis de tran­sit vers les camps d’ex­ter­mi­na­tion pour les juifs et les tzi­ganes, le site de Ri­ve­saltes ac­cueillit aus­si des har­kis à la fin de la guerre d’Al­gé­rie. Se­mi-en­ter­ré, le bâ­ti­ment est un mo­no­lithe de bé­ton ocre rouge dont la hau­teur ne dé­pas­se­ra pas celle des ba­ra­que­ments voi­sins. Par l’opa­ci­té de son vo­lume, le pro­jet ex­prime le re­jet d’une ar­chi­tec­ture spec­ta­cu­laire et com­pas­sion­nelle. Cette ma­té­ria­li­té à la fois brute et humble sym­bo­lise les ten­sions entre per­sis­tance et ef­fa­ce­ment de la mé­moire, entre bonne et mau­vaise conscience de la na­tion fran­çaise. L’oeuvre de Ru­dy Ricciotti ne cesse de dia­lo­guer avec les fon­da­men­taux du vo­ca­bu­laire ar­chi­tec­tu­ral, dé­cons­trui­sant les codes du fa­ça­disme et du fonc­tion­na­lisme. À lire ses écrits, à l’écou­ter convo­quer les fi­gures ad­mi ré­es (d’Ar­thur Cra­van à Pier Pao­lo Pa­so­li­ni), on com­prend qu’il cherche à hu­ma­ni­ser une dis­ci­pline qui s’est éloi­gnée de ses ra­cines tech­niques comme po­li­tiques. L’in­tro­duc­tion d’un ferment de doute dans l’ar­chi­tec­ture per­met de dé­pouiller la construc­tion contem­po­raine de ses as­pects « confor­tables », ras­su­rants, nor­més. Cette vo­lon­té critique est pri­mor­diale. Elle in­cite à pen­ser le pro­jet d’ar­chi­tec­ture se­lon un prin­cipe dia­lec­tique qui lie étroi­te­ment orien­ta­tions éthiques et es­thé­tiques. Elle est une quête d’équi­libre hu­main, une hy­po­thèse an­crée dans le réel qui se re­nou­velle et se sin­gu­la­rise à chaque pro­jet.

(1) L’Ar­chi­tec­ture est un sport de com­bat, conver­sa­tion

avec David d’Équain­ville, Pa­ris, Tex­tuel, 2013. Les pro­pos de Ru­dy Ricciotti sont ex­traits d’un en­tre­tien in­édit réa­li­sé à Cas­sis le 23 oc­tobre 2013. (2) « La ra­tio­na­li­té ly­rique », ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion Ricciotti ar­chi­tecte, Pa­ris, Ci­té de l’ar­chi­tec­ture et du pa­tri­moine/Le Gac Press, 2013. (3) Ca­ta­logue Ar­chi­lab 2000, Or­léans, HYX édi­tions. À pa­raître chez An­dré Frère édi­tions et Pros­pet­tive Edi­zio­ni, un ou­vrage qua­dri­lingue (la­tin, ita­lien, fran­çais et pro­ven­çal) de Fla­vio Man­gione consa­cré à l’oeuvre de Ru­dy Ricciotti.

Mu­sée du Louvre, Pa­ris. Dé­par­te­ment des arts de l’is­lam. Pa­ris. 2012 (© An­toine Mon­go­din). De­part­ment of Is­la­mic Art

Ci-des­sus / above: Mu­sée des ci­vi­li­sa­tions de l’Eu­rope et de la Mé­di­ter­ra­née (MuCEM), Mar­seille. 2013. (© Li­sa Ricciotti) Page de droite/ page right: Stade Jean Bouin, Pa­ris. 2013. (© O. Amsellem)

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