La­ti­fa Echakhch entre dé­po­si­tion et dé­pos­ses­sion

La­ti­fa Echakhch Bet­ween de­po­si­tion and dis­pos­ses­sion. Ber­nard Mar­ca­dé

Art Press - - ÉDITO - Ber­nard Mar­ca­dé

Dé­pos­sé­der une oeuvre de son conte­nu anec­do­tique et de la ri­gi­di­té for­melle pour n’en gar­der que l’in­ten­si­té du pro­pos al­lé­go­rique : les oeuvres de La­ti­fa Echakhch se si­tuent dans cet écart entre poé­tique et po­li­tique, dés­sai­sis­se­ment et ré­ap­pro­pria­tion. Lau­réate du prix Mar­cel-Du­champ, elle ex­pose au Centre Pom­pi­dou, Es­pace 315, du 8 oc­tobre 2014 au 5 jan­vier 2015.

Un ciel de théâtre qui tombe, des cha­peaux me­lon rem­plis d’encre noire, un mur de brique écrou­lé, un bal­lon d’équi­li­briste po­sé, une toge d’avo­cat et un ha­bit de sans-cu­lotte sus­pen­dus à un por­tant, une te­nue de go­go dan

cer je­tée sur le sol, une cible fo­raine, des chaus­sures de sport ali­gnées, des murs re­cou­verts de pa­pier car­bone, des verres à thé ma­ro­cains bri­sés, des ta­pis de prière évi­dés, des col­liers de jas­min ac­cro­chés à une che­mise, une tente de cirque af­fais­sée, des pierres qui jonchent le sol… Ces ob­jets dis­pa­rates sont tous re­liés par une même ob­so­les­cence. Ce sont des restes pour l’es­sen­tiel, des restes de gestes, des re­liques d’ac­tions, des ruines de si­tua­tions… Ar­ra­chés à leurs contextes res­pec­tifs (le music-hall, la jus­tice, la vie do­mes­tique, le cirque, la religion, l’his­toire), ces ob­jets vivent une autre vie, une vie à la fois poé­tique et po­li­tique. Les oeuvres de La­ti­fa Echakhch sont toutes in­ves­ties de cette double in­ten­si­té. Elles re­lèvent pour l’es­sen­tiel de l’al­lé­go­rie, sans ja­mais être illus­tra­tives. Sans doute, pa­ra­doxa­le­ment, parce qu’elles jouent le plus sou­vent sur une forme de lit­té­ra­li­té. Ain­si, pour réa­li­ser la Dé­gra­da­tion (2009), l’ar­tiste a ef­fec­tué une re­cherche mé­ti­cu­leuse pour trou­ver les in­signes, les dé­co­ra­tions, les épau­lettes, les bou­tons, les ga­lons et l’épée de l’époque du ca­pi­taine Dreyfus.

« Quand j’ai re­çu le ma­té­riel, je me suis re­trou­vée dans la ga­le­rie, as­sise sur une chaise avec le cos­tume sur les ge­noux, à de­voir ar­ra­cher les bou­tons et les or­ne­ments… Même si ma po­si­tion était confor­table, j’ai trou­vé ce geste d’ar­ra­chage ex­trê­me­ment violent. La ques­tion que je m’étais po­sée était de sa­voir ce qui res­tait après ce genre de cé­ré­mo­nie. » C’est la même in­ter­ro­ga­tion qui pré­side à Sto

ning (2010), oeuvre qui fait im­pli­ci­te­ment ré­fé­rence à une scène de la­pi­da­tion. « La ques­tion était as­sez simple, à la fois naïve et pro­cé­dant d’une forme de culpa­bi­li­té : à quoi ça res­semble une scène de la­pi­da­tion, une fois qu’on a en­le­vé la vic­time ? » En en­le­vant la vic­time de la scène du crime, La­ti­fa Echakhch re­double la vio­lence de la si­tua­tion pri­mi­tive (c’est une nou­velle fois une forme d’ar­ra­che­ment). Mais les pierres je­tées par l’ar­tiste ne sont pas des pierres trou­vées. Elles ont été fa­bri­quées à par­tir de vieilles briques et sculp­tées en forme de cailloux. Une ma­nière de se mettre à dis­tance du pa­thos de la si­tua­tion évo­quée. La­ti­fa Echakhch joue d’ailleurs de ces am­bi­guï­tés. « J’ai pen­sé que cette pièce pou­vait res­sem­bler à une sculp­ture de Ri­chard Long dans la­quelle on au­rait mis un pé­tard… Pen­ser ce­la m’a heur­tée, mais je l’ai fi­na­le­ment réa­li­sée… »

RO­MAN­TISME MI­NI­MAL

À l’art du dé­pla­ce­ment rea­dy­made, symp­to­ma­tique des an­nées 1980, La­ti­fa Echakhch op­pose un art de la dé­po­si­tion. Pas ques­tion ici de ré­ap­pro­pria­tion, mais plu­tôt de des­sai­sis­se­ment ; les pièces sont dé­po­sées le plus sou­vent au sol ou sus­pen­dues, hors socle, hors pié­des­tal. Il n’est pro­cé­dé à au­cune as­somp­tion, à au­cune élé­va­tion… À l’ins­tar du rea­dy­made, les ob­jets choi­sis sont or­phe­lins de leur contexte d’ex­trac­tion, mais ils ne se trouvent pas su­bli­més (nous ne sommes pas dans l’es­thé­tique de l’ob­jet trou­vé mais dans la pra­tique de l’ob­jet ar­ra­ché). Pneus brû­lés ( Smoke Ring, 2008), jeu de cartes épar­pillé au sol ( Ei­vis­sa, 2010), poudre à ca­non ré­pan­due ( Sans titre [Gun­pow­der], 2008), murs ef­fon­drés ( Tkaf, 2011), porte-dra­peaux sans dra­peau ( Fan­ta­sia, 2011), ta­pis de prière évi­dés ( Frames, 2001), map­pe­mondes frois­sées

( Glo­bus, 2010), tout, dans cette oeuvre, est voué au dé­clas­se­ment et à la dé­gra­da­tion. L’art de La­ti­fa Echakhch pro­cède d’une forme de ro­man­tisme mi­ni­mal. Du ro­man­tisme, il conserve le rap­port pri­vi­lé­gié à la littérature et au poé­tique (Paul Ce­lan est un de ses au­teurs fa­vo­ris) ; du mi­ni­ma­lisme, un sens ai­gu de la forme et de l’éco­no­mie de moyen. « J’ai gran­di au bord du lac cher à Al­phonse de La­mar­tine, un pay­sage ro­man­tique par ex­cel­lence. Je me suis en­suite ins­tal­lée à Pa­ris après la créa­tion de la Re­vue de Lit

té­ra­ture gé­né­rale. C’était su­blime ! » Tout l’art de La­ti­fa Echakhch se si­tue dans cet écart. L’ar­tiste lie son dé­sir de faire de l’art à sa lec­ture, en­fant, d’une bande des­si­née de Charles M. Schulz, What Have We Lear­ned, Char­lie Brown?, elle-même ins­pi­rée d’un poème de John McC­rae, In Flan­ders

Fields, écrit pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale, évo­quant le fait que les co­que­li­cots avaient d’abord été blancs et qu’ils étaient de­ve­nus rouges, à cause du sang ver­sé pen­dant la guerre. Son sé­jour au Li­ban en 2011 ré­ac­tive ce sen­ti­ment am­bi­gu. « Pen­dant cinq jours nous avons vi­si­té les Ar­chives de la guerre, un camp de ré­fu­giés pa­les­ti­niens… Nous avons vu des choses très dures. En me pro­me­nant dans la ville, j’ai re­mar­qué que, là aus­si, la terre était très rouge. J’ai évi­dem­ment mis cette cou­leur en rap­port avec les ré­cits de guerre ci­vile qu’on nous ra­con­tait. » Si la po­li­tique (la Pa­les­tine, l’an­ti­sé­mi­tisme, l’in­té­grisme, le Prin­temps arabe) est en fi­li­grane pré­sente dans nombre de ses pièces, ce n’est ja­mais de ma­nière os­ten­ta­toire et frontale, mais tou­jours de biais. La­ti­fa Echakhch tient à gar­der une juste dis­tance entre le ré­fé­rent et la forme. La forme est l’an­ti­dote au ca­rac­tère illus­tra­tif qui guette toute ap­proche po­li­tique. Le ré­fé­rent est ce qui per­met à l’oeuvre de ne pas som­brer dans le for­ma­lisme. Dé­po­ser un ob­jet, ce n’est pas dé­po­ser les armes, mais c’est se dé­bar­ras­ser de son ca­rac­tère su­per­fé­ta- toire, se des­sai­sir de son anec­dote pour n’en conser­ver que l’in­ten­si­té vive. L’art de La­ti­fa Echakhch est ce­lui de la dé­pos­ses­sion : il dé­pos­sède l’oeuvre de sa gran­di­lo­quence, de sa suf­fi­sance, pour mettre en lu­mière sa sim­pli­ci­té, voire sa naï­ve­té. Le ciel de théâtre qui s’ef­fondre ( la Dé­pos

ses­sion, 2014) est l’al­lé­go­rie par­faite de ce pro­ces­sus de désu­bli­ma­tion et de des­sai

sis­se­ment qui tra­verse l’en­semble des oeuvres de La­ti­fa Echakhch. Le ciel n’est-il pas le siège tra­di­tion­nel des Idées, de la trans­cen­dance, du su­blime ? Ce dé­cor qui tombe, ce sont aus­si les illu­sions qui s’écroulent, dans l’es­prit de Re­né Ma­gritte ou de Mar­cel Brood­thaers (on re­trouve éga­le­ment l’es­prit du peintre belge dans les cha­peaux me­lon rem­plis d’encre ( Chapeau d’encre, 2011). Une ma­nière mé­lan­co­lique de si­gni­fier que l’art ne peut pas vrai­ment trans­for­mer le monde, qu’il peut tout au plus, et dans le meilleur des cas, contri­buer à chan­ger la pers­pec­tive que l’on en a.

« La dé­pos­ses­sion ». 2014. Toile de théâtre ap­prê­tée, pein­ture, tube acier et sangles. Toile : 10 x 10 m Ex­po­si­tion « All around fades to a hea­vy sound », ga­le­rie ka­mel men­nour, Pa­ris, 2014. (Ph. F. Seixas. Tous les vi­suels, court. de l’ar­tiste et ga­le­rie ka­mel men­nour, Pa­ris © La­ti­fa Echakhch). “Dis­pos­ses­sion.” Pre­pa­red thea­ter can­vas, paint, steel tube, straps

Cette page, de haut en bas / this page, from top: « Mor­gen­lied » (dé­tail). 2012 . Acier, ci­maises et sys­tèmes d’ac­cro­chage pour ta­bleaux. Ex­po­si­tion à la Kuns­thalle Ba­sel, 2012. (© S. Ha­senböh­ler, Court. kauf­mann re­pet­to, Mi­lan). Steel, picture walls, fix­tures « À chaque sten­cil une ré­vo­lu­tion ». 2007 Pa­pier car­bone A4, colle, al­cool à brû­ler Ins­tal­la­tion « Spea­kers' Cor­ner » (dé­tail). Tate Mo­dern, Londres, 2008. (Ph. L. Echakhch). A4 car­bon pa­per, glue, al­co­hol

Page de droite / page right: « Tkaf » (dé­tail). 2011. Ins­tal­la­tion in si­tu : briques et pig­ment. Ex­po­si­tion « Tkaf », ka­mel men­nour, Pa­ris, 2012. (Ph. F. Seixas).

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