Pa­trick Bou­vet mu­sique pa­nique

Pa­trick Bou­vet Carte son L’Oli­vier

Art Press - - ART PRESS 413 - Thier­ry Ro­ma­gné

Tout le monde sait comment Or­phée, chez les An­ciens, char­ma avec sa lyre les fauves, les pierres et même Cer­bère. Mais dans Carte son, le nou­vel opus de Pa­trick Bou­vet qui traite éga­le­ment de la mu­sique et de ses pou­voirs, le hé­ros grec n’existe plus que sous forme d’une drogue de syn­thèse, le Flash Or­pheus, et plus per­sonne ne re­vient des En­fers. Pour­sui­vant son ex­plo­ra­tion des my­tho­lo­gies mo­dernes, c’est pour­tant en connais­seur que l’au­teur aborde au­jourd’hui le su­jet. Après avoir joué dans un groupe de rock, il a dé­ve­lop­pé un uni­vers so­nore entre la mu­sique ré­pé­ti­tive et ce que l’on ap­pelle « les mu­siques nou­velles ». Ses com­po­si­tions dans ce do­maine ne sont d’ailleurs pas sans lien avec son écri­ture lit­té­raire, faite de pro­po­si­tions dis­po­sées comme des vers sur la page et se suc­cé­dant à un rythme ra­pide, ha­ché, pro­po­si­tions dont les termes sont fré­quem­ment re­com­bi­nés, jus­qu’à ré­vé­ler le non-dit des si­tua­tions.

Carte son se pré­sente comme un ré­cit mi­ni­mal, une épure dans la­quelle les per­son­nages n’ont au­cune épais­seur. Ce sont des ar­ché­types sans nom et qui ne dia­loguent pas. Ils pré­fèrent les mes­sages à sens unique, les tweets, les com­mu­ni­qués de presse, les dé­cla­ra­tions de leurs avo­cats. Le per­son­nage prin­ci­pal en est la star. On la voit fil­mée au dé­but du ré­cit en femme-pan­thère, pour un clip. Elle s’en­ferme en­suite chez elle avec ses ma­chines et son pro­duc­teur afin d’en­re­gis­trer un disque, avant de ré­ap­pa­raître sur la po­chette de l’al­bum, sur You­Tube ou dans les ru­meurs en­flant sur la toile, jus­qu’au concert par le­quel le livre se ter­mine. Les seules pé­ri­pé­ties de cette exis­tence de rêve très contrô­lé, si l’on peut les ap­pe­ler ain­si, sont deux in­tru­sions. La pre­mière est le fait d’un stal­ker, un de ces fans rô­deurs qui par­vient à s’in­tro­duire dans sa pro­prié­té et sa vie, dé­clen­chant ain­si une crise dans son couple qui en­traîne son boy

friend dans une spi­rale in­fer­nale et des­truc­trice. La se­conde est une in­ter­view réa­li­sée par une équipe de la té­lé­vi­sion à qui la chan­teuse confie com­bien sa jeu­nesse a été so­li­taire, au mi­lieu des formes en­fan­tines et tou­jours un peu ef­frayantes des car­toons, qui furent une pré­sence réelle et ef­fi­cace pour elle « sous LSDis­ney ». Mais ces deux sé­quences ne peuvent don­ner d’épais­seur au per­son­nage car le soup­çon existe tou­jours qu’il s’agisse sim­ple­ment de deux temps forts d’une cam­pagne pro­mo­tion­nelle or­ches­trée par l’ar­tiste soucieuse de réus­sir le lan­ce­ment de son disque et sa tour­née en créant le buzz. Dans ce monde ren­ver­sé, on a aban­don­né de­puis long­temps toute pré­ten­tion vé­ri­ta­ble­ment hu­maine, et les évé­ne­ments les plus tou­chants ne sont sou­vent que des ten­ta­tives réus­sies pour scé­na­ri­ser une vie ca­li­brée en vue du show.

MU­TA­TION DU SON

Le texte ne s’ar­rête pour­tant pas à la des­crip­tion de la sur­face de l’en­ter­tain­ment, il en ré­vèle aus­si les zones d’ombre. Dans ce monde de la mu­sique mé­ta­mor­pho­sée en spec­tacle, les fron­tières ré­pu­tées les plus étanches de­viennent po­reuses. Dès les pre­mières pages, la star nous par­lait de sa « chambre des mer­veilles/comme il en exis­tait/à la Re­nais­sance ». Elle y conserve en fait, avec un goût mor­ti­fère pro­non­cé, des ob­jets ayant ap­par­te­nu « aux monstres de la pop ». Pen­chant que son pro­duc­teur en­cou­rage éga­le­ment au moyen de cartes à jouer re­pré­sen­tant des per­son­na­li­tés dé­cé­dées de plus en plus af­fo­lantes afin de nour­rir son com­merce avec les morts cé­lèbres : « Ian Cur­tis/tremble de tout/son corps/dans une usine/ in­fes­tée/ de rats » ou « Ni­co/ pieds nus/marche dans un dé­sert/sui­vie par/un che­val/en feu. » Car c’est ain­si qu’elle pense pou­voir trou­ver l’ins­pi­ra­tion. Dans cet uni­vers, la ma­gie ne cesse de re­layer la tech­no­lo­gie, le rêve em­piète sur le réel et les morts se mêlent aux vi­vants avec une évi­dence trou­blante. La mo­der­ni­té n’y est plus que la dou­blure des ar­chaïsmes les plus an­crés. Et quand cette femme vou­dra un en­fant, il ne pour­ra s’agir que d’une ma­chine so­phis­ti­quée, un « cy­ber­child » fa­bri­qué par une firme de Pa­lo Al­to, qui, bien en­ten­du, ne gran­di­ra ja­mais. Est-ce un ha­sard alors si cette créa­ture s’ap­pelle Pe­ter ? Dans ce ranch qui doit tant au Ne­ver­land Ranch de Mi­chael Jack­son, avec son bas­sin où nagent de gen­tils dau­phins et ses pièces im­menses mais dé­sertes, la ten­ta­tion est grande d’en­tendre que son nom de fa­mille se­ra Pan (surtout si l’on se sou­vient que la chan­son du clip, au dé­but de l’his­toire, s’in­ti­tu­lait dé­jà Pa­nic). Pan comme ce dieu bar­bu, cor­nu, aux pieds four­chus et jouant de la flûte. Pan comme ce­lui qui est certes le dieu des ber­gers mais aus­si des foules, ca­pable de faire perdre son hu­ma­ni­té à l’in­di­vi­du pa­ni­qué. La femme-pan­thère ap­pa­raît comme l’in­car­na­tion de cette mu­ta­tion sans doute mau­dite du son quand il a be­soin d’être trans­for­mé en spec­tacle de masse et d’hys­té­ri­ser les foules pour exis­ter. En ce sens, Carte son est une ré­flexion sur le de­ve­nir d’une cer­taine mu­sique plus proche de Pan que d’Or­phée et qui ne vise certes plus à toucher notre corde sen­sible. La grande force de l’au­teur au­ra été de mon­trer cette mé­ta­mor­phose mo­derne sans com­men­taires ni la­men­ta­tions. Si son texte, de prime abord, semble com­po­sé de vers brefs dis­po­sés poé­ti­que­ment sur la page, il né­glige ce­pen­dant les af­fé­te­ries ha­bi­tuelles de l’an­cienne rhé­to­rique, au pro­fit d’un jeu ver­bal par­fois ver­ti­gi­neux mais ja­mais gra­tui­te­ment vir­tuose. Du grand art, tout sim­ple­ment...

Pa­trick Bou­vet (Ph. Pa­trice Nor­mand)

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