La viande de Mou­ton Fé­lix Rehm

Sor­tie le 11 juin 2014

Art Press - - ART PRESS 413 -

Au Fes­ti­val de Lo­car­no, Mou­ton a été ré­com­pen­sé par le prix spé­cial du ju­ry pour les Ci­néastes du pré­sent, et par le Léo­pard d’or du meilleur pre­mier film. Il avait éga­le­ment été pré­sen­té à la Vien­nale, où notre col­la­bo­ra­teur Fé­lix Rehm avait eu l’oc­ca­sion de le voir pour la pre­mière fois.

L’acte de nais­sance du film, c’est la trans­for­ma­tion d’Au­ré­lien Bou­vier (Mi­chael Mor­men­tyn) en Mou­ton. Une si­gna­ture or­ga­ni­sée par une as­sis­tante so­ciale marque la sé­pa­ra­tion du jeune garçon avec sa mère et l’aban­don de son nom qui ne se­ra plus ja­mais men­tion­né. Af­fran­chi de son état ci­vil, de son pas­sé, Au­ré­lien de­vient une sur­face vierge, c’est-à-dire un ac­teur, un bes­tiau, se­lon le mot d’Al­fred Hit­ch­cock. À la suite à cette tran­sac­tion li­mi­naire, Mou­ton ap­par­tient aux réa­li­sa­teurs, Ma­rianne Pis­tone et Gilles De­roo – qui l’en­voient im­mé­dia­te­ment en cui­sine.

TRANS­FI­GU­RA­TION

Aide-cui­si­nier dans un res­tau­rant de pois­sons à Cour­seulles-sur-Mer, Mou­ton porte des caisses, tra­vaille la chair, com­pose avec soin ses as­siettes. Simple et ser­viable, c’est lui que le chef en­voie nour­rir les der- niers clients lorsque le per­son­nel est en train de man­ger. Si Pis­tone et De­roo ont ac­quis la bête, c’est pour qu’elle se laisse do­ci­le­ment dé­vo­rer et tis­ser la laine sur le dos. Dès sa pre­mière ap­pa­ri­tion d’ac­teur, un éche­veau de sens com­mence à être as­sem­blé sur son corps nu et ton­du. Alors que Mou­ton se pré­pare dans une salle de bain, une ra­dio et un en­traî­neur crient que l es j oueurs ont été « conqué­rants » lors du der­nier match. Suit un in­sert sur des bottes noires en­fi­lées par le hé­ros. Le fi­lage d’une nou­velle ta­pis­se­rie nor­mande dé­bute : avant même d’être cui­si­nier, Mou­ton est un che­va­lier. Quelques sé­quences plus tard, des cra­chas d’amis sur son vi­sage béat de plai­sir, des dé­tails sur ses pieds et son dos cou­vert des stig­mates de l’ado­les­cence, re­des­sinent sa fi­gure : Mou­ton est un saint. Cette trans­fi­gu­ra­tion vo­lon­taire d’un ac­teur à l’air in­no­cent ain­si qu’un plan re­pro­dui­sant l’Ori­gine du monde rap­pellent l’Hu­ma­ni­té de Bru­no Du­mont (1999). Mais, comme on pou­vait s’y at­tendre, la ca­no­ni­sa­tion des ani­maux n’est pas pra­ti­quée de la même ma­nière dans le Nord et en Nor­man­die. « Je n’ai ja­mais dit que les ac­teurs étaient du bé­tail. Ce que je di­sais c’est qu’il fal­lait les trai­ter comme tel ». Du­mont et le couple Pis­to­neDe­roo se dis­tinguent dans leur ma­nière d’ap­pli­quer cette sen­tence d’Hit­ch­cock. Du­mont est un éle­veur du Nord, adepte du mode ex­ten­sif. Ses ac­teurs ne se fa­tiguent pas trop ; ce sont les cadres ma­gni­fiques et larges dans les­quels ils paissent qui font le bou­lot.

SA­CRI­FICE

Le pas­to­ra­lisme qu’il dé­fend est sin­gu­lier : ses bêtes sont da­van­tage ten­dues vers le ciel qui s’étend à perte de vue que vers l’herbe qu’elles sont cen­sées brou­ter. Du­mont les élève, non pour les en­grais­ser, mais pour leur faire quit­ter leurs en­ve­loppes ter­restres. La sain­te­té de la bête par­quée dans le plan est fi­na­le­ment tou­jours prou­vée par une lé­vi­ta­tion. Pis­tone et De­roo pra­tiquent un éle­vage en ap­pa­rence plus cruel : l’in­ten­sif. Mou­ton est per­çu comme un amas de laine des­ti­né à être tis­sé, comme une masse de viande, des­ti­née à être dé­vo­rée. Su­rex­ploi­té, l’ani­mal sert de bête de bât pen­dant son éle­vage, amas­sant sur son dos les in­ten­tions et les ré­fé­rences dé­po­sées par les ci­néastes via des cuts et des zooms. Ce tra­vail ache­vé, l’ani­mal est fi­na­le­ment dé- cou­pé : lors de la fête de la sainte Anne, Mou­ton se fait, en ef­fet, tron­çon­né le bras par un fou. Il s’agit d’un sa­cri­fice : le per­son­nage dis­pa­raît alors en plein mi­lieu du film. Les créa­tures de Du­mont s’élèvent au ciel lors­qu’elles par­viennent à se dé­ta­cher de la pe­san­teur ter­restre, Mou­ton est au contraire sanc­ti­fié parce qu’il a ac­cep­té d’of­frir sa viande en par­tage. Seuls quelques élus sont sau­vés dans l’Hu­ma­ni­té. Le saint, Pha­raon de Win­ter, bé­nit les êtres qui croisent sa route, dont no­tam­ment un co­chon. Le sa­cri­fice de Mou­ton a une por­tée bien plus grande : tous les êtres qui lui sur­vivent sont ré­di­més. Pour le sa­lut du genre hu­main, le Ch­rist a « pris la place de l’agneau im­mo­lé et s’est don­né à man­ger tel l’agneau pascal que l’on par­tage » (1) dans la religion juive. Cette des­crip­tion de l’eu­cha­ris­tie per­met de com­prendre le geste de Mou­ton et les deux par­ties qui suivent son sa­cri­fice : « Ils vivent la suite de leur vie » et « Et ils se sou­vinrent de Mou­ton ». Le quo­ti­dien

des amis du dis­pa­ru est triste, mais bé­ni. Tous tra­vaillent au­près d’ani­maux (dans un res­tau­rant de pois­sons, dans un che­nil, dans une bou­che­rie) et forment avec eux une com­mu­nau­té de chairs en souf­france. La mé­moire du sa­cri­fié est conser­vée par Louise, la bou­chère, qui, tra­vaillant la viande, lui écrit qu’elle ne pour­ra ja­mais l’ou­blier. La cruau­té de Mou­ton fait sa splen­deur. Un jeune homme ac­cepte de sa­cri­fier son corps au film, d’être sup­pli­cié par les coupes d’un mon­tage si­gni­fiant, afin que tous les êtres qui lui sur­vivent puissent être re­gar­dés avec amour. Par son geste, des pois­sons dis­sé­qués, des oi­seaux re­cou­verts de ga­soil, des chats mal­trai­tés, des chiens em­pri­son­nés, des boeufs dé­cou­pés et les hommes qui ac­com­plissent ces sé­vices sont tous mis à éga­li­té, comme des mor­ceaux de viande.

Fé­lix Rehm

( 1) Em­ma­nuel Falque, les Noces de l’agneau, Es­sai phi­lo­so­phique sur le corps et l’eu­cha­ris­tie, Le Cerf, 2011. Fé­lix Rehm, an­cien élève de l’École nor­male su­pé­rieure, suit la for­ma­tion de la Fé­mis. Col­la­bore à la re­vue Web In­de­pen­den­cia. First vie­wed by our contri­bu­tor Fé­lix Rehm at the Vien­nale,

Mou­ton ( Sheep) re­cent­ly won the Spe­cial Ju­ry Prize and the Gol­den Leo­pard for the best first film at the Lo­car­no film Fes­ti­val. The film be­gins when Au­ré­lien Bou­vier (Mi­chael Mor­men­tyn) is trans­for­med in­to Mou­ton: Sheep. The young boy signs away his con­nec­tion with his mo­ther un­der the ae­gis of a so­cial wor­ker and re­lin­quishes his name, which will ne­ver be men­tio­ned again. Shorn of his so­cial ID and past, Au­ré­lien be­comes a blank sur­face, an ac­tor—what Al­fred Hit­ch­cock cal­led cat­tle. As a re­sult of this li­mi­na­ry tran­sac­tion, Mou­ton be­longs to the di­rec­tors, Ma­rianne Pis­tone and Gilles De­roo, who im­me­dia­te­ly send him off to the kit­chen.

TRANS­FI­GU­RA­TION

A kit­chen help in a fish res­tau­rant in Cour­seulles-sur-Mer, Mou­ton car­ries crates, works the flesh, ca­re­ful­ly com­poses plates. Simple and willing, he’s the one the chef sends out to serve the last clients when the staff are all ea­ting. If Pis­tone and De­roo have ac­qui­red the beast, it is so that it will dum­bly let it­self be de­vou­red and have the wool from its back wo­ven. Right from the ac­tor’s first ap­pea­rance, a skein of mea­ning is as­sem­bled on his na­ked, shorn bo­dy. As Mou­ton makes rea­dy in a ba­throom, a coach sings the praises of his “ag­gres­sive” players in the last match. An in­sert now shows the he­ro slip­ping on his black boots. The wea­ving of ano­ther Nor­man ta­pes­try be­gins: be­fore he was a prep chef, Mou­ton was a knight. A few se­quences la­ter, gob­bets of his friends’ spit land on his bliss­ful face, and de­tails of his feet and his back co­ve­red with the stig­ma­ta of ado­les­cence re­draw Mou­ton as a saint. This willing trans­fi­gu­ra­tion of an in­no­cent-loo­king ac­tor and a shot of The Ori­gin of the World re­call Bru­no Du­mont’s film L’Hu­ma­ni­té. But as we might have ex­pec­ted, the ca­no­ni­za­tion of ani­mals does not pro­ceed in the same way in the North of France as it does in Nor­man­dy. “I ne­ver said all ac­tors are cat­tle; what I said was all ac­tors should be trea­ted like cat­tle.” Du­mont and Pis­tone-De­roo dif­fer in their ways of ap­plying Hit­ch­cock’s dic­tum. Du­mont is a bree­der from the North, his mode is ex­ten­sive. The ac­tors don’t have to over-exert them­selves, for it is the ma­gni­ficent wide-screen shots in which they graze that get the job done. In Du­mont’s sin­gu­lar pas­to­ra­lism, his beasts are drawn more to the end­less sky than to the grass they are sup­po­sed to chomp on. Du­mont breeds them not to fat­ten them up but to get them to leave their earth­ly en­ve­lopes. The saint­li­ness of the beast pla­ced in the frame is, in the end, al­ways pro­ven by le­vi­ta­tion. The in­ten­sive hus­ban­dry prac­ti­ced by Pis­tone and De­roo seems more cruel. Mou­ton is seen as a mass of wool for wea­ving, like a piece of meat to be de­vou­red. Over-ex­ploi­ted, used as a pack ani­mal, his back is bur­de­ned with the in­ten­tions and re­fe­rences loa­ded on­to to it by the film­ma­kers with their cu­ta­ways and their zooms. Once this work has been done, the ani­mal is fi­nal­ly cut up: during the feast of Saint Ann, Mou­ton has his arm sawn off by a mad­man. This is a sa­cri­fice: the cha­rac­ter di­sap­pears right in the middle of the film. Du­mont’s crea­tures rise up to hea­ven when they ma­nage to break free of earth­ly gra­vi­ty. In contrast, Mou­ton is sanc­ti­fied be­cause he of­fers his own flesh for his fel­lows.

SA­CRI­FICE

On­ly the cho­sen few are sa­ved in L’Hu­ma­ni­té. The saint Pha­raon de Win­ter blesses the beings who cross his path, in­clu­ding a pig. The im­pli­ca­tion of Mou­ton’s sa­cri­fice are more far-rea­ching: all the beings that sur­vive him are re­dee­med. For the sal­va­tion of hu­man­kind, Ch­rist “took the place of the im­mo­la­ted lamb and gave him­self to be ea­ten like the Eas­ter lamb that is sha­red” in the Je­wish religion.(1) This des­crip­tion of the Eu­cha­rist helps us un­ders­tand Mou­ton’s ac­tion and the two parts of the film that fol­low his sa­cri­fice: “They li­ved the rest of their life” and “They re­mem­be­red Mou­ton.” The eve­ry­day life of the dead man’s friends is sad but bles­sed. All of them work with ani­mals (in a fish res­tau­rant, a ken­nel, a but­cher’s shop) and form, with those ani­mals, a com­mu­ni­ty of suf­fe­ring flesh. The me­mo­ry of the sa­cri­fi­cial vic­tim is kept by Louise the but­cher who, when wor­king with the meat, writes that she will ne­ver for­get him. The cruel­ty of Mou­ton is al­so its splen­dor. A young man sa­cri­fices his bo­dy to the film, is tor­tu­red by the thou­sand cuts of the edi­ting and its mea­ning, so that all the beings who sur­vive him can be loo­ked upon with love. By his ac­tion the dis­sec­ted fish, the birds co­ve­red with oil, the mis­trea­ted cats, the im­pri­so­ned dogs, the quar­te­red oxen and the men who tor­ture are all pla­ced on an equal foo­ting, like bits of meat.

Fé­lix Rehm Trans­la­tion, C. Pen­war­den

(1) Em­ma­nuel Falque, Les Noces de l’Agneau, Es­sai phi­lo­so­phique sur le corps et l’eu­cha­ris­tie, Pa­ris: Le Cerf, 2011. Alum­nus of t he École Nor­male Su­pé­rieure, Fé­lix Rehm is stu­dying at the Fe­mis film school.

Cette page et page sui­vante/ this page and page right: « Mou­ton » ( Sheep). 2013. Film de/ by Ma­rianne Pis­tone et/ and Gilles De­roo. Avec/ with David Me­ra­bet

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