Thomas Hir­sch­horn flamme éter­nelle

Thomas Hir­sch­horn Kee­ping the Flame. In­ter­view par Anaël Pi­geat

Art Press - - ÉDITO - in­ter­view par Anaël Pi­geat

La flamme éter­nelle de Thomas Hir­sch­horn a brû­lé dans les salles du Pa­lais de To­kyo entre le 24 avril et le 23 juin 2014. L’ex­po­si­tion, dont le com­mis­sa­riat était as­su­ré par Ju­lien Fron­sacq, était une vaste ma­chine à pro­duire. Elle comp­tait deux foyers (au sens propre), 15 000 pneus, huit es­paces dans les­quels on trou­vait à écou­ter et à pro­duire. L’en­trée était libre. De nom­breux in­ter­ve­nants se suc­cé­dèrent au fil de l’ex­po­si­tion se­lon un prin­cipe de « non­pro­gram­ma­tion » : Phi­lippe Ar­tières, Bap­tiste La­nas­pèze, Charles Pen­ne­quin, Jacques Ran­cière, Fa­brice Rey­mond, Cla­ra Schul­mann, Laurent de Sut­ter, Ab­del­lah Taïa et bien d’autres. Avec l’écri­vain Ma­nuel Jo­seph et le phi­lo­sophe Mar­cus Stein­weg, Thomas Hir­sch­horn était pré­sent dans les salles pen­dant tout le temps de l’ex­po­si­tion.

La pre­mière étape du ren­dez-vous avec Thomas Hir­sch­horn dans son ex­po­si­tion consiste à trou­ver un en­droit calme pour par­ler, à l’écart du bruit des vi­déos et de ce­lui des in­ter­ve­nants. Cu­rieu­se­ment, ce n’est pas dans un re­coin mais au bord d’une al­lée que nous se­rons le mieux. Un vi­si­teur est ins­tal­lé sur un ca­na­pé non loin de là. Il se­rait presque en­tré dans la conver­sa­tion. D’abord, le titre de l’ex­po­si­tion : les mots « flamme éter­nelle » évoquent les mo­nu­ments aux morts, l’arc de triomphe, la flamme de la li­ber­té sur le quai de New York. Nous pen­sons à une di­men­sion spi­ri­tuelle qui s’ajou­te­rait à ces flammes-là. « Ce sont toutes les flammes. C’est un titre clair, ou­vert », dit-il. S’il y a une flamme dans le titre, il y en a deux dans l’ex­po­si­tion, pour mon­trer cette mul­ti­pli­ci­té, des­si­ner une forme.

PRÉ­SENCE ET NON-PRO­GRAM­MA­TION

L’un des in­ter­ve­nants, l’écri­vain Thomas Clerc, a pro­po­sé de faire ap­prendre aux vi­si­teurs un poème sur les bâ­tards de Joa­chim Du Bel­lay. Le jour­nal quo­ti­dien­ne­ment pu­blié dans l’ex­po­si­tion (n°37 du 6 juin) rap­porte l’ex­pé­rience. Votre ex­po­si­tion pour­rait se dé­fi­nir comme une sculp­ture in­té­rieure, une sculp­ture mou­vante de la pen­sée.

Thomas Clerc a ma­gni­fi­que­ment contri­bué, par cette forme qu’il a choi­sie, à ali­men­ter la flamme, à lui don­ner corps. Mais l’ex­po­si­tion est aus­si dé­ter­mi­née par tous ceux qui y contri­buent par leur pré­sence, en im­pri­mant quelque chose, en sculp­tant un mor­ceau de po­ly­sty­rène, en écou­tant une lec­ture ou une in­ter­ven­tion. Flamme éter­nelle est une sculp­ture-si­tua­tion. Elle est dé­diée à la pen­sée qui est ac­tive et ne s’ar­rête ja­mais. C’est la forme de ce qui est in­cer­tain, de ce qui va ve­nir.

Flamme éter­nelle se dis­tingue de vos projets an­té­rieurs par le prin­cipe de « non-pro­gram­ma­tion ». Il y a un pa­ra­doxe in­té­res­sant dans le fait de ten­ter, comme vous le faites, d’échap­per à la consom­ma­tion de culture ou d’ani­ma­tion cultu­relle, à la­quelle nous sommes sou­vent sou­mis, en of­frant une su­ra­bon­dance de pro­po­si­tions. « Le sur­ré­gime per­met de fa­ti­guer, la fa­tigue per­met de ne plus men­tir », écri­viez-vous en 1994 (1) – une for­mule qui pour­rait s’ap­pli­quer à Flamme éter­nelle. Cette citation est un prin­cipe que j’af­firme dans mon tra­vail de­puis tou­jours. La « non­pro­gram­ma­tion » que j’ai mise en place ici pour la pre­mière fois, le fait de de­man­der à des in­ter­ve­nants de par­ler sans an­nonce, sans pan­neaux de si­gna­lé­tique, sans heure dé­ter­mi­née, sans mé­dia­tion, est loin d’être une chose qui « marche ». Mais c’est la seule forme qui per­met au tra­vail de ne pas se fi­ger.

Tous les vi­suels / all images: « Flamme éter­nelle ». Pa­lais de To­kyo. 2014 (Ph. stu­dio Hir­sch­horn)

Tous les in­ter­ve­nant(e)s ont sui­vi cette règle in­ha­bi­tuelle et dif­fi­cile. Ce­la per­met de toucher les vi­si­teurs un à un, par la seule af­fir­ma­tion d’un « main­te­nant » et d’un « ici ». La ques­tion de sa­voir si « ça marche » sert de cache-sexe à l’in­dus­trie cultu­relle pour pro­duire du « suc­cès ». Mais un « échec » peut être de l’art. Dans Flamme éter­nelle, il y a des mo­ments de joie, de grâce, des mo­ments pré­caires lu­mi­neux, des évè­ne­ments qui ont pro­duit– le plus im­por­tant– une trans­for­ma­tion. Il me semble y avoir dans cette dé­marche une ten­ta­tive de ra­len­tir le temps. N’est-ce pas le sens de ces ban­de­roles avec des pa­roles de phi­lo­sophes et d’écri­vains qui sont in­ter­rom­pues ? Par exemple: « Je ne veux pas d’ave­nir je veux un … » (la fin de la phrase est « un pré­sent », et elle est de Ro­bert Wal­ser). On est sou­mis à une telle quan­ti­té d’in­for­ma­tion dans l’es­pace d’ex­po­si­tion que l’on est obli­gé, si l’on veut faire quoi que ce soit, d’en­trer dans un état de concen­tra­tion cer­taine, de s’ap­pro­prier un temps qu’on laisse sou­vent fi­ler dans la vie. Ce­la vient de mon en­ga­ge­ment de pré­sence. Dans mes projets « Pré­sence et pro­duc­tion », c’est la pré­sence qui four­nit la pro­duc­tion– celle de l’ar­tiste pen­dant tout le temps de l’ex­po­si­tion. Je veux créer un es­pace où la non-sa­tis­fac­tion est pos­sible, où la bonne conscience n’a pas lieu d’être et la mau­vaise conscience est ban­nie. Je veux que les gens donnent leur temps, leur corps ; la gra­tui­té est né­ces­saire pour qu’ils puissent ve­nir plu­sieurs fois, voire tous les jours, comme moi. Ce n'est pas une per­for­mance. L'idée est celle d'un don, agres­sif, of­fen­sif, af­fir­ma­tif. C’est une forme qui pro­duit l'obligation pour l'autre d’être pré­sent et de pro­duire quelque chose. Je veux créer une dy­na­mique de la com­pré­hen­sion, car lors­qu’on com­prend, les choses de­viennent né­ces­saires, et si les choses sont né­ces­saires, on crée les condi­tions pour être ici et main­te­nant. La concen­tra­tion n’est pas né­ces­saire, hor­mis pour être ici, main­te­nant. Il faut res­ter éveillé.

L’ex­po­si­tion a une di­men­sion la­by­rin­thique. Il n’y a pas de plan, il faut cher­cher les in­ter­ven­tions an­non­cées à l’en­trée.

Ce n’est pas un la­by­rinthe mais un es­pace or­ga­nique, struc­tu­ré par deux foyers, un bar, un work­shop, un es­pace vi­déo, une bi­blio­thèque, un es­pace jour­nal, un es­pace in­ter­net, Je ne vou­lais pas construire de murs, j’ai uti­li­sé des pneus pour conser­ver une cer­taine po­ro­si­té. Dans mon tra­vail, tout est vou­lu: l'oc­cu­pa­tion de l'es­pace, la sa­tu­ra­tion, la lu­mière. Ma ligne de conduite est Less is less, more is more! Je ne veux pas tra­vailler contre ni pour l’ar­chi­tec­ture exis­tante, mais avec elle.

PRO­DUC­TION

D’où viennent les Lec­tures convain­cantes qui struc­turent l’ex­po­si­tion ? La Lec­ture convain­cante est du théâtre. Toute la jour­née, quel­qu’un lit à voix haute un livre de la bi­blio­thèque pour ali­men­ter la flamme. En 2010, pen­dant le Théâtre pré­caire que j’ai mon­té à Rennes, une des ac­trices et ha­bi­tante du quar­tier m’a dit : « Thomas, ce qu’on fait ici, ce n’est pas du théâtre, on fait de la lec­ture convain­cante ». J’ai trou­vé ça magnifique et je l'ai re­pris – avec son ac­cord.

Dans l’ex­po­si­tion, le col­lage (ce­lui des mor­ceaux de Scotch qui re­tiennent les chaises au sol) se pro­duit aus­si sur le plan so­nore,

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