Édito

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Catherine Millet

Dans le par­cours de tout ar­tiste, il est des oeuvres, une seule par­fois, un en­semble d’autres fois, qui consti­tuent le pre­mier pas sur un ter­rain en­core in­ex­plo­ré, de ce genre d’étape qui fait dire ré­tros­pec­ti­ve­ment qu’il y a eu un avant et qu’il y a un après. En gé­né­ral, l’ar­tiste sait, même si ce n’est en­core que confu­sé­ment, que le mo­ment est im­por­tant, l’en­ga­ge­ment ir­ré­ver­sible. Il n’est pas rare qu’il l’ac­com­pagne d’un ma­ni­feste. Dans le voyage – que j’ai presque en­vie d’ap­pe­ler in­ter­pla­né­taire – en­tre­pris par Ri­chard Texier, les Pantheo-Vor­tex, sé­rie ini­tiée en 2011, ap­par­tiennent à cette ca­té­go­rie, et c’est pour mar­quer l’im­por­tance de cette flo­rai­son d’ob­jets à peine iden­ti­fiés, et en­re­gis­trer la pleine conscience des en­jeux qu’ils re­cèlent, que ce ca­hier d’art­press a été conçu. Comme le sou­ligne Vincent Ces­pedes dans le texte d’ou­ver­ture, aus­si sûr que l’ar­tiste soit de ses moyens, le doute n’en est pas moins l’une des condi­tions né­ces­saires de la créa­tion, et le be­soin de l’échange avec les autres se fait res­sen­tir. De fait, une oeuvre réus­sie n’est pas celle qui laisse béat, mais au contraire celle dont la por­tée se me­sure aux échos qu’elle pro­duit dans la pen­sée. Les textes ici ras­sem­blés prouvent que les Pantheo-Vor­tex en­gendrent des ondes nom­breuses. Les Pantheo-Vor­tex sont au coeur de ce ca­hier spé­cial. L’ana­lyse de Paul Ar­denne, le long dia­logue avec Ra­phaël Cuir, s’ils ne dis­sipent pas tout le mys­tère qui les nimbe, et au­quel l’ar­tiste tient beau­coup– on va le com­prendre –, du moins les éclairent-ils ; ils en ex­pliquent la ge­nèse, en livrent quelques secrets de fa­bri­ca­tion, en­vi­sagent leur por­tée. Il faut dire que tous ceux qui connais­saient dé­jà le tra­vail de l’ar­tiste ont été sur­pris lors­qu’ils ont dé­cou­vert dans son ate­lier ces noyaux exo­tiques, ces ga­lets rou­lés par le dé­luge, ces joyaux sertis dans l’im­pal­pable, ces pla­nètes sur­gis­sant de nulle part, tous comme en lé­vi­ta­tion sur leur stèle presque im­ma­té­rielle. Ils connais­saient de lui des ta­bleaux aux sur­faces au­tre­ment plus char­gés de pig­ments et de ma­té­riaux di­vers, vé­ri­tables pa­limp­sestes. Mais il est vrai que Ri­chard Texier s’était d’abord don­né pour tâche de car­to­gra­phier le ciel, et que tra­vaillant au sol, il n’en gar­dait pas moins la tête dans les étoiles. L’art, et tout par­ti­cu­liè­re­ment ce­lui de notre temps, est tou­jours un ar­ra­che­ment qui condense le des­tin même de tout homme : qui s’ex­trait du li­mon pour, tour­nant les yeux vers ce qu’il ne peut at­teindre, en cher­cher tou­te­fois le sens. On ver­ra que Ri­chard Texier nous pré­pare en­core quelques ex­pé­riences as­cen­sion­nelles… C’est la rai­son pour la­quelle il a pa­ru né­ces­saire de faire fi­gu­rer dans ces pages le texte que Zéno Bianu consacre à la sé­rie des grandes pein­tures in­ti­tu­lée Chaos­mos. Aus­si sur­gis­sants que soient les Pantheo

Vor­tex, ils viennent bien de quelque part. De même, et parce que ceux-ci sont ren­dus pos­sibles par la tech­no­lo­gie nu­mé­rique, li­ra-t-on l’ar­ticle de Be­noît La­bour­dette qui ra­conte la dé­cou­verte pa­ral­lè­le­ment, par Ri­chard Texier, du « po­cket film » et même de la ca­mé­ra-drone ! Ri­chard Texier est dé­ci­dé­ment en­tou­ré d’amis qui aiment le pro­vo­quer (c’est une forme de dia­logue). Dans les pages qui suivent, il dit comment c’est son ami, l’édi­teur Eric Hig­gins, qui, en lui met­tant un ap­pa­reil entre les mains, lui a pra­ti­que­ment fait dé­cou­vrir la pho­to­gra­phie et ce qu’elle pou­vait lui of­frir. Voi­là comment une at­ten­tion in­fi­ni­ment plus grande, mi­nu­tieuse, obs­ti­née au réel l’a conduit à don­ner nais­sance à une ga­laxie de pla­nètes fa­bu­leuses. Em­bar­que­ment.

Catherine Millet In any ar­tist’s ca­reer there are works, or pe­rhaps just a single work, that open up a pre­vious­ly unex­plo­red ter­ri­to­ry. They are tur­ning points, and loo­king back we of­ten say there was a be­fore and an af­ter. Ge­ne­ral­ly, an ar­tist knows, if on­ly ha­zi­ly, that these mo­ments are im­por­tant, the com­mit­ment ir­re­ver­sible. It is not unu­sual for them to re­gis­ter this step with a ma­ni­fes­to. In the jour­ney—which I am al­most in­cli­ned to des­cribe as in­ter­pla­ne­ta­ry—un­der­ta­ken by Ri­chard Texier, the

Pantheo-Vor­tex se­ries be­gun in 2011 re­pre­sents one such mo­ment. It was to un­ders­core the im­por­tance of this blos­so­ming of ba­re­ly iden­ti­fied ob­jects, and re­cord full awa­re­ness of the is­sues they em­bo­dy, that this spe­cial art­press pu­bli­ca­tion was concei­ved. As Vincent Ces­pedes states in his ope­ning text, ho­we­ver confi­dent t he ar­tist may be i n his tech­nique, doubt is al­ways an es­sen­tial in­gre­dient of crea­tion. Hence the need for dia­logue with others. A suc­cess­ful work of art is not one that pro­vokes a slack-ja­wed stu­por, but one that sti­mu­lates ideas. The texts as­sem­bled here show that the

Pantheo-Vor­tex works trig­ger more than their fair share of men­tal vi­bra­tions. The Pantheo-Vor­texes form the heart of these pages. The ana­ly­sis by Paul Ar­denne and the long dia­logue with Ra­phaël Cuir shed some light on these works, ex­plai­ning their ori­gin and gi­ving de­tails of how they are made and what they say, but do not dis­pel the mys­te­ry that is un­ders­tan­da­bly che­ri­shed by the ar­tist. It must be said that those al­rea­dy fa­mi­liar with Texier’s work were sur­pri­sed when they saw these exo­tic cores in his stu­dio, these stones wa­shed up by the flood, these je­wels set in the im­pal­pable, these pla­nets from now­here, all see­min­gly le­vi­ta­ting on their al­most im­ma­te­rial stele. They were used to seeing pain­tings thick with pig­ment and ma­te­rials, like pa­limp­sests. Texier, it is true, be­gan by set­ting out to map the sky: wor­king with the can­vas at his feet, he still had his head in the stars. Art, es­pe­cial­ly in our own times, is al­ways a wres­ting that condenses hu­man des­ti­ny. It pulls it­self clear of the silt and looks to what can­not be rea­ched, but whose mea­ning can pe­rhaps be illu­mi­na­ted. Texier, as we will see here, can still of­fer us some as­cen­ding ex­pe­riences. That is why we felt it ne­ces­sa­ry to in­clude Zéno Bianu’s text about the ma­jor se­ries of pain­tings tit­led Chaos­mos. Ho­we­ver sud­den the emer­gence of the Pantheo-Vor­tex works, they still come from so­mew­here. Li­ke­wise, and be­cause these works are tech­ni­cal­ly pre­mi­sed on di­gi­tal tech­no­lo­gy, Be­noît La­bour­dette’s ar­ticle re­lates Texier’s res­ponse to the po­cket film and ca­me­ra drone. Ma­ni­fest­ly, Ri­chard Texier’s friends like to pro­voke him (it’s a form of dia­logue). In the pages that fol­low, he ex­plains how his friend, pu­bli­sher Eric Hig­gins, li­te­ral­ly put a ca­me­ra in his hands and hel­ped him dis­co­ver the pos­si­bi­li­ties of pho­to­gra­phy. And that is how an in­fi­ni­te­ly grea­ter, me­ti­cu­lous and dog­ged at­ten­tion to the real led him to create these fa­bu­lous pla­nets.

Catherine Millet Trans­la­tion, C. Pen­war­den

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