Amour ou désa­mour du théâtre ?

In and Out of Love with Thea­ter. Alis­sone Si­nard

Art Press - - ART PRESS 413 - Ali­sonne Si­nard

« On peut pré­fé­rer Mo­zart à Bach, Dos­toïevs­ki à Tol­stoï, mais per­sonne n’ose­ra at­ta­quer la mu­sique ou la littérature. On peut pré­fé­rer Ma­net à Cour­bet sans que la pein­ture elle-même soit mise en cause », écrit Georges Ba­nu. En re­vanche, le théâtre n’échappe pas à la ten­sion entre les deux ex­trêmes, et le dé­bat reste à ja­mais ou­vert, ir­ré­so­lu, en sus­pens. L’ai­mer, ne pas l’ai­mer… en tant qu’art proche de la vie, son double sus­pect et exal­tant, ac­com­pli par des êtres vi­vants sur un pla­teau qui se consti­tue en mi­cro­cosme, le théâtre sus­cite des po­lé­miques, de­puis les Grecs et les Pères de l’Église jus­qu’à nos jours. Sha­kes­peare l’a éri­gé en mé­ta­phore du monde

as­si­mi­lé à une scène, Pla­ton en leurre trom­peur. Le dé­bat reste in­dis­so­ciable de cet art im­pur qui n’a ja­mais ces­sé d’être écar­te­lé entre ses par­ti­sans et ses pro­cu­reurs, qu’ils soient ac­teurs ou spec­ta­teurs. Georges Ba­nu in­ter­roge les mo­tifs de cette dis­corde à par­tir des ar­gu­ments avan­cés par ceux qui « font » le théâtre, par les ar­tistes qui aiment et ceux qui ré­prouvent la pra­tique « bâ­tarde » de la scène. Il n’y a pas de ré­ponse, mais des ques­tions sans cesse re­con­ver­tibles car « on peut se ré­veiller en amant du théâtre et fi­nir la jour­née en ad­ver­saire ir­ré­duc­tible », af­firme Ba­nu. Et comment ne pas ci­ter l’am­bi­guï­té de la pos­ture de Pe­ter Handke : « Comme rien ne me pa­rais­sait plus étran­ger que le théâtre, je me suis dit que j’al­lais écrire une pièce qui jus­te­ment me sé­pa­rait du théâtre. C’est de­ve­nu

Ou­trage au pu­blic. » Au théâtre de l’Odéon, des ar­tistes qui en­tre­tiennent avec le théâtre une re­la­tion double, ja­mais as­sou­vie, mais qu’ils placent au coeur même de leur pra­tique, à ja­mais in­dé­cise, ont dia­lo­gué. Cette re­la­tion les dé­fi­nit et les rend uniques, car ni en­tiè­re­ment ac­quis ni tout à fait ré­tifs à la scène, ils ne choi­sissent pas. Ils se confrontent avec ce qui consti­tue le noyau dia­lec­tique du théâtre ré­su­mé à quatre ques­tions, lors de ces dé­bats ac­cueillis dans la salle Ro­ger Blin – l’homme de théâtre qui n’a ja­mais pé­ché par ex­cès d’amour, comme Jean-Louis Bar­rault, et a su re­con­naître dans Be­ckett la fi­gure em­blé­ma­tique de la re­la­tion an­ti­no­mique amour / désa­mour. Voi­ci, ici réunis, quelques pro­pos qui in­vitent à pour­suivre non pas le pro­cès, mais le dé­bat, comme dans une vieille ci­té grecque.

VOIR, NE PAS VOIR

Yves Bon­ne­foy ne di­sait-il pas ré­cem­ment que la meilleure condi­tion pour en­tendre le théâtre de Sha­kes­peare se­rait d’être plon­gé dans le noir ? Valère No­va­ri­na, au­teur et met­teur en scène, mo­dule la proposition : « Je ne pense pas qu’il y ait le vi­sible d’un cô­té et l’in­vi­sible de l’autre. Il n’y a pas de di­cho­to­mie. L’in­vi­sible est une couche de réa­li­té en plus, il oeuvre à la com­plexi­fi­ca­tion de l’image. C’est quelque chose qui vient faire voir autre chose, en plus de ce qui est là… Je cherche la “lo­go­sco­pie". Je vou­drais voir le lan­gage, la ba­lis­tique du lan­gage… Voir le lan­gage comme une ombre ma­té­rielle dans l’es­pace qui peut nous ren­ver­ser. » Pour Laure Ad­ler, écri­vaine et spec­ta­trice as­si­due, « on va au théâtre pour com­mu­nier, pour par­ta­ger, pour être en com­mu­nau­té, car de cette com­mu­nau­té peut sur­gir quelque chose d’es­sen­tiel pour notre ima­gi­naire per­son­nel. Parce que nous sommes en­semble, dans des mo­ments d’at­ten­tion flot­tante, sur­gissent des images men­tales. C’est un in­vi­sible au­quel mène le vi­sible de la scène ».

RES­PI­RER AILLEURS

Au­jourd’hui, moins que ja­mais, le théâtre ne se re­plie sur lui-même et, à dé­faut de pu­re­té, il cherche à re­trou­ver un amour me­na­cé en élar­gis­sant son champ, en in­té­grant des al­lu­vions étran­gères, en se nour­ris­sant d’un « ailleurs » sau­veur. Pip­po Del­bo­no en a fait son prin­cipe de conduite : « Ce qui vient du de­hors me nour­rit lorsque je re­trouve quelque chose qui m’ap­par­tient. Rien ne m’est étran­ger, j’ex­plore d’autres champs, je col­la­bore avec d’autres gens, mais, à la fin, je re­tourne à mon es­to­mac. Et pour moi, l’es­to­mac, c’est le théâtre. L’es­to­mac, au sens orien­tal de centre ir­ra­diant des pou­voirs que cha­cun y conserve ! Le théâtre, c’est comme la mère qui m’a don­né la force et me per­met de voya­ger. J’y re­viens tou­jours pour po­ser les ques­tions es­sen­tielles – la mort, le ra­chat… On est tout le temps des élèves au théâtre. Il faut être en re­cherche et en voyage. » Le ro­man­cier Laurent Gau­dé avoue : « J’écris loin du théâtre… S’éloi­gner du théâtre et al­ler dans le monde cher­cher des choses que l’on ra­mè­ne­ra en­suite sur le pla­teau, comme caisse de ré­so­nance ou pour trou­ver des formes qui vont tordre la tra­di­tion. Grâce à ce­la, il est peut-être pos­sible de trou­ver des ré­ponses propres à la ques­tion es­sen­tielle du ré­cit. Le ro­man m’aide à faire sau­ter les cou­tures du théâtre et à m’éloi­gner de son mi­lieu pour en­tre­te­nir le dé­sir et l’at­tente. Fuir le théâtre ne m’in­té­resse pas, je me re­con­nais plu­tôt dans une lo­gique d’ex­plo­ra­tion des terres de l’écri­ture. J’aime me si­tuer dans la zone bâ­tarde entre le ro­man et le théâtre. » Le cé­lèbre adage nietz­schéen re­vient sou­vent dans les pro­pos des ad­ver­saires, qui dé­plorent la pré­sence des vi­vants consi­dé­rés comme ma­té­riaux contra­riant les exi­gences de maî­trise et de du­rée de l’art. Et le plus ré­pu­té reste Gor­don Craig, qui dres­sa l’éloge uto­pique de la sur­ma­rion­nette dont cer­tains grands ar­tistes de la scène mo­derne comme Ro­bert Wil­son ou Ta­deusz Kan­tor se sont ap­pro­chés. Re­né de Cec­cat­ty, écri­vain et col­la­bo­ra­teur d’Alfredo Arias, pré­cise : « Je mets la mort du cô­té de la pré­sence hu­maine. Quel­qu’un qui se trouve sur le pla­teau est ex­trê­me­ment me­na­cé et, par­fois, les ou­tils du théâtre – le masque, la ma­rion­nette – le pro­tègent. Alfredo de­mande aux ac­teurs non pas de se déshu­ma­ni­ser, mais d’aban­don­ner sur le pla­teau leurs an­goisses per­son­nelles, de se cen­trer en met­tant de l’ordre dans le chaos. C’est ce que cherche Wil­son, mais lui aus­si a be­soin de la vi­bra­tion hu­maine, la­quelle reste tout à fait ir­rem­pla­çable. »

HU­MAIN, TROP HU­MAIN

Est-ce au nom du dé­fi­cit d’in­hu­main que de nom­breux hommes de théâtre pro­cèdent à l’usage de ma­chines et de tant d’autres tech­no­lo­gies de pointe ? « Il ne s’agit pas du rap­port entre le vi­vant et la mort, avance Jean-Fran­çois Pey­ret, qui ouvre avec bon­heur la scène aux or­di­na­teurs et aux images de syn­thèse, mais plu­tôt du rap­port entre hu­main et mé­ca­nique. La scène reste le lieu pri­vi­lé­gié de l’in­ter­ac­tion entre des co­mé­diens bien hu­mains et la tech­no­lo­gie. C’est in­té­res­sant de par­ve­nir à l’ordre, mais sans sa­cri­fier l’hu­main. Les ma­rion­nettes ou les pou­pées conti­nuent à pro­cu­rer la sen­sa­tion de vie, mais en sus­ci­tant l’in­quié­tante étran­ge­té qui mo­tive leur uti­li­sa­tion. Le théâtre est un lieu d’ex­pé­ri­men­ta­tion, et la fron­tière entre le vi­vant et tout ce qui est de l’ordre du mé­ca­nique reste une in­ter­ro­ga­tion es­sen­tielle. »

FUIR LE THÉÂTRE

Cette en­vie de « fuite » ha­bite les met­teurs en scène in­quiets, qui ne s’ac­com­modent pas du théâtre, mais qui pour­tant y res­tent, sur le mode de la re­la­tion ten­due, cris­pée, entre amour et désa­mour. Pa­trice Ché­reau l’a in­car­né, il était in­vi­té à ce dé­bat et son ab­sence s’est fait res­sen­tir. Il de­vait dia­lo­guer avec Kr­zysz­tof War­li­kows­ki, son double plus jeune. Ce der­nier confie : « Au dé­but, je n’étais pas par­ti­cu­liè­re­ment amou­reux du théâtre. J’ai étu­dié pour connaître la phi­lo­so­phie, l’es­thé­tique. Mais j’ai dé­cou­vert que j’ap­pre­nais plus vite au théâtre qu’à l’uni­ver­si­té. J’ai en­suite com­pris que le dan­ger pro­vient du fait que l’on sait ce qu’est le théâtre, c’est pour­quoi je re­fuse de plus en plus le théâtre de ré­per­toire ; c’est un men­songe qu’il faut fuir. » Dans le théâtre, un ac­ci­dent l’in­té­resse plus que la per­fec­tion. C’est de l’hu­main. « Chaque fois que je fais du théâtre, je me de­mande comment bous­cu­ler les gens, c’est la rai­son pour la­quelle je me perds de plus en plus, je ne sais plus dans quelle réa­li­té je me trouve. Ce qui m’in­quiète, c’est de m’adres­ser à une so­cié­té qui a ces­sé d’être désar­mée. Le théâtre doit être l’es­pace d’une li­ber­té ab­so­lue, mais pour qu’il sur­vive, il faut que la so­cié­té se ré­veille. » Amour et désa­mour ? C’est bien de cette ir­ré­so­lu­tion que le théâtre se nour­rit.

Alis­sone Si­nard est doc­to­rante en études théâ­trales. Georges Ba­nu, uni­ver­si­taire et es­sayiste, a ré­cem

ment pu­blié Amour et désa­mour du théâtre (Actes

Sud, 2013) et les Voyages du co­mé­dien (Gal­li­mard, 2013).

« Mac­beth ». 2010 Mise en scène / di­rec­tor: Kr­zysz­tof War­li­kows­ki

« Or­chi­dées ». Mise en scène : Pip­po Del­bo­no. Théâtre du Rond-Point, Pa­ris. 29 jan­vier - 16 fé­vrier 2014. (Ph. Ma­rio Bren­ta). “Or­chids” di­rec­ted P. Del­bo­no

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