Guillaume Le­blon de re­tour à l’IAC

Guillaume Le­blon Back to the IAC. Erik Ve­rha­gen

Art Press - - ÉDITO - Erik Ve­rha­gen

L’Ins­ti­tut d’art contem­po­rain, à Villeur­banne, consa­crait pour la pre­mière fois (6 juin - 24 août) une ex­po­si­tion mo­no­gra­phique à Guillaume Le­blon, au­pa­ra­vant as­so­cié, dans ce même lieu, à des ex­po­si­tions col­lec­tives. Cette pré­sen­ta­tion, conçue à la fois comme une oeuvre à part en­tière et une pro­me­nade, dé­mon­trait à nou­veau la pic­tu­ra­li­té et la di­ver­si­té de cette pra­tique, trop sou­vent as­so­ciée uni­que­ment à la sculp­ture, em­prun­tant à de nom­breux mé­diums et sources ico­no­gra­phiques, où les tem­po­ra­li­tés et les dia­logues avec le vi­sible créent un rap­port au monde poé­tique ou ru­gueux, dis­cret ou clai­re­ment af­fir­mé.

Le soir du ver­nis­sage de l’ex­po­si­tion Guillaume Le­blon à l’Ins­ti­tut d’art contem­po­rain de Villeur­banne, il était beau­coup ques­tion de son sous-titre – À dos de che­val avec le pein

tre –, énig­ma­tique et dé­rou­tant, em­prun­té à un poème de W. G. Se­bald. Pour­quoi et en rai­son de quelle (obs­cure ?) mo­ti­va­tion, cet ar­tiste, iden­ti­fié en tant que « sculp­teur » dans le « pay­sage ar­tis­tique fran­çais », cher­che­rai­til à té­moi­gner d’un at­ta­che­ment à la chose pic­tu­rale ? Ces in­ter­ro­ga­tions, pour ne pas dire ces in­quié­tudes, sont, di­sons-le d’em­blée, ré­vé­la­trices de l’éter­nel cloi­son­ne­ment des pra­tiques qui s’avère sans doute plus pro­blé­ma­tique dans l’Hexa­gone qu’ailleurs, vi­rant, faut-il le pré­ci­ser, dans cer­tains cercles à la ca­ri­ca­ture.

FLUI­DI­TÉ

Ceux qui connaissent et fré­quentent l’ar­tiste savent que la pein­ture et ce qui re­lève plus gé­né­ra­le­ment du ré­gime de re­pré­sen­ta­tion ont pour­tant tou­jours été, non pas à la pé­ri­phé­rie, mais au coeur de ses pré­oc­cu­pa­tions et de ses ré­flexions. Le pou­voir des images, men­tales et/ou tri­bu­taires d’his­toires de l’art ou d’une an­thro­po­lo­gie vi­suelle, se­lon les cas ré­mi­nis­centes ou ré­ma­nentes, la sur­face et ses fa­çons de l’in­ves­tir, de la bou­le­ver­ser et de la conver­tir, les qua­li­tés pro­ces­suelles et ac­ci­den­telles d’un de­ve­nir pic­tu­ral, les pos­si­bi­li­tés of­fertes par d’autres mé­diums – la sculp­ture, le ci­né­ma ou la pho­to­gra­phie – de s’en ap­pro­cher sans ou­blier les at­mo­sphères, évo­ca­tions et mises en scène d’une vi­si­bi­li­té sus­ci­tées par les pièces de l’ar­tiste : au­tant de don­nées, sans même par­ler des ré­sur­gences ico­no­gra­phiques ou thé­ma­tiques, qui sou­lignent ses ac­coin­tances avec une pic­tu­ra­li­té, aus­si la­tente et sou­ter­raine, en­fouie ou pa­ra­si­tée soi­telle. Men­tion­nons en­fin sa com­pli­ci­té, in­tel­lec­tuelle et fé­conde, avec des peintres qui, à l’image de Mi­riam Cahn ou Marc Des­grand­champs, se­raient, au re­gard des clas­si­fi­ca­tions et ghet­toï­sa­tions dont raf­fole le mi­lieu de l’art pa­ri­sien, in­com­pa­tibles – c’est tout leur in­té­rêt – avec l’es­thé­tique, si tant est qu’elle soit dé­fi­nis­sable et en­core moins ré­su­mable, de Le­blon. Le com­po­si­teur au­tri­chien Al­ban Berg a af­fir­mé un jour qu’un ri­deau mal tom­bé ou mal le­vé pou­vait rui­ner un opé­ra. Il en est de même d’une ex­po­si­tion pen­sée comme une oeuvre à part en­tière. Dans son par­cours ima

gi­né pour l’IAC, l’ar­tiste a su à ce titre es­qui­ver ce risque et conce­voir un dis­play opé­ra­tion­nel du dé­but à la fin au­quel on pour­rait éven­tuel­le­ment re­pro­cher sa… per­fec­tion. Rares sont en ef­fet les créa­teurs à pou­voir se pré­va­loir d’une vi­sion aus­si pé­né­trante de leur propre tra­vail, de sa lo­gique in­terne et or­ga­nique. Rares sont ceux à pou­voir si per­ti­nem­ment ar­ti­cu­ler les pièces entre elles et dé­ployer un ré­cit co­hé­rent et per­sua­sif en y in­suf­flant aux bons mo­ments et aux bons en­droits des temps forts et des temps morts, les uns se nour­ris­sant iné­luc­ta­ble­ment des autres. La flui­di­té du par­cours de Le­blon res­semble en ce­la à une par­ti­tion de Ri­chard Wa­gner dont Thomas Mann van­tait le Be­zie­hung­szau­ber (la ma­gie des en­chaî­ne­ments ou le mi­racle des con­nexions). Cette ma­gie des en­chaî­ne­ments saute aux yeux dès la pre­mière salle de l’ex­po­si­tion où une pièce ini­tia­le­ment pro­duite à Saint-Na­zaire ( Faces contre terre, 2010) se voit jus­te­ment coif­fée d’un ri­deau courbe (2010) plâ­tré. L’une comme l’autre té­moignent du lien à la pein­ture an­non­cé et énon­cé dans le sous-titre. La pre­mière, com­po­sée d’élé­ments ré­cu­pé­rés – leur dé­no­mi­na­teur com­mun est de pos­sé­der une sur­face plane – et re­com­po­sés sous forme d’un patch­work « abs­trait » et dé­mem­bré, est pla­quée au sol et in­ves­tit la to­ta­li­té de la salle. Elle consti­tue un clin d’oeil « im­pur » à cer­taines ten­dances, en rai­son de son po­si­tion­ne­ment horizontal et sa site spe­ci­fi­ci­ty, des arts mi­ni­mal et concep­tuel, aux­quels la sen­si­bi­li­té de Le­blon a été, en termes de ré­flexes gé­néa­lo­giques, sans doute trop sou­vent af­fi­liée, quand bien même sa ma­nière d’in­ves­tir l’es­pace d’ex­po­si­tion et « l’ins­ti­tu­tion », de les mo­di­fier et de les al­té­rer, tan­tôt dis­crè­te­ment, tan­tôt os­ten­si­ble­ment, peut évo­quer, à titre d’exemple, les in­ter­ven­tions d’un Mi­chael Asher. Quant au ri­deau, qua­si­ment dé­pos­sé­dé d’une fonc­tion de sé­pa­ra­tion ou d’oc­cul­ta­tion, il laisse à son tour clai­re­ment trans­pa­raître, de par les jeux de ma­tière de la toile on­du­lée, ses qua­li­tés pic­tu­rales, tout en tra­dui­sant par le biais d’ef­fets de sur­vi­vances son ap­par­te­nance à une riche his­toire du dra­pé sculp­té qui re­jaillit tel un Leit

mo­tiv tout le long de l’ex­po­si­tion.

VUL­NÉ­RA­BI­LI­TÉ

In­vi­té à se mou­voir dans un cor­ri­dor de cir­cons­tance pla­cé à l’ex­té­rieur de l’IAC et pro­lon­geant la courbe du ri­deau, le spec­ta­teur se re­trouve, une fois de re­tour à l’in­té­rieur, face au cube tron­qué du Na­tio­nal Mo­nu­ment (2006-2014). Ce der­nier re­flète, se­lon une dy­na­mique pro­ces­suelle qui lui est propre, l’im­bri­ca­tion du temps et de l’es­pace, du temps

à tra­vers l’es­pace, le vo­lume (dis­si­mu­lé) et la sur­face, le cube en ar­gile scin­dé en deux par­ties in­égales ré­par­ties dans des salles ad­ja­centes étant en­ve­lop­pé de draps qui ab­sorbent et laissent suin­ter l’hu­mi­di­té dé­ga­gée par la terre ali­men­tée en eau. De nom­breuses pièces de l’ex­po­si­tion s’ar­ti­culent au­tour de la confron­ta­tion de vec­teurs bi- et tri­di­men­sion­nels, de l’en­che­vê­tre­ment de don­nées spa­tiales et tem­po­relles, d’élé­ments rea­dy-made dé- et re­con­tex­tua­li­sés mais aus­si d’ob­jets pro­duits par l’ar­tiste ou dé­lé­gués à des sous-trai­tants. Les ma­té­riaux, prin­ci­pa­le­ment « pauvres », uti­li­sés ou dé­tour­nés par ses soins, sont sou­vent contras­tés et épousent un large spectre de pos­si­bi­li­tés com­bi­na­toires et sty­lis­tiques. An­thro­po- ou zoo­mor­phiques, en mou­ve­ment ou im­mo­biles, ses oeuvres sont im­pré­gnées se­lon les cas d’une syn­taxe « fi­gu­ra­tive », in­for­melle ou /et as­su­jet­tie aux lois fluc­tuantes de la géo­mé­trie, de la chi­mie ou de la phy­sique, ain­si qu’aux condi­tions at­mo­sphé­riques et hy­gro­mé­triques. Hé­té­ro­gènes, ses oeuvres le sont in­va­ria­ble­ment, pré­fé­rant, à la cer­ti­tude d’une sta­bi­li­té ré­con­for­tante, les pré­ca­ri­tés et les im­pré­vi­si­bi­li­tés de si­tua­tions vul­né­rables ou pro­ces­suelles, pé­tries d’un doute, quelle que soit l’as­su­rance qu’elles dé­gagent, et se veulent ré­frac­taires à toute fixi­té qui pour­rait en amoin­drir le po­ten­tiel d’ex­pan­sion et de mu­ta­tion. Ce prin­cipe d’hé­té­ro­gé­néi­té, nous le re­trou­vons en­fin dans les stra­té­gies d’ana­mnèses qui su­per­posent à toute forme d’ins­tan­ta­néi­té et d’amné­sie des tem­po­ra­li­tés dis­jointes.

RÉ­MI­NIS­CENCE

Les tra­vaux de Le­blon sont ha­bi­tés par des sou­ve­nirs et des ré­mi­nis­cences. Sou­ve­nirs et ré­mi­nis­cences qui ren­voient à leur propre his­toire et, co­rol­lai­re­ment, à celle de l’ins­ti­tu­tion qui les ac­cueille, à l’ins­tar des Four Lad­ders (2008) ré­ins­tal­lées au même em­pla­ce­ment où l’IAC les avait na­guère ex­po­sées. Mais aus­si sou­ve­nirs et ré­mi­nis­cences d’images fu­gi­tives et éva­nes­centes se cris­tal­li­sant au­jourd’hui dans des scé­na­rios sou­vent im­pro­bables et tou­jours sur­pre­nants. Il en est ain­si du Man

teau (2014) ins­pi­ré, dixit le car­tel ré­di­gé par l’ar­tiste, d’« une femme à Van­cou­ver, tra­ver­sant la rue sous la pluie, son man­teau sur la tête. Gia­co­met­ti re­joi­gnant son ate­lier sous la pluie, la tête ren­trée dans ses épaules ». Bribes de mé­moires. Re­tours. Re­tards. La pro­me­nade in­ven­tée par l’ar­tiste en est ja­lon­née. Cer­taines pièces sont d’une grande dis­cré­tion, flir­tant avec la dis­pa­ri­tion, la dé­ro­bade et le risque, plei­ne­ment as­su­mé, de pas­ser in­aper­çues. D’autres af­firment une pré­sence hié­ra­tique, à l’image du Lost Friend (che­val) Lost

Friend (chien), l’une des der­nières oeuvres de l’ar­tiste conçue sur place et qui ré­sume à elle seule les vec­teurs contra­dic­toires ani­mant son pro­pos. Deux em­preintes en plâtre de man- ne­quins ani­ma­liers ju­chées sur une ar­ma­ture en mé­tal. Plu­sieurs his­toires a prio­ri in­con­ci­liables. Cette pièce dé­gage un mys­tère. Il en est de même des Ch­ry­so­cales (2006-2013) qui ren­ferment, der­rière leurs tis­sages d’al­liage de cuivre, zinc et d’étain ré­flé­chis­sants, des ob­jets, ex­traits du quo­ti­dien de Le­blon, mais sous­traits à la vue du spec­ta­teur. Ces

conte­neurs de vie évoquent et convoquent une tout autre his­toire, en l’oc­cur­rence celle de l’ar­tiste, dé­mon­trant si be­soin était que cette oeuvre ne sau­rait se dé­doua­ner de fac­teurs au­to­bio­gra­phiques et in­ti­mistes. Entre vi­si­bi­li­té et in­vi­si­bi­li­té, ru­go­si­té et sen­sua­li­té, proxi­mi­té et dis­tance, es­paces pu­blics et pri­vés, avant et après, ses tra­vaux ex­priment au­jourd’hui leur in­dis­cu­table au­to­ri­té.

« Na­tio­nal Mo­nu­ment ». 2006-2014 Vue de l’ex­po­si­tion « À dos de che­val avec le peintre » Ins­ti­tut d’art contem­po­rain, Villeur­banne. 2014 (© Blaise Adi­lon)

« Faces contre terre ». 2010; « Le ri­deau courbe ». 2014. Ex­po­si­tion « À dos de che­val avec le peintre ». (Ph. B. Adi­lon).” Face to the Earth.”“Cur­ved Cur­tain.” « Four Lad­ders ». 2008. Bois. 12,70 x 14,80 x 3,80 m. (Court. Jo­ce­lyn Wolff, Pa­ris ; Ph. B. Adi­lon). Wood

Erik Ve­rha­gen en­seigne l’his­toire de l’art contem­po­rain à l’uni­ver­si­té de Valenciennes.

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