Jean Louis Sche­fer la pein­ture et nous

Jean Louis Sche­fer Les Joueurs d’échecs P.O.L

Art Press - - ART PRESS 413 -

Contem­po­rain de Gior­gione et de Ti­tien, dont on res­sent par­fois l’in­fluence dans son art, Pâ­ris Bor­done a peint plu­sieurs ta­bleaux dans les­quels le dé­cor ar­chi­tec­tu­ral est très pré­sent : une Beth­sa­bée au bain, une An­non­cia­tion ou en­core Une par­tie d’échecs, dont le sens reste mys­té­rieux : les per­son­nages re­pré­sen­tés ne sont pas iden­ti­fiés et la por­tée al­lé­go­rique de la scène a été ou­bliée… Du pain bé­ni pour l’his­to­rien de l’art, mis au dé­fi de l’in­ter­pré­ter. En 1969, Jean Louis Sche­fer avait re­le­vé ce dé­fi, consa­crant son tout pre­mier livre, Scé­no­gra­phie d’un ta­bleau à une ten­ta­tive d’ana­lyse (ou de lec­ture) de cette oeuvre. Cet ou­vrage, qui af­fir­mait l’exis­tence du ta­bleau comme « une com­bi­na­toire, une cos­mo­lo­gie, un jeu, un dé­cou­page, un théâtre… de la si­gni­fi­ca­tion », avait alors été sa­lué, ou­vrant ce­pen­dant sur ce que son au­teur consi­dère ré­tros­pec­ti­ve­ment comme un mal­en­ten­du : la sé­mio­lo­gie des arts vi­suels. Qua­ran­te­cinq ans après, dans un nou­vel opus tour­nant es­sen­tiel­le­ment au­tour de la même oeuvre, il se sou­vient que le livre « por­tait à la fois sur le su­jet et sur les dis­po­si­tifs par les­quels une scène, une his­toire, une fable ou peut-être même un pro­verbe s’ar­ti­cu­laient ». Mais Sche­fer nous aver­tit : ses Joueurs d’échecs ne sont pas « une cor­rec­tion ajou­tée », son nou­veau livre étant « dans l’idée d’une autre es­pèce de réa­li­té du ta­bleau et de sa scène ». Cette réa­li­té est d’abord éclai­rée par le rap­port que Sche­fer éta­blit entre les ar­chi­tec­tures du ta­bleau et celles fil­mées par An­to­nio­ni dans la Notte, dont il sou­ligne l’in­tel­li­gence des construc­tions d’es­paces, comme le fait que les ac­teurs, pro­gram­més-ca­drés par la géo­mé­trie des lignes et des plans, « ne jouent pas ». De même la Chute d’Icare de Brue­gel peut être éclai­rée, et ré­ci­pro­que­ment, par BlowUp d’An­to­nio­ni, avec la fi­gure ca­chée de la mort dans le buis­son. Deux ap­proches qui font plus que se com­plé­ter, deux ap­proches qui sont pour ain­si dire de même na­ture, dans la me­sure où les ana­lyses de Sche­fer ne re­lèvent « pas d’un dis­cours (de la trans­mis­sion d’un sa­voir), mais d’une écri­ture (d’une re­cherche dont l’ob­jet n’est pas une construc­tion, mais l’énigme d’une ori­gine) », comme il l’in­dique dans l’Homme or­di­naire du ci­né­ma.

À TOI DE JOUER

Les deux joueurs d’échecs de Bor­done ne jouent pas non plus : oc­cu­pant bien sûr une place cen­trale, l’échi­quier est en ef­fet tour­né vers le spec­ta­teur. Et les deux fi­gures qui le flanquent, sen­ti­nelles aux man­teaux de ve­lours dou­blés de four­rure, semblent ou­vrir l’in­ter­pré­ta­tion avec l’« apos­trophe “à toi de jouer” » (nous sou­li­gnons). Dans ce dis­po­si­tif sa­vant, d’autres fi­gures tran­si­tion­nelles sont dis­tin­guées : le ser­vi­teur qui des­cend les marches de cette scène au sol car­re­lé, pas­sant d’un plan ou d’un re­gistre à un autre, ou la main qui tient la pièce d’échecs, im­mo­bi­li­sée dans son mou­ve­ment comme un oi­seau en plein vol, dans un geste qui évoque ce­lui du Double por­trait de Ga­brielle d’Es­trées et de la du­chesse de Vil­lars. Im­mo­bi­li­sa­tion des fi­gures où Pierre Klos­sows­ki voyait illus­trée son idée de ta­bleau vi­vant, alors que l’oc­cu­pa­tion de l’es­pace cen­tral entre deux per­sonnes de même sexe fait éga­le­ment pen­ser à l’ana­mor­phose de crâne, chère à Jur­gis Bal­trušai­tis, dans les Am­bas­sa­deurs d’Hol­bein. Sche­fer pro­cède ain­si par ana­lo­gies, pa­ral­lé­lismes et croi­se­ments, mais aus­si bas­cul ements et dé­cro­che­ments… mu­ta­tis mu­tan­dis comme dans le ta­bleau, où la na­ture « ef­face » la géo­mé­trie, où la dé­pro­gram­ma­tion d’une par­tie de cartes, à l’ar­rière-plan, ré­pond à la pro­gram­ma­tion du jeu d’échecs… L’exa­men des dif­fé­rentes fi­gures du ta­bleau abou­tit au constat que « tout se com­pose et rien n’est contem­po­rain », si­non dans la com­bi­na­toire d’élé­ments abou­tis­sant à un « jeu de struc­ture de si­gni­fi­ca­tions pos­sibles ». De même, « deux ac­teurs d’une liai­son amou­reuse ne vivent ja­mais, en­semble, le même scé­na­rio ». Plus fluide que celle de Scé­no­gra­phie d’un ta­bleau, fi­gée par une grille d’in­ter­pré­ta­tion ju­gée trop contrai­gnante, la nou­velle ana­lyse-dé­com­po­si­tion à la­quelle se livre l’au­teur des Joueurs d’échecs re­pose à la fois sur une géo­mé­tri­sa­tion de la pen­sée et sur sa né­ga­tion. Cette po­si­tion double prend tout son sens dans l’éton­nant re­vi­re­ment opé­ré par Sche­fer : son ana­lyse pre­mière est certes cor­ro­bo­rée par la se­conde, mais celle-ci ren­force le mys­tère du ta­bleau, et « l’in­vi­ta­tion à in­ter­pré­ter se ré­sout en un sus­pens d’in­ter­pré­ta­tion, en un bé­né­fice d’énigme ». Re­con­nais­sant dès lors sa dé­faite, Sche­fer fait un re­tour sur lui-même pour po­ser la ques­tion de « l’ori­gine de la pein­ture en nous-mêmes », comme, par exemple, dans son deuxième « tome du moi », la Cause des por­traits. Ain­si il ajoute « la chair, la pein­ture et la co­mé­die des pas­sions si­mu­lées », et ce ta­bleau qui de­vait mar­quer « un re­non­ce­ment cal­cu­lé à la fa­ci­li­té ly­rique » s’ouvre au poème: nous ne sommes plus « ma­chine à in­ter­pré­ter » mais ten­tons de consti­tuer « une mé­moire ima­gi­naire qui nous fe­rait contem­po­rains de fic­tions de réa­li­tés » en nous exer­çant à la ma­ni­pu­la­tion du temps comme image.

Pâ­ris Bor­done. « Une par­tie d’échecs » (dé­tail). Vers 1550. (Staat­liche Mu­seen, Ber­lin)

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