Adolf Port­mann la forme ani­male

Adolf Port­mann La Forme ani­male La Bi­blio­thèque

Art Press - - ART PRESS 413 - Fa­brice Hadjadj

« Ce qu’il y a de plus pro­fond en l’homme, di­sait Paul Va­lé­ry, c’est la peau. » Avec Adolf Port­mann, on peut al­ler plus loin et dire, au su­jet non seule­ment de l’homme, mais de la bête, et même de toute forme vi­vante : ce qu’il y a de plus se­cret, ce sont les ap­pa­rences. Il ne s’agit pas que du vi­sage, « épi­pha­nie de l’in­fi­ni », se­lon Lé­vi­nas. Il s’agit aus­si du zèbre, du cal­mar géant, de la queue du paon, de la co­quille en spi­rale d’un gas­té­ro­pode, de l’ar­chi­tec­ture des ra­dio­laires, du nez rouge vif aux ailes bleues rayées du man­drill, du rose en point d’in­ter­ro­ga­tion du fla­mand rose… Ce qui saute aux yeux de l’en­fant, hé­las, le vieux sa­vant tend à ne plus le consi­dé­rer. C’est cet éton­ne­ment juvénile, sans doute, qui mo­ti­va sa re­cherche, mais il ne le laisse que mieux der­rière lui, comme une fai­blesse dont il a honte, et il élève dé­sor­mais son re­fus de l’émerveillement « au rang d’un re­non­ce­ment hé­roïque ».

AVEU­GLE­MENT MÉ­THO­DIQUE DU SA­VANT

S’il s’aveugle par mé­thode, c’est dans un ap­pé­tit de clair­voyance et de maî­trise. Il sup­pose que les ap­pa­rences sont trom­peuses parce que – comme une femme conci­liante – elles se donnent trop fa­ci­le­ment. Dès lors il s’em­ploie à une double tâche: cher­cher der­rière elles, « de l’ex­té­rieur vers l’in­té­rieur », et les ré­duire à une somme de fonc­tions. D’abord le scal­pel et le mi­cro­scope élec­tro­nique (ou l’as­tro­no­mique lunette), pour al­ler sous la sur­face, vers l’in­fi­ni­ment pe­tit (ou vers l’in­fi­ni­ment grand), et c’est ain­si que notre sa­vant perd ce que Port­mann ap­pelle le « me­dio­cos­mos », le monde de la per­cep­tion com­mune. Il di­ra par exemple que le fé­mi­nin vient des chro­mo­somes XX, et pro­tè­ge­ra ain­si ses yeux contre l’abîme d’une vulve ou le so­leil d’une poi­trine. Après quoi, pour mieux s’as­su­rer de la chose, il la ra­mène à de la phy­sio­lo­gie, du cal­cu­lable, du ma­ni­pu­lable, éloi­gnant ce que le contact réel lui au­rait fait sen­tir : que ce­la même qui s’offre nu au re­gard, qui se livre vi­brant à la ca­resse, ne se dé­robe que mieux dans son mys­tère. Au 18e siècle, de­vant le scien­tisme gran­dis­sant, Jo­seph Jou­bert ob­ser­vait dé­jà à l’en­contre de l’ob­ser­va­tion ex­pé­ri­men­tale : « Je vou­drois sca­voir sur quel fon­de­ment on ima­gine que le mi­cro­scope et autres verres qui nous font voir au­tre­ment que les yeux, nous montrent réel­le­ment les ob­jets tels qu'ils sont en ef­fet. Les ap­pa­rences pro­duites par ces verres ne peuvent-elles pas être aus­si trom­peuses que celles pro­duites par les li­queurs qui servent à la vue dans l'oeil ? » Peut-être, mais le sa­vant n’a pas vou­lu ad­mettre que toutes ses pé­né­tra­tions échouent contre de l’im­pé­né­trable. Aus­si met-il toute son in­tel­li­gence à per­cer, à dé­mas­quer, à dé­flo­rer, sans s’aper­ce­voir que ce­la le rend moins hos­pi­ta­lier et même moins voyant. Tout le jeu de la vie est bien­tôt conçu par lui comme un grand Mec­ca­no. Il pré­tend vous ex­pli­quer ce qu’est une croi­sière en vous mon­trant la salle des ma­chines, et peut par là mieux igno­rer la ren­contre avec l’in­con­nu sur le pont, au mi­lieu de la mer sans bord. Ou bien, se­lon une autre com­pa­rai­son de Port­mann, il vous en­traîne dans les cou­lisses de théâtre, vous fait voir le fonc­tion­ne­ment de la ré­gie, vous en­seigne comment les co­mé­diens ap­prennent leur rôle, et pense ain­si vous avoir suf­fi­sam­ment four­ni le sens de la pièce qui se joue sur la scène… À cette pers­pi­ca­ci­té à oeillères, le grand zoo­logue bâ­lois op­pose ce que l’on pour­rait nom­mer une su­per­fi­cia­li­té critique, qui em­brasse plus large et voit plus pro­fond que toutes nos soup­çon­neuses et in­va­sives ra­dio­sco­pies. Une telle dé­marche n’a pu que frap­per les grands phé­no­mé­no­logues, à com­men­cer par Mer­leau-Pon­ty. Dans son cours de 1957-58 au Col­lège de France, il com­mente Port­mann et dé­clare à son tour : « Il faut cri­ti­quer l’as­si­mi­la­tion de la no­tion de vie à la no­tion d’uti­li­té. » Pour­quoi cette as- si­mi­la­tion est-elle si cou­rante ? Parce que, pour être moins contem­pla­tive, elle n’en est que plus ef­fi­cace. Elle per­met « d’in­fluen­cer tech­ni­que­ment les phé­no­mènes », constate Port­mann. Et les phé­no­mènes na­tu­rels sont dès lors sé­lec­tion­nés se­lon leur confor­mi­té à ce cri­tère tech­no­cra­tique. L’ani­mal n’est plus qu’un « sac phy­sio­lo­gique » ou une « col­lec­tion d’ou­tils ». C’est ain­si que le néo-dar­wi­nisme rend compte de l’ap­pa­ri­tion des formes vi­vantes uni­que­ment en termes d’adap­ta­tion, d’avan­tage sé­lec­tif, de per­for­mance uti­li­taire. Mais, ce fai­sant, il ne rend pas jus­tice à leur va­rié­té sur­abon­dante. Il di­ra que les rayures du zèbre ont une « fonc­tion cryp­tique », lui per­met­tant de se ca­mou­fler dans les herbes hautes ou de se pro­té­ger contre les mor­sures des mouches; et que les stries de la seiche à la sai­son des amours ont une « fonc­tion si­gna­lé­tique », ser­vant à dé­clen­cher un com­por­te­ment sexuel. Ce qui n’est pas faux, mais reste par­tiel et même par­tial, car on s’en­ferre dans une vi­sion lo­gis­tique plus que lo­gique, et l’on n’ex­plique pas le pour­quoi de cette forme spé­ci­fique, son élé­gance, sa sin­gu­la­ri­té, quand au lieu de sa ri­chesse il eût suf­fi d’un mé­ca­nisme élé­men­taire et mo­no­tone. On pour­rait d’ailleurs dire que la vraie ques­tion n’est pas « Pour­quoi les zèbres ont-ils des rayures ? », mais « Pour­quoi les rayures ont-elles des zèbres ? »

RHI­NO­CÉ­ROS ET TESTICULES

Contre le fonc­tion­na­lisme ha­bi­tuel de cer­tains scien­ti­fiques, Port­mann ren­voie à notre pre­mière ren­contre avec un ani­mal, la fas­ci­na­tion que sus­ci­ta sa forme, mê­lée de crainte et d’en­chan­te­ment, et la ma­nière que nous eûmes d’es­sayer de l’ap­pri­voi­ser par de pre­miers des­sins mal­adroits : on s’es­saye à faire un chat, un che­val, un élé­phant, on de­mande aux grands de des­si­ner un mou­ton ou même de faire le loup…

Port­mann était lui-même des­si­na­teur, et sans doute est-ce cet art du des­sin, comme école de la vi­sion, qui lui a per­mis de contem­pler mieux qu’avec des ap­pa­reils so­phis­ti­qués. Il le laisse en­tendre : notre concep­tion de la na­ture se­rait plus exacte si elle se fon­dait moins sur le pa­ra­digme de l’in­gé­nieur que sur le re­gard du poète ou du peintre : « Par­fois de­vant l’as­pect de ces formes, il nous semble ren­con­trer des fan­tas­ma­go­ries de notre vie oni­rique, des pro­duits de notre ima­gi­na­tions [Que l’on songe à l’épeire dia­dème, au pois­son-lan­terne, au ca­lao bi­corne, ou même au rhi­no­cé­ros à pro­pos du­quel Ches­ter­ton écri­vait : « C’est une chose que de dé­crire la ren­contre avec une gor­gone ou un grif­fon, une créa­ture qui n’existe pas. C’en est une autre que de dé­cou­vrir que le rhi­no­cé­ros existe bel et bien, et de prendre plai­sir au fait qu’il a tout l’air d’une créa­ture qui n’existe pas. »]. Une telle in­tui­tion doit être prise au sé­rieux […]. Nous vou­lons y voir le signe que l’in­con­nu est à l’oeuvre au­tour de nous aus­si bien qu’en nous. Ce n’est pas un ha­sard si la créa­tion ar­tis­tique […] a éprou­vé de­puis tou­jours, face au ca­rac­tère éton­nant de ces formes ani­males, quelque chose qui est par­fois ressenti comme une fra­ter­ni­té dif­fi­ci­le­ment sai­sis­sable. Dans ce sen­ti­ment, il y a la cer­ti­tude que, dans les or­ga­nismes, nous ren­con­trons un se­cret ap­pa­ren­té à ce­lui de notre propre vie. » Les au­rochs de Las­caux et de Chauvet, la

Raie de Char­din, l’Hal­la­li du cerf de Cour­bet, les oi­seaux de Braque ou les arbres de Mon­drian nous rap­pellent qu’avec la na­ture il y va d’abord d’une ap­pa­ri­tion éblouis­sante, d’un gé­nie des formes ori­gi­nel et in­dé­pas­sé. Le mo­tif des plu­mages est d’ailleurs tel qu’un pin­ceau semble avoir pas­sé des­sus : seule la par­tie ap­pa­rente des plumes est cha­toyante, tan­dis que celle qui reste ca­chée sous le tui­lage est tou­jours terne et à peine tein­tée. On est bien là face à une « con­fi­gu­ra­tion op­tique », un « or­gane à être vu », en­core plus étrange quand il est sé­cré­té par ces mol­lusques aveugles qui pour­tant dé­ploient se­lon leur es­pèce une pro­di­gieuse va­rié­té de co­quilles. Et le zoo­logue en vient à po­ser des ques­tions fan­tas­tiques. Par exemple, pour­quoi les testicules des mam­mi­fères ap­pa­raissent-elles dans des bourses en de­hors de la ca­vi­té ab­do­mi­nale ? « Comment ex­pli­quer qu’un or­gane si né­ces­saire à la conser­va­tion de l’es­pèce soit ain­si ex­po­sé? » Et il montre la li­mite de toutes les so­lu­tions uti­li­ta­ristes à ce pro­blème – qui est du reste aus­si une énigme es­thé­tique… ce pe­tit pa­quet qui pen­douille mol­le­ment quand il n’est pas dou­lou­reu­se­ment com­pri­mée dans notre pan­ta­lon… Mais est-ce seule­ment un pro­blème ? N’estce pas plu­tôt cette fan­tai­sie bou­le­ver­sante, qui est le coeur même de l’être ? Ce que ne cesse de ré­pé­ter Port­mann, c’est que « la forme ani­male dé­passe les né­ces­si­tés élé­men­taire de la conser­va­tion ». Af­fir­ma­tion qui vaut aus­si pour la forme vé­gé­tale : « Il en va de même avec les in­nom­brables mo­dèles de feuilles ; on a beau sou­te­nir l’uti­li­té de leur forme pour l’écou­le­ment de l’eau dans les fo­rêts tropicales ou sou­li­gner la dis­po­si­tion en mo­saïque des feuilles de nos arbres pour l’ab­sorp­tion de la lu­mière, on n’a pas ex­pli­qué le moins de monde les in­nom­brables va­riantes que pré­sentent les ner­vures, les dé­cou­pures ou les limbes des feuilles, leurs di­vi­sions et leurs for­ma­tions sy­mé­triques, tout ce que les plantes nous donnent à voir dans une ex­trême ri­chesse. » Port­mann nous dé­gage ain­si de ce que le phi­lo­sophe Ro­bert Spae­mann ap­pelle « l’on­to­lo­gie bour­geoise » et son « in­ver­sion té­léo­lo­gique ». Se­lon une telle on­to­lo­gie, le vi­vant n’est ja­mais que la fixa­tion d’une stra­té­gie de conser­va­tion. Mais si tel est le cas, pour­quoi l’aven­ture de la vie, si pré­caire, en com­pa­rai­son de la so­li­di­té sé­cu­laire du mi­né­ral ? Le vi­vant se conserve, sans doute, si­non il ne se­rait pas là, mais sa conser­va­tion est tou­jours la conser­va­tion d’une forme spé­ci­fique et sur­pre­nante. La forme n’est donc pas pour la conser­va­tion, mais la conser­va­tion pour la forme. Comme le dit si bien Mer­leau-Pon­ty lors­qu’il évoque la pen­sée de Port­mann : « La vie, ce n’est pas sui­vant la dé­fi­ni­tion de Bi­chat, l’en­semble des fonc­tions qui ré­sistent à la mort, mais c’est une puis­sance d’in­ven­ter du vi­sible. » Contre le ré­duc­tion­nisme tech­no­ca­pi­ta­lis­tique, Ba­taille s’était dé­jà in­sur­gé, à la suite de Sade. Il re­con­nais­sait dans la na­ture non pas une éco­no­mie fri­leuse, mais une dis­pen­dieuse pro­di­ga­li­té, une pro­li­fé­ra­tion gra­tuite de vic­times pour l’hé­ca­tombe, et l’on pour­rait dire que toute sa pen­sée de l’éro­tisme et de la dé­pense im­pro­duc­tive s’en­ra­cine dans cette vi­sion somp­tuaire du vi­vant mor­tel. Si Port­mann re­con­naît cette gra­tui­té, elle ne re­lève tou­te­fois pas pour lui de l’ab­surde, mais de la grâce : « L’er­reur de nom­breux es­prits bien in­ten­tion­nés consiste à exi­ger un ren­ver­se­ment ra­di­cal ; à les en­tendre, il fau­drait rem­pla­cer la do­mi­na­tion trop ex­clu­sive de l’en­ten­de­ment par une fan­tai­sie ef­fré­née ; au ra­tio­na­lisme ex­clu­sif, il fau­drait op­po­ser un ir­ra­tio­na­lisme to­tal. » Hei­deg­ger avait aus­si no­té que ces er­reurs contraires s’en­tre­tiennent l’une l’autre : l’em­pire du cal­cul pro­voque la ré­ac­tion du ca­price, et c’est pour­quoi notre monde tech­ni­cien est aus­si rem­pli de sen­ti­men­ta­lisme, et sa ra­tio­na­li­té ins­tru­men­tale, tra­ver­sée de ré­gres­sion pul­sion­nelle. Pour Port­mann, la gra­tui­té et l’uti­li­té ne s’ex­cluent pas, mais la se­conde est une dé­li­mi­ta­tion de la pre­mière. Tel vi­vant « fonc­tionne » pour « don­ner à voir » une ap­pa­rence ori­gi­nale, et plus on monte vers des formes plus or­ga­ni­sées, plus l’ori­gi­na­li­té est forte et se di­ver­si­fie. Il y a bien des forces, des ma­té­riaux, des fonc­tion­na­li­tés dans la na­ture, mais la na­ture n’est pas d’abord un stock d’éner­gies et de ma­té­riaux à ex­ploi­ter : elle est d’abord une in­croyable gé­né­ro­si­té à ma­ni­fes­ter des formes. Phy­sis, di­saient les Grecs. D’un verbe qui veut es­sen­tiel­le­ment dire : se pré­sen­ter à la lu­mière, s’épa­nouir dans une vi­si­bi­li­té d’au­tant plus écla­tante que son prin­cipe est in­vi­sible.

Des­sin d’Adolf Port­mann

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