En­rique Vi­la-Ma­tas Rim­baud ex­po­sé

Art Press - - ÉDITO - En­rique Vi­la-Ma­tas

De­puis ses dé­buts, Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter en­tre­tient une re­la­tion étroite avec la littérature, l’ob­jet livre et les écri­vains, morts, ou bien vi­vants, tel En­rique Vi­la-Ma­tas. Le texte ci-des­sous a été écrit à l'oc­ca­sion de l'ex­po­si­tion de l’ar­tiste au Pa­lais de Cris­tal à Ma­drid. Il est à pa­raître dans Car­ta, le ma­ga­zine du Museo Na­cio­nal Cen­tro de Arte Reina Sofía.

1 Au dé­but de l’an­née 2008, un amu­sant mal­en­ten­du m’a fait croire que Do­mi­nique Gon­za­lezFoers­ter me pro­po­sait de col­la­bo­rer à TH. 2058, la grande ins­tal­la­tion sur la fin du monde qu’elle pré­pa­rait pour le mois d’oc­tobre de cette même an­née au Tur­bine Hall de la Tate Mo­dern, à Londres. Que Do­mi­nique m’eût pro­po­sé un an au­pa­ra­vant, alors que nous ne nous connais­sions pas en­core per­son­nel­le­ment, d’« in­ter­ve­nir » dans le ta­pis de livres que, à la fin de l’an­née 2007, elle avait ins­tal­lé dans la mai­son de fa­mille des Lor­ca à Gre­nade, dans le cadre de l’ex­po­si­tion col­lec­tive Evers­till, a pu fa­vo­ri­ser ce mal­en­ten­du. Je n’ai pas eu le temps d’« in­ter­ve­nir », mais je me suis ren­du à l’inau­gu­ra­tion d’Evers­till à Gre­nade le 24 no­vembre 2007 et, ce jour-là, eut lieu une scène qui a mar­qué nos re­la­tions: les choses du monde se sont ac­cor­dées pour que nous ar­ri­vions le 24 no­vembre 2007, tous les deux au même ins­tant, à mi­di, dans la ré­cep­tion de l’hô­tel de Gre­nade. Nous étions stu­pé­faits : c’était la vie elle-même qui se char­geait de nous an­non­cer qu’en art, nous pou­vions de­ve­nir de bons com­plices. Cette ren­contre si pré­cise a sans doute aus­si contri­bué à fa­vo­ri­ser le mal­en­ten­du qui au­rait lieu des mois plus tard quand Do­mi­nique m’a écrit pour me ra­con­ter les pré­pa­ra­tifs de TH. 2058, l’ins­tal­la­tion sur la fin du monde qu’elle pré­pa­rait pour Londres. J’ai re­çu son mail et j’ai com­pris qu’elle m’in­vi­tait de nou­veau à « in­ter­ve­nir », cette fois dans le gi­gan­tesque Tur­bine Hall. Et j’ai si bien com­pris que je suis in­ter­ve­nu à ma ma­nière, j’ai par­ti­ci­pé de la fa­çon sui­vante : en mo­di­fiant les élé­ments qu’elle m’avait en­voyés, c’est-à-dire qus’en pre­nant pour point de dé­part d’une fa­çon peu digne de foi ce que par mail elle m’avait ra­con­té de ses projets pour le Tur­bine Hall, j’ai in­tro­duit dans Du­bli­nes­ca (le ro­man que j’étais en train d’écrire) la des­crip­tion dé­chaî­née d’une ins­tal­la­tion in­ti­tu­lée TH. 2058 qui au­rait très peu à voir avec celle que Do­mi­nique avait fi­ni par mon­ter à Londres. Quelques mois plus tard, quand j’ai vi­si­té à Londres l’ins­tal­la­tion TH. 2058 qui ve­nait d’être inau­gu­rée, je l’ai fait en me consi­dé­rant peut-être comme un col­la­bo­ra­teur loin­tain mais, en tout cas, un co­par­ti­ci­pant de ce tra­vail de Do­mi­nique. Et quelle n’a pas été ma sur­prise quand je me suis aper­çu que ce que j’avais sous les yeux ne cor­res­pon­dait pas du tout à ce que j’avais ima­gi­né dans Du­bli­nes­ca ! En ef­fet, dans mon ro­man, j’avais dé­crit les choses ain­si : « Sur chaque li­tière il y au­ra au moins un livre, un vo­lume qui, grâce à des trai­te­ments de pro­tec­tion mo­dernes, au­ra sur­vé­cu à l’hu­mi­di­té ef­froyable pro­vo­quée par les pluies. Il y au­ra des édi­tions an­glaises de livres d’au­teurs presque tous pu­bliés par Ri­ba : livres de Phi­lip K. Dick, de Ro­bert Wal­ser, de Sta­nis­las Lem, de James Joyce, de Fleur Jaeg­gy, de Jean Eche­noz, de Phi­lip Lar­kin, de Georges Pe­rec, de Mar­gue­rite Du­ras, de W. G. Se­bald… Jouant une mu­sique dif­fi­ci­le­ment iden­ti­fiable entre les li­tières mé­tal­liques, des mu­si­ciens se­ront une sorte d’écho du der­nier or­chestre du Ti­ta­nic et en­tre­mê­le­ront ins­tru­ments à cordes acous­tiques et gui­tares élec­triques. Peut-être in­ter­pré­te­ront-ils le jazz dé­fi­gu­ré de l’ave­nir ou un style hy­bride qui pour­ra s’ap­pe­ler un jour Ma­rien­bad élec­trique ». Inu­tile de dire que j’at­tends tou­jours la pres­ta­tion de ce vi­brant en­semble qui n’a ja­mais exis­té. Tout au long de l’an­née 2008, j’ai at­ten­du un concert de la puis­sante bande in­vi­sible mais, par bon­heur, je n’ai pas fait qu’at­tendre, j’ai fait d’autres choses, dont l’une était pré­ci­sé­ment de voir Do­mi­nique, tou­jours à Pa­ris, au ca­fé Bo­na­parte, où nous avons scel­lé un pacte ta­cite se­lon le­quel nous nous ren­con­tre­rions à plu­sieurs re­prises dans l’an­née, si pos­sible dans ce même ca­fé, et échan­ge­rions des in­for­ma­tions sur ce qui avait re­te­nu notre at­ten­tion dans le monde de l’art ou bien ce qui, sans être né­ces­sai­re­ment ar­tis­tique, nous avait sur­pris ou trou­blé et que nous consi­dé­rions sus­cep­tible de se trans­for­mer en ma­té­riau pour nos oeuvres res­pec­tives. Puis, à la fin de l’an­née, j’ai fait un voyage à Londres pour voir ce que Do­mi­nique y avait mon­té et j’ai été stu­pé­fait, to­ta­le­ment éba­hi, comme sur­pris que la vie eût trans­for­mé d’une fa­çon aus­si sau­vage quelques lignes de Du­bli­nes­ca. 2 Les ren­contres au ca­fé Bo­na­parte ont tou­jours été très créa­tives, du moins jus­qu’à au­jourd’hui, 3 no­vembre 2013. Ren­contres très vives et pleines d’idées, dont cer­taines ont eu une in­ci­dence dans la vie d’autres per­sonnes, comme ce fut le cas pour le New-Yor­kais Eduar­do La­go qui, un jour, m’a ac­com­pa­gné in­no­cem­ment au ca­fé Bo­na­parte pour faire la connais­sance de Do­mi­nique qui lui a dit que son style – elle avait lu un texte de lui – lui rap­pe­lait le Na­bo­kov du ma­nus­crit in­com­plet l’Ori­gi­nal de Lau­ra, moyen­nant quoi La­go est sor­ti comme une flèche du ca­fé pour ache­ter le livre avec les consé­quences qui se sont en­sui­vies, en ef­fet le texte in­ter­rom­pu de Na­bo­kov a fi­ni par en­gen­drer J’ai tou­jours su que je te re­ver­rai, Au­ro­ra Lee, l’éton­nant ro­man écrit par mon ami dans les mois sui­vants. Non seule­ment les ren­contres bo­na­par­tiennes avec Do­mi­nique ont été im­por­tantes, mais aus­si les mer­veilleux mails de toutes ces an­nées-là : pi­lules avec les­quelles elle et moi – il s’agis­sait tou­jours de trois ou quatre pe­tites lignes – nous nous in­for­mions de choses at­trayantes qui tra­ver­saient nos es­prits et nos tra­vaux res­pec­tifs. Exemple de mail de Do­mi­nique (lu au­jourd’hui, il est, bien sûr, plus lourd de sens qu’au mo­ment où elle me l’a en­voyé) : Que me dis-tu du One Ho­tel, qui n’a qu’une seule chambre, créé en 1971 par l’ar­tiste Ali­ghie­ro Boet­ti et gé­ré par lui dans les en­vi­rons de Kaboul ? » Ce mail da­tant d’il y a quelques an­nées semble pré­fi­gu­rer le Splen­dide, l’hô­tel qui n’a qu’une seule chambre dont Do­mi­nique m’a

par­lé hier pour la pre­mière fois. Il s’agit de l’éta­blis­se­ment que, si je n’ai pas mal com­pris, elle pense su­per­po­ser au Pa­lais de Cris­tal de Ma­drid l’an­née pro­chaine en mars. Le nom, Splen­dide, pro­vient d’un cé­lèbre pa­ra­graphe des Illu­mi­na­tions de Rim­baud : « Les ca­ra­vanes par­tirent. Et le Splen­dide-Hô­tel fut bâ­ti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle. » Pen­ser au Splen­dide que Do­mi­nique a conçu pour Ma­drid et dont, jus­qu’à hier, je ne sa­vais ab­so­lu­ment rien, vient de me re­mettre en mé­moire The Ro­ger Smith Ho­tel, le texte qu’en sep­tembre 2009 – cette fois, je ne m’étais pas trom­pé, elle avait bien sol­li­ci­té une col­la­bo­ra­tion – j’ai écrit pour le ca­ta­logue new-yor­kais de Ch­ro­no­topes & dio­ra­mas, l’ins­tal­la­tion mon­tée par Do­mi­nique à Broad­way dans The His­pa­nic So­cie­ty of Ame­ri­ca. 3 Ce n’est qu’hier que j’ai ap­pris que le Splen­dide se su­per­po­se­rait au Pa­lais de Cris­tal (j’em­ploie le verbe « su­per­po­ser », mais à sa­voir ce que va faire réel­le­ment Do­mi­nique, moi ce que je fais à sa de­mande ex­presse dans un SMS qu’elle vient de m’en­voyer, c’est « écrire une his­toire se­crète de l’ex­po­si­tion »). Jus­qu’à hier, je ne sa­vais rien du Splen­dide, tou­te­fois il est vrai que je dis­po­sais de cer­taines in­for­ma­tions qu’elle m’avait fait pas­ser sur ce qu’elle pré­pa­rait. Peu, uni­que­ment des notes dis­per­sées dans des mails mais peu­têtre as­sez pour que je me fasse une idée du tour que pre­naient les choses à Ma­drid. Dans la pre­mière note, Do­mi­nique me par­lait d’une ex­po­si­tion in­ter­na­tio­nale de la fin du 19e siècle dans la ca­pi­tale es­pa­gnole (les ex­po­si­tions in­ter­na­tio­nales inau­gu­rées par le Crys­tal Pa­lace de Londres étaient à la mode) et des Igo­rots. Je n’ai rien com­pris, aus­si me suis-je plon­gé dans les en­cy­clo­pé­dies avant de me ra­battre sur Google. Ce qui m’a per­mis d’ap­prendre que les Igo­rots étaient un en­semble de peuples phi­lip­pins éta­blis sur les ter­rains abrupts de la Cor­dillère cen­trale, au nord de l’île de Lu­çon : « In­di­gènes qui avaient à voir avec l’inau­gu­ra­tion du Pa­lais de Cris­tal à Ma­drid, construit en 1887, car l’Ex­po­si­tion était consa­crée à ces îles loin­taines, à l’époque sous do­mi­na­tion es­pa­gnole. » L’ex­hi­bi­tion d’« Igo­rots » dans le Jar­din zoo­lo­gique proche du Pa­lais de Cris­tal, une ex­po­si­tion en plein air comme si les in­di­gènes étaient des ani­maux, pro­vo­qua en 1887 l’ire de Jo­sé Ri­zal, le grand homme phi­lip­pin qui, en tour­née en Eu­rope, s’em­por­ta en voyant ses com­pa­triotes trai­tés de la sorte à Ma­drid. Après avoir ob­te­nu cette in­for­ma­tion sur les « Igo­rots » ex­po­sés comme des bêtes fé­roces, il me sem­blait que j’en étais au même stade qu’avant car je me sen­tais in­ca­pable d’ima­gi­ner quel rôle pou­vaient jouer ces in­di­gènes dans une ins­tal­la­tion d’art contem­po­rain. Mais fi­na­le­ment, après y avoir pen­sé et re­pen­sé, j’ai cru com­prendre que Do­mi­nique me par­lait de tout ce­la parce qu’elle avait fait des re­cherches sur la pre­mière ex­po­si­tion ayant eu lieu au Pa­lais de Cris­tal et elle exa­mi­nait au peigne fin les di­verses pos­si­bi­li­tés avant de se lan­cer dans un pro­jet en­core flou. En­vi­sa­geait-elle de ré­pé­ter l’ex­po­si­tion de 1887 ou de l’évo­quer avec des com­po­sants mo­dernes ? Je lui ai po­sé cette ques­tion au Bo­na­parte au dé­but de l’an­née 2013. Elle a dé­pla­cé la conver­sa­tion vers Rim­baud, écri­vain qui était ap­pa­ru dès le dé­part dans nos conver­sa­tions sur l’ins­tal­la­tion de Ma­drid. – Rim­baud aux Phi­lip­pines ? lui ai-je de­man­dé pour es­sayer d’en sa­voir un peu plus. Per­du comme je l’étais dans les fo­rêts phi­lip­pines, il m’était im­pos­sible – ce qui, en fait, était plus que lo­gique – de ne pen­ser qu’au Splen­dide-Hô­tel ima­gi­né par le poète. Do­mi­nique ne m’a pas ré­pon­du, mais elle m’a sou­ri, ce qui m’a lais­sé en­tendre que je cô­toyais l’une de ses idées, tou­te­fois en­core très in­dé­fi­nis­sable, pour elle aus­si peut-être, rai­son pour la­quelle elle ne pou­vait pas en­core me ré­pondre. Je me suis dit que nous étions tous les deux un peu mal à l’aise, aus­si me suis-je mis à dé­ve­lop­per ce que je lui avais dit en d’autres oc­ca­sions, à lui par­ler de ma fas­ci­na­tion pour Rim­baud, à mes yeux poète clé de­puis que j’avais lu sa cé­lèbre de­vise : « Je est un autre », dé­cla­ra­tion de prin­cipe plus que com­pré­hen­sible si on la lit dans le contexte de la phrase com­plète : « C’est faux de dire : Je pense : on de­vrait dire : On me pense. – Par­don du jeu de mots. – Je est un autre. » 4 Rim­baud? Son « Je est un autre » parle d’une in­té­rio­ri­té ca­pable de toutes les trans­for­ma­tions. Comme si, pour Rim­baud, l’écri­ture avait be­soin de sor­tir d’elle-même et de se dis­per­ser, au sens lit­té­ral du terme. C’est avec ces phrases que je pen­sais com­men­cer mon texte pour le ca­ta­logue de Ma­drid, puis conti­nuer avec une citation de Lich­ten­berg : « La mouche qui veut échap­per au piège ne peut être plus en sû­re­té que sur le piège lui-même. » Et cou­ron­ner cet apho­risme par une citation du poète cu­bain Lo­ren­zo García Ve­ga em­prun­tée à son livre le Mé­tier de perdre : « Pour échap­per au piège, il faut sa­voir s’y mettre. S’y mettre tout en­tier, s’y blot­tir. Je suis un vieil homme qui s’est don­né la de­vise sui­vante : Ne meurs pas sans la­by­rinthe. La pre­mière me­sure à prendre pour construire le la­by­rinthe, c’est de res­ter tou­jours dans le piège. Au­tre­ment dit, de res­ter à l’in­té­rieur de la gueule du lion où l’on vit. Se mettre dans le

piège. Voi­là ce qu’il faut faire. Il ne faut ja­mais en sor­tir. » Cette longue citation de García Ve­ga, je l’avais trou­vée dans un texte sur Bo­laño écrit par Ol­vi­do García Val­dés. Je me suis dit en mon for in­té­rieur que, au cas où il les au­rait igno­rés, Bo­laño se­rait, en les dé­cou­vrant, tom­bé amou­reux de ces mots. « Ne meurs pas sans la­by­rinthe ». Voi­là en­fin une bonne de­vise. Mais n’étions-nous pas avec Rim­baud. Peu im­porte, conti­nuons. 5 Un jour, j’ai ra­con­té à Do­mi­nique qu’à Pa­ris, un peu au­pa­ra­vant, j’avais cru voir Rim­baud de­bout, qua­si­ment im­mo­bile, à l’en­trée du pont des Arts, contem­plant, per­du dans ses pen­sées – com­plè­te­ment « dé­fon­cé », di­rais-je – l’île de la Ci­té. Je l’ai bien re­gar­dé. On au­rait dit un fan­tôme pos­té à cet en­droit en pleine lu­mière du jour, mais il pou­vait s’agir aus­si d’un jeune homme ex­tra­or­di­nai­re­ment étran­ger à ce bas monde; il pou­vait être aus­si bien Rim­baud que ne pas l’être, aus­si chaque fois que je me sou­viens de ce jeune homme « ul­tra­dé­fon­cé », je me dis que j’ai vu Rim­baud en chair et en os car je ne trouve pas suf­fi­sam­ment d’ar­gu­ments pour pen­ser le contraire. Quelques jours plus tard, après mon re­tour à Bar­ce­lone, un soir, je li­sais la Fo­lie Baude

laire de Ro­ber­to Ca­las­so et j’ai lo­gi­que­ment sur­sau­té quand je suis tom­bé sur une image très puis­sante de Rim­baud liée à l’idée de

s’ex­po­ser. L’image sur­gis­sait de la lettre envoyée d’Éthio­pie à sa mère dans la­quelle il lui écri­vait : «… et à la pro­chaine je pour­rai ex­po­ser peut-être les pro­duits de ce pays et, peut-être m’ex­po­ser moi-même, car je crois qu’on doit

avoir l’air ex­ces­si­ve­ment ba­roque après un long sé­jour dans des pays comme ceux-ci. » Do­mi­nique a si fa­vo­ra­ble­ment ré­agi à la phrase de Rim­baud que je lui avais envoyée que j’en ai été sur­pris. Avais-je tou­ché la cible prin­ci­pale ou seule­ment l’une d’entre elles ? J’ai dé­ci­dé de lui en­voyer quelque chose qui ren­for­ce­rait l’idée sug­gé­rée par « l’air ex­ces­si­ve­ment ba­roque » et j’ai choi­si un pas­sage connu : « Je re­vien­drai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’air fu­rieux : sur mon masque, on me ju­re­ra d’une race forte. J’au­rai de l’or : je se­rai oi­sif et brutal. Les femmes soignent ces fé­roces in­firmes re­tour des pays chauds. » À en ju­ger par son si­lence (elle n’a pas ré­pon­du au se­cond mail si re­ten­tis­sant), il m’a sem­blé qu’elle me di­sait : de toute fa­çon, suis cette voie, tu as tou­jours eu de bons rap­ports avec Rim­baud et son dé­sir se­cret de se voir ex­po­sé avec sa peau sombre et son oeil fu­rieux.

6 Un jour, j’ai ré­flé­chi à un texte qui s’in­ti­tu­le­rait

Rim­baud ex­po­sé. Et, quelques heures plus tard, j’ai ima­gi­né que Do­mi­nique avait dé­ci­dé de cher­cher un jeune homme res­sem­blant au poète pour l’ex­po­ser à l’en­trée du Pa­lais de Cris­tal de Ma­drid. Je ne sais tou­jours pas très bien pour­quoi j’ai ima­gi­né ce­la, peut-être in­fluen­cé par le Rim­baud en­tre­vu sur le pont des Arts ou ce­lui de la lettre à sa mère. J’ai com­men­cé à tra­vailler au texte Rim­baud

ex­po­sé et tout par­ti­cu­liè­re­ment à l’idée que, aus­si sur­pre­nante qu’elle puisse pa­raître (car le mythe re­pose sur sa dis­pa­ri­tion, peut-être parce qu’on a tou­jours pen­sé que, même s’il ne le di­sait pas ex­pli­ci­te­ment, il était par­ti­san de l’ano­ny­mat), le plus ca­ché des poètes dé­si­rait au fond s’ex­po­ser, et il était même pos­sible qu’il n’au­rait pas vu d’un mau­vais oeil la sur­ex­po­si­tion à la­quelle sont, au­jourd’hui, sou­mis les écri­vains. J’en ai dé­duit que dans Rim

baud ex­po­sé, je par­le­rais lon­gue­ment de la né­ces­si­té d’une écri­ture qui sache s’ex­po­ser au sens le plus lit­té­ral du terme à la ma­nière de Mi­chel Leiris dans l’Âge d’homme. 7 Pen­sant à Rim­baud ex­po­sé, il m’était im­pos­sible de ne pas me sou­ve­nir de la Rue Rim

baud, le texte que j’ai écrit il y a dé­jà des an­nées sur mon en­fance et qui est si par­fait que je n’ai ja­mais pu re­com­men­cer à écrire sur mes pre­mières an­nées, je ne l’ai pas fait parce que je sais que je n’au­rais ja­mais pu amé­lio­rer l’ex­trême vé­ri­té de la Rue Rim­baud : « Hier, je suis re­ve­nu dans le Pa­seo de Sant Joan, sur le che­min que j’ai le plus sou­vent par­cou­ru dans ma vie et qui m’a tant ai­dé à construire un monde lit­té­raire propre. Je le connais par coeur, mais il ne sur­vit que dans ma mé­moire, dans mes sou­ve­nirs, parce que ce che­min de la mai­son à l’école, my­thique et fon­da­teur, a su­bi de nom­breuses trans­for­ma­tions dé­li­bé­rées qui n’étaient pas pré­ci­sé­ment des­ti­nées à l’amé­lio­rer. « Le monde, la carte de la pla­nète – ce que j’ap­pelle ma rue Rim­baud –, al­lait de l’en­tre­sol du 343 de la rue de Ro­sellón à l’angle de la rue Va­len­cia et du Pa­seo de Sant Joan où se trou­vait l’école des ma­ristes, au­pa­ra­vant un couvent de sa­lé­siennes, d’où peut-être l’hor­reur dont nous avions hé­ri­té : un trou­peau fa­çon­né par les pu­pitres et les bancs des ac­cu­sés. « Dans la rue Rim­baud – comme l’ap­pe­lait le gros Le­za­ma à la vieille Ha­vane –, of­ferte comme une gre­nade sau­vage et se­crète, était concen­tré le monde en­tier du poète : la ca­thé­drale, la mai­son du pro­fes­seur re­belle, l’école, les cha­peaux turcs, la li­brai­rie, les co­cardes, les li­queurs fortes comme du mé­tal fon­du et, en fin de tra­jet – à la fin du monde où nous avan­çons – cet écu­reuil dans une cage d’osier dont il avait vu comment elle était em­bar­quée dans une fré­gate da­noise. « Nous avons tous notre propre rue Rim­baud et toutes les choses y ont un nom. Loin d’elle, tout nous est in­con­nu et nous sa­vons que ce se­ra à coup sûr la fin du monde si nous avan­çons pour le connaître, si nous es­sayons d’al­ler au-de­là du che­min qui va de la mai­son au col­lège, au-de­là du seul monde que nous re­con­nais­sons. « Nous avons tous notre propre rue Rim­baud et si quelque chose nous unit – je parle de mon point de vue ac­tuel, de l’en­droit où je suis dans le dé­sert –, c’est cette sorte de gé­nie que nous avons connu dans l’en­fance quand nous dé­am­bu­lions dans cette rue, à cet âge où l’on vit à l’état na­tu­rel, non conta­mi­né, in­no­cent. À cet âge, nous avons tous un brin de gé­nie, mais le che­min de l’en­fance, comme ce­lui qui va de la mai­son à l’école, est court et hi­ver­nal, et vite, très vite, ap­pa­raît la vé­ri­té, ce que nous ap­pe­lons la réa­li­té qui ne tarde pas à nous obli­ger à ten­ter de nous nour­rir comme nous le pou­vons des restes de ce gé­nie ini­tial dont, un jour, nous avons joui mais qui, im­pas­sible, a pris cruel­le­ment, sar­cas­ti­que­ment, len­te­ment, à ja­mais congé de nous. « Dans mon cas, la car­to­gra­phie du pa­ra­dis, ma rue Rim­baud, était une gre­nade sau­vage et se­crète qui re­cou­vrait six points vi­taux de mon Pa­seo de Sant Joan, six es­paces aux­quels dans ma mé­moire je peux en­core rendre vi­site comme lorsque, en­fant, je voya­geais len­te­ment avec un doigt sur les cartes – les fron­tières étaient tou­jours des bandes jaunes – de mon at­las : la lu­mière sous-ma­rine de l’en­trée de la mai­son de mes pa­rents, la bou­tique sombre du vieux li­braire juif, l’éblouis­sant ci­né­ma Chile, le bow­ling aban­don­né, la mys­té­rieuse ré­si­dence des sourd­smuets et, en fin de tra­jet, les grilles de l’église de l’école. « De ma rue Rim­baud, il ne reste au­cun ves­tige. Le ci­né­ma Chile est, au­jourd’hui, un vul­gaire par­king. La bou­tique du vieux li­braire juif est de­ve­nue l’obs­cène snack­bar Poppy’s. Quant au bow­ling aban­don­né, les vieux échos ré­pu­bli­cains ont cé­dé le pas à un hom­mage mor­bide et pré­ten­tieux à l’ar­gent : une su­perbe banque de pro­vince grise en crise. […] « L’hé­ri­tage de l’hor­reur mar­que­rait le dé­clin de l’en­fance et du gé­nie. J’ai fait mon pre­mier pas dans le dé­sert, j’ai dé­cou­vert la réa­li­té, tout a chan­gé et n’a plus ja­mais ar­rê­té de le faire, pis, les choses ont em­pi­ré. Avan­cer dans le dé­sert de la vie nous a ser­vi à consta­ter qu’à la fin, pra­ti­que­ment plus rien de notre monde, du dé­cor qui était le nôtre, de notre chère rue Rim­baud où était notre monde tout en­tier qui main­te­nant n’existe sim­ple­ment plus, n’est en­core de­bout. Rien, il n’en reste presque rien. Nous ne pou­vons voir qu’un vieux che­min où le temps, aux portes du dé­sert, a écrit la fin abrupte de notre monde, du monde. » 8 Ac­ca­blé par les com­pli­ca­tions de la vie, j’ai pen­sé à ce que di­sait Rim­baud dans les Illu

mi­na­tions : « J’ai seul la clé de cette pa­rade sau­vage. » Ces mots m’ont re­mis la clé qui fer­mait – comme s’il s’agis­sait d’une en­ceinte par­fai­te­ment in­ac­ces­sible – le che­min sa­cré de l’en­fance, mes an­nées d’ado­ra­tion obs­cure de la beau­té et de grande soif d’ab­so­lu. Dans mon sillage étaient res­tés les an­nées de l’âge au­then­tique, les temps où, à un mo­ment ou à un autre, nous nous met­tons tous au dia­pa­son de Rim­baud, de sa ré­bel­lion, des orages élec­triques de son es­prit. Il pleut. In­ter­mi­na­ble­ment. Il pleut sur la ville de Bar­ce­lone ain­si que, me dit-on, sur celle de Ma­drid. Je suis ici, dans ma chambre, en­ceinte à de telles heures in­ac­ces­sible, fer­mée à double tour, ima­gi­nant un pas­sage à l’in­té­rieur de mon re­fuge, un che­min de tra­verse zig­za­guant et me­nant à mes an­nées de l’âge au­then­tique et à la grande pa­rade sau­vage de l’in­no­cence per­due. Ce se­rait le seul sen­tier par le­quel je pour­rais en­core ac­cé­der à la rue Rim­baud, en haut du Pa­seo de Sant Joan. Mais il est ima­gi­naire. Il est im­pos­sible de le voir ou même de l’aper­ce­voir, c’est im­pos­sible en de­hors du la­by­rinthe que je construis.

9 Un ami qui construit, lui aus­si, son propre la­by­rinthe et dit qu’il vit dans la pièce in­ac­ces­sible du centre de son propre en­che­vê­tre­ment (construit sciem­ment avec une fer­me­té hal­lu­ci­nante) me dit qu’il a par­fois l’im­pres­sion en re­gar­dant les ta­bleaux d’Ed­ward Hop­per de voir des scènes de son propre pas­sé. « Peu­têtre, ex­plique-t-il, parce que j’étais moi-même un en­fant dans les an­nées 1940 et le monde dans le­quel il m’avait été échu de vivre était sur bien des points iden­tique à ce­lui que je vois quand je re­garde, au­jourd’hui, ces ta­bleaux. » Pour ma part, je pense que c’est peut-être parce que le monde adulte qui l’en­tou­rait à cette époque lui sem­blait aus­si loin­tain que ce­lui qui sur­git dans ces oeuvres de Hop­per. « Le monde, dit-il, que, en­fant, il m’avait été don­né de voir au-de­là de mon propre voi­si­nage, je l’ai dé­cou­vert de­puis la ban­quette de la voiture de mes pa­rents. Un monde à peine en­tre­vu en pas­sant, pour­tant il était là, pai­sible. Il vi­vait sa propre vie : il ne sa­vait rien de moi et que je passe près de lui à tel ou tel mo­ment le lais­sait de marbre. » Mon ami per­çoit dans les ta­bleaux de Hop­per une ten­sion entre deux idées : pas­ser et vou­loir s’ins­tal­ler. C’est quelque chose qui lui ar­rive aus­si dans les chambres d’hô­tel. Dès qu’il entre dans l’une d’elles, il sent une voix l’en­joindre de sor­tir tout de suite de la pièce tan­dis qu’une autre, se su­per­po­sant à la voix ur­gente, lui de­mande de se cal­mer et de res­ter. Au centre de son en­che­vê­tre­ment, de son grand la­by­rinthe men­tal, il y a un bar in­ac­ces­sible (l’en­ceinte vi­trée qui contient le comp­toir du ta­bleau Nigh­thawks pro­ba­ble­ment) avec trois per­sonnes et un bar­man. Chaque fois qu’il est en face de cette vi­trine éter­nelle à la­quelle il ne peut pas ac­cé­der (lieu éclai­ré au mi­lieu de la ville obs­cure), il sent qu’il de­vrait conti­nuer son che­min, al­ler de l’avant, mais quelque chose en lui or­donne de faire le contraire, de res­ter où il est. Il a l’im­pres­sion, dit-il, que per­sonne n’est ar­ri­vé avant lui au centre du la­by­rinthe et que son ex­pé­rience si en­che­vê­trée ne va ja­mais cesser d’être en­tiè­re­ment à lui. Quand mon ami parle avec son lan­gage hu­main, je di­rais même par­fois trop hu­main, il me fait pen­ser au monde. Et à mes soeurs. Avec elles nous par­lons par­fois de la fa­çon dont nous per­ce­vions na­guère la vie de­puis la ban­quette de la voiture fa­mi­liale et nous avons tou­jours été d’ac­cord pour dire – avec une lu­ci­di­té peut-être ex­ces­sive – qu’il était évident que le monde ex­té­rieur avait un es­pace propre, il ne sa­vait rien de nous, ce qui le lais­sait de marbre, il était là, dans le cadre de la fe­nêtre d’une voiture, et nous ne pour­rions ja­mais y mettre les pieds, c’était le monde de trois clients et d’un bar­man, quatre êtres in­abor­dables dans une boîte éclai­rée dans la nuit et fer­mée à double tour, quatre fous que nous, les éter­nels pas­sa­gers de la voiture fa­mi­liale, ne pour­rions ja­mais toucher. 10 Hier, Do­mi­nique m’a tout à coup an­non­cé – grande sur­prise ! – que dans le Pa­lais de Cris­tal trans­for­mé en hô­tel pour­vu d’une seule pièce et ré­pon­dant au nom de Splen­dide, elle al­lait mettre une cin­quan­taine de fau­teuils à bas­cule (1). – Cin­quante ! J’ai bon­di men­ta­le­ment de joie et je lui ai de­man­dé si elle sa­vait que la chaise à bas­cule est l’un des ob­jets qui ap­pa­rais­sait le plus sou­vent dans l’oeuvre de Sa­muel Be­ckett. Elle ne m’a pas ré­pon­du et je n’ai pas pu vé­ri­fier si oui ou non elle le sa­vait. Son si­lence m’a gê­né parce qu’il m’a pa­ru beau­coup plus grand qu’il ne l’était. Di­sons, pour dra­ma­ti­ser un peu, que je l’ai confon­du avec ce­lui de l’uni­vers qui ne daigne pas me ré­pondre quand je l’in­ter­roge sur le sens des choses. Puis j’ai ré­agi. Au­cune im­por­tance, aije pen­sé. Et comme s’il ne se pas­sait rien, j’ai cher­ché deux exemples convain­cants pour mon­trer que les ap­pa­ri­tions de fau­teuils à bas­cule ponc­tuent l’en­semble de l’oeuvre de Be­ckett. 1) Film : court-mé­trage muet de vingt mi­nutes mon­trant le par­cours d’un homme (Bus­ter Kea­ton) qui ter­ro­rise tout le monde, fi­nit par mon­ter dans une pièce dans la­quelle il s’en­ferme et, après avoir mo­di­fié cer­taines choses concer­nant les ani­maux qui y sont, s’as­sied dans un fau­teuil à bas­cule. 2) Mur­phy : ce que le hé­ros de ce ro­man, fai­néant pa­ten­té, aime le plus, c’est se pe­lo­ton­ner dans un fau­teuil à bas­cule et se ba­lan­cer sans ja­mais s’ar­rê­ter. Je lui ai par­lé de Film et de Mur­phy, per­sua­dé qu’elle m’écou­tait avec une in­cré­du­li­té ab­so­lue, comme si elle pen­sait que je lui di­sais quelque chose qui n’était guère fiable. Mais, une fois de plus, il y avait mal­en­ten­du. En fait, elle écou­tait avec in­té­rêt ce que je lui di­sais. Plus, elle était vrai­ment contente comme si une nou­velle lu­mière tra­ver­sait les vitres du Pa­lais ma­dri­lène. – Cet hô­tel qui ap­pa­raît dans les Illu­mi­na­tions de Rim­baud ne s’ap­pelle pas Splen­dide ? lui ai-je de­man­dé. – En ef­fet. Qu’elle ait re­cou­vré la pa­role m’a sti­mu­lé, tout avait re­trou­vé une cer­taine nor­ma­li­té. Le calme m’a per­mis de com­prendre de nou­veau pour­quoi de­puis trois mois, de­puis que j’avais com­men­cé à de­ve­nir le confi­dent des pré­pa­ra­tifs de son in­ter­ven­tion au Pa­lais de Cris­tal, Do­mi­nique évo­quait sou­vent Rim­baud. Elle m’a alors par­lé de Cio­ran qui di­sait de son ami Be­ckett : « Je n’ou­blie­rai pas de si­tôt le brio avec le­quel il m’ex­pli­qua les exi­gences aux­quelles doit sa­tis­faire l’ac­trice qui veut jouer Not I, où une voix ha­le­tante do­mine l’es­pace et s’y sub­sti­tue. » Et j’ai aus­si­tôt com­pris, ou cru com­prendre, quelque chose m’illu­mi­nait de­puis un lieu sau­vage et j’en­ten­dais la pluie tom­ber bru­ta­le­ment sur les hanches de ma mère. Hier fut un jour d’« illu­mi­na­tions ». L’idée be­cket­tienne d’une voix qui s’em­pare de l’es­pace a da­van­tage à voir avec une « ins­tal­la­tion » qu’avec un texte théâ­tral. Il m’a pa­ru évident que Du­champ, uti­li­sant des ob­jets quo­ti­diens re­si­gni­fiés en oeuvre ar­tis­tique, fut l’un des pré­cur­seurs du mou­ve­ment des « ins­tal­la­teurs » (branche de l’art contem­po­rain qui com­men­ça à prendre son es­sor à par­tir des an­nées 1960). Mais très pro­ba­ble­ment, Be­ckett aus­si. Je l’ai in­ter­ro­gée sur la pièce so­li­taire, unique, de cet hô­tel. Elle se­rait si­tuée, a-t-elle ré­pon­du, juste au centre du Pa­lais de Cris­tal, au centre du Minotaure qu’elle construi­sait. Peut-être s’agi­rait-il d’un car­ré vi­tré, vi­sible de l’ex­té­rieur, mais in­ac­ces­sible. Je me suis dit : in­ac­ces­sible comme peut l’être au­jourd’hui le che­min qui va de la mai­son à l’école, per­du à ja­mais dans le sou­ve­nir. Quand, quelques mois plus tard, Do­mi­nique est al­lée pour la pre­mière fois de sa vie à Du­blin, je lui ai re­com­man­dé d’al­ler voir l’ad­mi­rable re­cons­truc­tion vi­trée, fer­mée à double tour, de l’ate­lier que Francis Ba­con avait à Ma­drid. Cette re­cons­truc­tion se trouve dans la Hugh Lane Gal­le­ry de Du­blin.

C’est peut-être la rai­son pour la­quelle je lui ai de­man­dé si la chambre unique du Splen­dide Ho­tel au­rait un air de pa­ren­té avec l’ate­lier du­bli­nois vi­tré et in­ac­ces­sible de Ba­con. Elle m’a ré­pon­du qu’il y avait de fortes chances qu’ils se res­semblent. – Quel se­ra le nu­mé­ro de cette chambre unique du Pa­lais de Cris­tal ? lui ai-je de­man­dé. Je m’at­ten­dais à ce qu’elle dise 1, mais elle a dit 19. D’une cer­taine fa­çon, cette chambre, je l’ai ap­pris par la suite, au­rait des liens avec Si Pa­ris

l’avait su (So Long at the Fair). Avait-elle vu le film, da­tant de 1950, in­ter­pré­té par Jean Sim­mons et Dirk Bo­garde ? Il ra­conte l’his­toire de Vicky Bar­ton et de son frère John­ny qui vont à Pa­ris vi­si­ter l’Ex­po­si­tion de 1889. Ils dorment à l’hô­tel La Li­corne, dans des chambres sé­pa­rées. Quand la soeur se lève le len­de­main ma­tin, elle dé­couvre que son frère et sa chambre ont dis­pa­ru et, comme si c’était trop peu, tout le monde re­fuse d’ad­mettre qu’elle est ar­ri­vée à l’hô­tel ac­com­pa­gnée. 11 « Une fois dé­bar­qué de son bateau ivre, Rim­baud était par­ve­nu à de­ve­nir l’un de ces sau­vages qui l’es­cor­taient de­puis les rives. Si la for­tune de son oeuvre est al­lée bien au-de­là de la ré­gion des poètes, c’est aus­si parce qu’à la fin il a réus­si dans son in­ten­tion : s’ex

po­ser lui-même, comme un échan­tillon eth­no­gra­phique cap­tu­ré dans la fo­rêt. » (Ro­ber­to Ca­las­so) Je me sou­viens de ma ren­contre d’hier avec Do­mi­nique tout en com­plé­tant ce que j’ima­gine être peut-être l’his­toire qui est der­rière son ins­tal­la­tion. En mars, j’es­père me sen­tir là-bas, dans le Splen­dide Ho­tel, comme à la mai­son, sor­tir et en­trer comme si j’al­lais de mon foyer à l’école et vice ver­sa. J’es­père aus­si que lorsque je se­rai en face de la chambre vi­trée, je pour­rai y voir une grande pa­rade sau­vage avec un Minotaure in­vi­sible : fi­gure ima­gi­naire à la peau sombre, à l’oeil fu­rieux, aux membres de fer et, mal­gré tout, fi­gure hu­maine, trop hu­maine. Qu’avec un « équi­libre d’hé­ca­tombe », Do­mi­nique si­tue­ra au centre du centre du la­by­rinthe : Rim­baud ca­ché, mais ex­po­sé sur les lieux mêmes. Fi­gure in­tou­chable et se­crète, in­ac­ces­sible, comme la porte aveugle de notre âge au­then­tique. Puis ne rien ou­blier. Res­ter seul avec quel­qu’un et un dia­logue : – Pour­quoi deux ? Pour­quoi tous les deux parlent-ils pour dire la même chose ? – Parce que ce­lui qui la dit est tou­jours l’autre. Bar­ce­lone, no­vembre 2013 Tra­duit de l’es­pa­gnol par An­dré Ga­bas­tou (1) Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter, Splen­dide Ho­tel, Parque del Re­ti­ro, Ma­drid, 13 mars - 19 oc­tobre 2014 [ndlr].

En­rique Vi­la-Ma­tas lit dans la mai­son de sa grand-mère. Bar­ce­lone, jan­vier 1955. Rea­ding at his grandma’s house

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