Éléo­nore Sain­ta­gnan

Art Press - - ÉDITO - Sa­rah Ih­ler-Meyer

Eléonore Sain­ta­gnan aime les his­toires. Vé­ri­diques ou lé­gen­daires, col­lec­tifs ou in­di­vi­duels, liés à des tra­di­tions po­pu­laires ou à des ob­ses­sions in­di­vi­duelles, ces ré­cits sont res­ti­tués sous forme de vi­déos ou d’ins­tal­la­tions. Vulpes Vulpes Vulpes, spec­tacle créé avec Gré­goire Motte, a été pré­sen­té au Centre Pom­pi­dou, dans le cadre du fes­ti­val Hors Pistes, en jan­vier der­nier.

Tel le bi­blio­thé­caire ima­gi­né par Ri­chard Brau­ti­gan (1), char­gé de re­cueillir jour et nuit des ma­nus­crits non pu­bliés, Éléo­nore Sain­ta­gnan ac­cueille dans son tra­vail des ré­cits n’ayant pas trou­vé leur place ailleurs, le plus sou­vent en marge de la grande His­toire et voués à dis­pa­raître. For­mée au do­cu­men­taire de créa­tion, l’ar­tiste en­tre­mêle al­lè­gre­ment cap­ta­tions sur le vif, si­tua­tions re­jouées et do­cu­ments d’ar­chives, se pla­çant ain­si au plus près d’une réa­li­té elle-même en­vi­sa­gée comme hy­bride, faite des évé­ne­ments que l’on vit et des his­toires que l’on se ra­conte.

HIS­TOIRES SAU­GRE­NUES

Parce qu’elles sont por­teuses et gé­né­ra­trices de ré­cits, les com­mu­nau­tés aus­si bien hu­maines qu’ani­males ont sou­vent la fa­veur de l’ar­tiste. En par­ti­cu­lier lorsque ces his­toires sont a prio­ri anec­do­tiques et sau­gre­nues, comme par exemple celle du jeu de quilles en pays Mon­treuillois, su­jet du « docu-fic­tif » les

Mal­chan­ceux (2012). Au­jourd’hui me­na­cée de dis­pa­ri­tion, après avoir été re­mise à l’hon­neur des an­nées 1960 aux an­nées 1990, cette tra­di­tion lo­cale per­met­tait, se­lon ses der­niers adeptes, de par­ta­ger des mo­ments de convivialité et de fé­dé­rer les ha­bi­tants des dif­fé­rents vil­lages de la ré­gion. Aus­si, avec la com­pli­ci­té de plu­sieurs équipes de quilliers, Éléo­nore Sain­ta­gnan re­cons­ti­tue cette his­toire d’un âge d’or per­du, contre-champ de la dé­ser­tion de la cam­pagne pour les villes. Au­tour du per­son­nage prin­ci­pal de Mi­chel, vé­ri­table quillier ori­gi­naire de Brimeux, se suc­cèdent des sé­quences où sont re­joués l’or­ga­ni­sa­tion d’un tour­noi de quilles, la pré­pa­ra­tion de la bis­touille, bois­son al­coo­li­sée dont s’abreuvent les joueurs, le ras­sem­ble­ment des équipes sur un an­cien ter­rain de quilles sur fond de rock’n’roll et, bien en­ten­du, la par­tie de quilles elle-même. Dif­fi­cile ici de dé­par­ta­ger la vé­ra­ci­té des évé­ne­ments re­joués, et la part de fan­tasmes dont les au­réoles Mi­chel, à l’image de nom­breuses

tra­di­tions po­pu­laires sur le point de dis­pa­raître ou dé­jà ré­vo­lues. Un mé­lange de réa­li­té et de lé­gende que l’on re­trouve no­tam­ment dans les trois ré­cits d’ani­maux fé­raux (2) qui consti­tuent Vulpes vulpes vulpes (2014), une vi­déo confé­rence réa­li­sée avec Gré­goire Motte au Centre Pom­pi­dou. Par­mi ces trois ré­cits, ce­lui des per­ruches vertes qui en­va­hissent les rues de Bruxelles. Comme l’ex­pliquent les deux com­parses, se­lon les ha­bi­tants de la ville ces oi­seaux se­raient ori­gi­naires du Mé­li Park, centre d’at­trac­tion fon­dé en 1935 par Al­be­ric Flo­ri­zoone et dont le fils, Gil­bert Flo­ri­zoone, au­rait li­bé­ré en 1974 qua­rante per­ruches dans le ciel bruxel­lois. Tour à tour ap­pa­raissent des images d’ar­chives guille­rettes, des cap­ta­tions de vols d’oi­seaux, mais aus­si une scène re­jouée d’in­tru­sion d’une per­ruche dans un ap­par­te­ment bruxel­lois, ain­si que la lec­ture d’une vé­ri­table an­nonce de dis­pa­ri­tion d’une per­ruche par Éléo­nore Sain­ta­gnan. À nou­veau le vrai et le faux s’en­tre­lacent, à l’image de cette char­mante his­toire de fé­ra­li­té : bien que vé­ri­dique (le lâ­cher d’oi­seaux en 1974), cette der­nière n’est pas la seule à ex­pli­quer la pré­sence de per­ruches dans la ville de Bruxelles, le phé­no­mène s’ex­pli­quant aus­si par les fré­quents aban­dons d’ani­maux do­mes­tiques.

SIN­GU­LA­RI­TÉS

Ré­cits de com­mu­nau­tés, les oeuvres d’Éléo­nore Sain­ta­gnan s’at­tachent tout aus­si bien à rendre compte de sin­gu­la­ri­tés et d’his­toires in­di­vi­duelles. Ain­si par exemple des Por­traits fla­mands (2008), soit près de qua­rante pe­tits écrans nu­mé­riques en­ca­drés de cé­ra­mique et des­ti­nés à être ac­cro­chés aux ci­maises. D’une du­rée de cinq mi­nutes, cha­cun d’entre eux montre des ha­bi­tants d’un quar­tier de Tour­coing, seuls ou à deux, po­sant fixe­ment de­vant la ca­mé­ra sur un fond co­lo­ré, ha­billés des te­nues de leur choix. Un duo de mo­tards, des ma­jo­rettes ayant sub­sti­tué leurs bâ­tons par des fu­sils et des sabres en plas­tique, un mé­ca­ni­cien avec ses ou­tils… au­tant de por­traits sus­pen­dus dans le temps, tels des pein­tures par­cou­rues de mi­cro-mou­ve­ments. Ex­trê­me­ment ar­ti­fi­ciels et mis en scène, ces por­traits laissent néan­moins per­cer la réa­li­té de toute in­di­vi­dua­li­té, mé­lange in­dé­mê­lable de mythes per­son­nels et d’évé­ne­ments vé­cus. L’his­toire du fou lit­té­raire Jean-Pierre Bris­set (1837-1919), au­quel Éléo­nore Sain­ta­gnan a dé­dié plu­sieurs oeuvres, est à ce titre exemplaire. Po­ly­glotte, maître na­geur, dé­po­si­taire de plu­sieurs bre­vets, Jean-Pierre Bris­set est éga­le­ment l’au­teur de livres dé­diés à ses ex­tra­va­gantes dé­cou­vertes éty­mo­lo­giques et à la ré­vé­la­tion divine se­lon la­quelle l’homme des­cen­drait de la gre­nouille. En 1913, Jules Ro­mains et ses amis le re­çoivent à Pa­ris pour lui re­mettre le prix de Prince des Pen­seurs, vaste mas­ca­rade dont Bris­set fut la dupe. Soit une vie des plus mar­gi­nales aux al­lures de lé­gende, où l’au­to-mys­ti­fi­ca­tion cô­toie de vé­ri­tables pé­ri­pé­ties, qu’Éléo­nore Sain­ta­gnan res­ti­tue sous la forme d’une planche ha­gio­gra­phique ( Vie illus­trée de Jean-Pierre Bris­set, 2012) et d’une gre­nouille en cé­ra­mique pla­cée dans un pot de fleurs dé­bi­tant des ex­traits des écrits de Bris­set lus par l’ac­teur Jacques Bon­naf­fé ( Sans titre, 2013). Ici en­core, le do­cu­men­taire et la fic­tion se mé­langent, au plus proche du réel, tou­jours dé­jà mis en ré­cit, pris dans des fic­tions et des pro­jec­tions sub­jec­tives ou col­lec­tives. Eléonore Sain­ta­gnan Née en/ born 1979 Vit et tra­vaille à / lives in Pa­ris Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes/ Recent shows: 2014 Dieu et la Sté­réo, Mains d’oeuvres, Saint-Ouen Vulpes Vulpes Vulpes, so­lo show d’Eléonore Sain­ta­gnan et Gré­goire Motte, Centre Pom­pi­dou, Pa­ris dans le cadre du fes­ti­val Hors Pistes 2013 Fo­re­man Art Gal­le­ry of Bi­shop’s Uni­ver­si­ty in Sherbrooke, Qué­bec; Re­cherches sur le sens du lan­gage et la sculp­ture 3D (avec Gré­goire Motte), Treize, Pa­ris 2012 Les Mal­chan­ceux, ga­le­rie Elaine Le­vy, Bruxelles Ex­po­si­tons de groupe ré­centes/ Group shows: 2014 Prin­temps de l’art contem­po­rain, la Com­pa­gnie, Mar­seille 2013 Cut­log Pa­ris ; The Chess­room, Ate­lier Rouart, Pa­ris ; The French Haun­ted House Song Eun Art Space, Séoul 2012 Trois fois rien, Fon­da­tion Ca­louste Gul­ben­kian, Pa­ris ; Keep me in sus­pens, The cen­tral house of Ar­tists, Mos­cow; Un-Scene II, Wiels, Bruxelles Plus c’est gros, plus ça passe, Treize, Pa­ris BYOB, Pa­lais de To­kyo, Pa­ris

Eléonore Sain­ta­gnan has a pen­chant for sto­ries. Whe­ther true or apo­cry­phal, col­lec­tive or in­di­vi­dual, ari­sing from po­pu­lar tra­di­tions or in­di­vi­dual ob­ses­sions, any­thing goes when it comes to re­crea­ting these tales in the form of vi­deos and ins­tal­la­tions.

Vulpes Vulpes Vulpes, the show she crea­ted with Gré­goire Motte, was pre­sen­ted as part of the Hors Pistes fes­ti­val at the Pom­pi­dou Cen­ter last Ja­nua­ry.

Like the li­bra­rian drea­med up by Ri­chard Brau­ti­gan,(1) in charge of col­lec­ting un­pu­bli­shed ma­nus­cripts, day and night, Éléo­nore Sain­ta­gnan’s work hosts sto­ries that have not found a space el­sew­here, usual­ly sto­ries that are on the mar­gins of His­to­ry and other­wise fa­ted to di­sap­pear. With a back­ground in crea­tive do­cu­men­ta­ry, the ar­tist free­ly com­bines live cap­ture, sta­ged si­tua­tions and ar­chive do­cu­ments, pla­cing her­self in the thick of a rea­li­ty that is concei­ved as hy­brid, made up of events that we live and sto­ries that we tell.

WA­CKY STO­RIES

Whe­ther hu­man or ani­mal, com­mu­ni­ties are great ge­ne­ra­tors of sto­ries. Hence Sain­ta­gnan’s in­ter­est in them, es­pe­cial­ly when these sto­ries have an anec­do­tal, wa­cky side. Take her fic­tion/do­cu­men­ta­ry on the game of skit­tles in the Mon­treuillois re­gion, Les Mal

chan­ceux (2012). Now dying out, af­ter a re­vi­val bet­ween the 1960s and 90s, this lo­cal tra­di­tion pro­vi­ded an oc­ca­sion for vil­lages to get to­ge­ther and en­joy a bit of fun. With the help of some of these skit­tles players, Sain­ta­gnan re­crea­ted this sto­ry of a lost gol­den age, in coun­ter­point to the ru­ral exo­dus. The main cha­rac­ter, Mi­chel, a real skit­tles player from Brimeux, is at the cen­ter of a se­ries of se­quences going through the or­ga­ni­za­tion of a skit­tles tour­na­ment, with the pre­pa­ra­tion of

bis­touille, the hooch en­joyed by the players, as­sem­bly on an old skit­tle court with rock playing in the back­ground, and of course, the skit­tles game it­self. In these re­cons­truc­tions it is hard to tell bet­ween fact and Mi­chel’s fan­ta­sies on the sub­ject, as is so of­ten the case with lost or di­sap­pea­ring po­pu­lar tra­di­tions. This mix­ture of rea­li­ty and le­gend is found in the three sto­ries about fe­ral ani­mals consti­tu­ting Vulpes vulpes vulpes (2014),(2) a vi­deo con­fe­rence made with Gré­goire Motte at the Pom­pi­dou Cen­ter. One of these sto­ries is about green bud­ge­ri­gars ta­king over the streets of Brus­sels. As the two com­pa­nions ex­plain, the towns­folk say that the birds came from Mé­li Park, a theme park foun­ded in 1935 by Al­be­ric Flo­ri­zoone, whose son, Gil­bert Flo­ri­zoone, is said to have re­lea­sed for­ty bud­ge­ri­gars in­to the Bel­gian sky in 1974. We see jolly ar­chive images, the cap­ture of birds, but al­so a re­crea­tion of a bud­gie en­te­ring a Brus­sels apart­ment, and Sain­ta­gnan rea­ding a no­tice about the di­sap­pea­rance of a bud­ge­ri­gar. Once again, true and false in­ter­t­wine: al­though the re­lease of birds in 1974 is true, that is not the on­ly rea­son why the bud­gies are so pro­minent in Brus­sels, ano­ther one being the ba­nal fact of ow­ners get­ting rid of their pets.

SINGULARITIES

Sain­ta­gnan’s sto­ries are about unu­sual, in­di­vi­dual events as well as com­mu­ni­ties. Her Por­traits fla­mands (2008) com­prise some for­ty small di­gi­tal screens fra­med with ce­ra­mic and made to be hung on picture walls. Each por­trait lasts five mi­nutes and shows ei­ther one or two in­ha­bi­tants of a neigh­bo­rhood in Tour­coing, sta­ring in­to the ca­me­ra, against a co­lo­red ground, dres­sed as they chose. A pair of mo­tor­cy­clists, drum ma­jo­rettes with plas­tic guns and swords ins­tead of ba­tons, a me­cha­nic with his tools: these por­trait films seem to suspend time, like pain­tings rip­pled by mi­cro-mo­ve­ments. Though ex­tre­me­ly ar­ti­fi­cial and sta­ged, the por­traits ne­ver­the­less pe­ne­trate the rea­li­ty of any in­di­vi­dual iden­ti­ty, as an in­ex­tri­cable mix­ture of per­so­nal myths and li­ved events. The sto­ry of the li­te­ra­ry mad­man, JeanPierre Bris­set (1837-1919), the sub­ject of se­ve­ral works by Sain­ta­gnan, is exem­pla­ry in this res­pect. A po­ly­glot, swim­ming pool at­ten­dant, hol­der of se­ve­ral pa­tents, Bris­set al­so wrote books about his ex­tra­va­gant ety­mo­lo­gi­cal dis­co­ve­ries and a divine re­ve­la­tion from which lear­ned that hu­man­kind was des­cen­ded from the frog. In 1913, Jules Ro­mains and his friends re­cei­ved him in Pa­ris and awar­ded him the prize of “Prince of Thin­kers”—a huge joke that Bris­set saw through from the start. His was an ex­tre­me­ly mar­gi­nal life with the trap­pings of le­gend. Its mix­ture of self-mys­ti­fi­ca­tion and au­then­tic ad­ven­tures is sum­med up by Sain­ta­gnan in the form of a ha­gio­gra­phic plate ( Vie illus­trée

de Jean-Pierre Bris­set, 2012) and a ce­ra­mic frog pla­ced in a pot of flo­wers from which come ex­cerpts of Bris­set’s wri­tings read by the ac­tor Jacques Bon­naf­fé ( Sans titre, 2013). Here, once again, do­cu­men­ta­ry and fic­tion in­ter­t­wine, close to the real, which is al­ways al­rea­dy nar­ra­ti­vi­zed, caught up in sub­jec­tive and col­lec­tive pro­jec­tions.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

Page de gauche / page left: « Por­traits Fla­mands ». 2007. Vi­déos nu­mé­riques. 5 min (film still). Pro­duc­tion Le Fres­noy, 2007 “Fle­mish Por­traits.” Di­gi­tal vi­deos Ci-des­sus / above: « Les Mal­chan­ceux ». 2012. Vi­déo HD, 33 mn (film still). Co­pro­duc­tion Red Shoes/ Some Shoes et Art­con­nexion. “The Un­lu­cky” (1) Ri­chard Brau­ti­gan, l’Avor­te­ment, 1971. (2) Se dit d’ani­maux do­mes­tiques re­tour­nés à l’état sau­vage.

(1) Ri­chard Brau­ti­gan, The Abor­tion, 1971. (2) The word “fe­ral” is used es­pe­cial­ly for ani­mals in a wild state that have es­ca­ped from do­mes­ti­ca­tion. Gré­goire Motte et Eléonore Sain­ta­gnan « Vulpes vulpes vulpes ». 2014. 80 min (Co­pro­duc­tion Red Shoe/Some Shoes, Hors Pistes / Centre Pom­pi­dou et Mi­chi­gan Films. Ph. H. Vé­ro­nèse)

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