Fa­brice Hadjadj sa­cré ora­teur

Art Press - - ART PRESS 413 - Pa­trick Ké­chi­chian

Fa­brice Hadjadj Puisque tout est en voie de des­truc­tion. Ré­flexions sur la fin de la culture et de la mo­der­ni­té Le Pas­seur

Avez-vous dé­jà ressenti, li­sant tel livre ou même telle page, un mou­ve­ment im­mé­diat de sym­pa­thie et de re­con­nais­sance à l’égard de l’au­teur ? Ce­la va plus loin, plus pro­fond, qu’un simple ac­cord in­tel­lec­tuel ou es­thé­tique. Et c’est bien l’au­teur en per­sonne, corps et mots, que vous avez sou­dain, dans un élan spon­ta­né, ir­ré­pres­sible, le dé­sir de ser­rer dans vos bras. Bon, je l’ad­mets, la chose ne peut pas, ne doit pas, être fré­quente. Tout l’exer­cice de la critique s’en trou­ve­rait ré­duit à des ef­fu­sions dé­pla­cées. Mais lorsque ce­la ar­rive, au­tant l’avouer. Et ten­ter de s’en ex­pli­quer. Ex­pli­ca­tion qui vau­dra, avan­ta­geu­se­ment, critique. Fa­brice Hadjadj est un beau par­leur. Plu­sieurs essais, de nom­breux ar­ticles (no­tam­ment dans les pages de ce ma­ga­zine) et quelques pièces de théâtre té­moignent am­ple­ment de sa qualité émi­nente d’écri­vain. Mais puisque je parle ici d’un re­cueil qui ras­semble les textes de confé­rences don­nées ici et là ces der­nières an­nées, je me sens au­to­ri­sé à em­ployer ce mot : par­leur. On pour­rait dire aus­si ora­teur, et même sa­cré ora­teur… Mais c’est bien, en pre­mier, la pa­role et sa pra­tique, sa te­nue, qu’il faut évo­quer ici. Et ce qui rend la pa­role de Fa­brice Hadjadj si belle et flam­boyante, si es­sen­tiel­le­ment joyeuse en nos temps de dé­tresse, ce n’est pas, ce n’est pas d’abord, son ta­lent, sa ca­pa­ci­té propre à rai­son­ner et à phi­lo­so­pher. Car tous ses dons, oui, lui viennent du de­hors, lui ont été comme of­ferts gra­cieu­se­ment. Et cette grâce – ap­pe­lons les choses par leur nom – prit im­mé­dia­te­ment la forme d’un de­voir, presque d’une in­jonc­tion : celle de par­ler et de (bien) faire en­tendre la vé­ri­té re­çue, qui est tout sauf pri­vée, in­di­vi­duelle. Ain­si, sans ex­cès de lan­gage, on peut dire qu’il n’a plus eu qu’à or­don­ner cette ma­tière, à la rendre in­tel­li­gible. Et les phrases se sont ran­gées en bon ordre sur sa page, puis dans sa bouche, lors­qu’un pu­blic at­ten­tif vou­lait bien les écou­ter. Le phi­lo­sophe Jean-Louis Chré­tien, mé­di­tant cette se­con­da­ri­té de la pa­role, avait dé­crit un jour le phé­no­mène : « Une voix s’est adres­sée à moi avant que je prenne la pa­role – et je ne la pren­drai qu’en ré­ponse. » Le même au­teur, un autre jour, ci­ta Tête d’or de Claudel : « Me voi­ci,/Im­bé­cile, igno­rant,/Homme nou­veau de­vant les choses in­con­nues. » Cette igno­rance, et même cette im­bé­cil­li­té ne ra­baissent pas l’écri­vain, même si elles écornent son nar­cis­sisme… En vé­ri­té, elles le re­mettent à sa vraie place, le ren­voient à sa mis­sion.

DI­GNI­TÉ

L’axe de pen­sée de notre par­leur ne lui est donc pas per­son­nel. Il l’ins­crit dans une col­lec­ti­vi­té, plus pré­ci­sé­ment une com­mu­nion, de per­sonnes, vi­vantes et mortes, proches ou loin­taines : c’est le Dieu de la Ré­vé­la­tion chré­tienne. Or, il se trouve qu’un tel axe n’em­pri­sonne pas l’es­prit mais au contraire le li­bère, ne contraint pas la conscience mais lui donne une res­pi­ra­tion in­édite, un souffle qui, po­ten­tiel­le­ment, peut dé­pla­cer les mon­tagnes. Mais soyons fair-play… Une autre forme de li­ber­té conduit à la contes­ta­tion de cet axe. On tourne au­tour, on le trouve pous­sié­reux, bran­lant ou au contraire trop res­sem­blant à une trique, à une po­tence, on dis­cute sa so­li­di­té, sa lé­gi­ti­mi­té, etc. Alors, on écrit des livres, dont l’air est connu: contre toutes les églises vi­sible et in­vi­sibles, contre la pen­sée unique, jouis­sons sans en­trave de notre li­ber­té, de nos dé­sirs, chan­tons le pro­grès, l’évo­lu­tion des moeurs et la pu­re­té re­trou­vée des consciences contre toutes les formes d’in­qui­si­tion. À l’ordre an­cien op­po­sons un ordre per­pé­tuel­le­ment nou­veau. Hadjadj fait le pa­ri in­verse et dans cette in­ver­sion, jette toutes ses forces in­tel­lec­tuelles et ver­bales. Il part d’une phrase de l’apôtre Pierre, témoin du Ch­rist et homme faillible : « Puisque tout est en voie de des­truc­tion… » Ce qui pou­vait être en­ten­du comme un constat dé­fai­tiste se re­trouve, par la ver­tu de ce « puisque », point de dé­part, jeu­nesse de pen­sée et mo­teur d’ac­tion. On peut cri­ti­quer la mo­der­ni­té se­lon di­vers angles, sous dif­fé­rentes lu­mières. À son pro­pos, Fa­brice Hadjadj for­mule des ques­tions dé­ran­geantes, élé­men­taires ce­pen­dant… Comme celles-ci : « D’où est donc sor­tie la mo­der­ni­té ? D’où vient son étrange foi en l’homme et dans l’ave­nir ? » Là où des es­prits étroits at­tendent l’avo­cat de la tra­di­tion s’avance le juge ins­pi­ré ins­trui­sant le pro­cès du monde mo­derne. Comme le fut Pé­guy, abon­dam­ment et jus­te­ment ci­té dans ce livre. L’An­glais Ches­ter­ton, avec son art du pa­ra­doxe, dé­non­çait le monde mo­derne comme « rem­pli de ver­tus chré­tiennes de­ve­nues folles ». On ne sau­rait mieux dire. Mais les spectres qui hantent notre monde ont des masques mul­tiples. Cer­tains sont gro­tesques, d’autres ont presque fi­gure hu­maine. Par­fois, ils nous sé­duisent… Pé­guy, tou­jours lui, par­lait de la fra­gi­li­té de la ver­tu d’es­pé­rance. Que cette fra­gi­li­té puisse de­ve­nir une force, la seule force qui vaille, est l’un des mys­tères de la foi en Jé­susCh­rist (Cf. saint Paul). Et cette foi en ap­pelle tou­jours à la rai­son, avec une ur­gence de plus en plus vé­ri­fiable. « L’heure est tra­gique, sans doute, écrit Hadjadj, mais la tra­gé­die ré­veille notre plus haute di­gni­té, celle d’une dé­chi­rure de bas en haut, qui in­ter­pelle le Ciel, et celle d’une cha­ri­té sur­na­tu­relle, forte comme la mort.» De cette di­gni­té, le livre de Fa­brice Hadjadj porte le très élo­quent té­moi­gnage.

Fa­brice Hadjadj (Ph. DR)

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