Lu­cio Fon­ta­na trop sage, trop at­ten­du

Art Press - - ÉDITO - Va­lé­rie Da Cos­ta

Sébastien Go­kalp et Cho­gha­kate Ka­za­rian (dir.) Lu­cio Fon­ta­na Pa­ris Mu­sées

Avec la ja­quette de cou­ver­ture re­pro­dui­sant la pho­to­gra­phie de Lo­thar Wol­leh où Lu­cio Fon­ta­na porte les fa­meuses lu­nettes Cour­règes, l’ar­tiste ita­lien a tout l’air d’une icône de la mode des an­nées 1960. Ce n’est donc pas une oeuvre, mais une image em­blé­ma­tique de l’ar­tiste, prise en 1965, au faîte de sa re­con­nais­sance, que donne à voir la cou­ver­ture du ca­ta­logue Lu­cio Fon­ta­na dont il faut sou­li­gner l’élé­gance gra­phique. L’ou­vrage est struc­tu­ré par les com­mis­saires, Sébastien Go­kalp et Cho­gha­kate Ka­za­rian, de la même ma­nière que l’ex­po­si­tion, c’est-à-dire sur un mode chro­no­lo­gique, pour, di­ra-t-on, fa­ci­li­ter une ap­proche di­dac­tique (1). La créa­tion de Fon­ta­na y est ana­ly­sée de­puis ses dé­buts (ses pre­mières sculp­tures des an­nées 1920-1930, cf. le texte d’An­tho­ny White) jus­qu’à ses der­nières réa­li­sa­tions Tea­tri­ni et Concet­ti spa­zia­li

El­lisse de la fin des an­nées 1960. Le ca­ta­logue ar­ti­cule courtes no­tices, qui inau­gurent les « dif­fé­rentes étapes » du tra­vail, et essais. La plu­part de ces textes s’at­tachent à un as­pect de l’oeuvre – la re­la­tion entre des­sin et sculp­ture (Lu­ca Mas­si­mo Bar­be­ro), les en­vi­ron­ne­ments et l’ar­chi­tec­ture (Pao­lo Cam­pi­glio), l’uti­li­sa­tion de la lu­mière noire (Ma­ri­na Pu­gliese) –, s’éloi­gnant de la concep­tion d’une créa­tion en­vi­sa­gée comme un tout. C’est ce qui ca­rac­té­rise pour­tant l’oeuvre de Fon­ta­na dont la créa­ti­vi­té et l’im­mense in­ven­ti­vi­té l’ont ame­né à tra­vailler, sans dis­tinc­tion, et dans une même tem­po­ra­li­té, des tech­niques et des sup­ports aus­si dif­fé­rents que la cé­ra­mique, la lu­mière de Wood, le néon, l’huile sur toile… Dans les der­nières pages, Da­niel Sou­tif en­vi­sage l’hé­ri­tage ita­lien de Fon­ta­na. Cette hé­té­ro­gé­néi­té de l’oeuvre est d’ailleurs l’une des ca­rac­té­ris­tiques de son spa­tia­lisme, mou­ve­ment dont il est le fon­da­teur dans le Mi­lan de l’après-guerre, et qui pour­suit ses re­cherches en­ga­gées en Ar­gen­tine à tra­vers le Ma­ni­feste blanc. Il est, à ce titre, re­gret­table que le ca­ta­logue ne se soit pas plus in­té­res­sé à cette aven­ture col­lec­tive, bien étu­diée par les his­to­riens de l’art ita­liens, mais qui reste mal connue en France, pour com­prendre les en­jeux et le re­nou­veau de la créa­tion ita­lienne de l’après-guerre, et no­tam­ment le rôle joué par Mi­lan comme centre ar­tis­tique. Dom­mage aus­si que rien, en de­hors de l’ap­proche gé­né­rique de Jean Louis Sche­fer, n’ait été plus pré­ci­sé­ment dit du dia­logue pas­sion­nant et com­plexe entre Fon­ta­na et le sa­cré. Dia­logue qui se ma­ni­feste de­puis ses dé­po­si­tions et cru­ci­fixions en cé­ra­mique aux émaux hauts en cou­leur jus­qu'à sa sé­rie la Fine di Dio, in­cluant l’en­semble des Concet­ti

spa­zia­li At­te­sa/At­tese, constante des dix der­nières an­nées de sa créa­tion. Au­tant de gestes et de réa­li­sa­tions qui touchent à la ques­tion du di­vin qui s’ex­prime chez lui par une ré­flexion sur l’in­fi­ni. Cette ré­flexion est liée no­tam­ment aux en­jeux so­cié­taux de l’époque, ceux de la conquête de l’es­pace qui fas­cine l’ar­tiste et sur la­quelle il s’est lon­gue­ment ex­pri­mé.

LE LI­SIBLE ET LE VI­SIBLE

Le ca­ta­logue n’ac­corde mal­heu­reu­se­ment au­cune ana­lyse à la place qu’a te­nue l’écri­ture chez Lu­cio Fon­ta­na. Ce­lui-ci a pour­tant abon­dam­ment ex­po­sé son point de vue, non seule­ment à tra­vers les ma­ni­festes du spa­tia­lisme, qui sont surtout des pu­bli­ca­tions col­lec­tives, mais aus­si dans des textes et en­tre­tiens por­tant tout au­tant sur son tra­vail que sur ce­lui des ar­tistes qu’il ai­mait et qu’il dé­fen­dait. L’ex­po­si­tion ne fait pas mieux puis­qu’elle ne montre que quelques feuilles des notes prises pour le Ma­ni­feste tech­nique

du spa­tia­lisme (1951), comme si ses nom­breux textes ma­nus­crits et son abon­dante cor­res­pon­dance ne mé­ri­taient ni d’être ex­po­sés, ni d’être re­pro­duits… On ne trouve pas non plus d’étude sur le tra­vail de la cé­ra­mique dont l’ar­tiste a pro­fon­dé­ment re­nou­ve­lé l’ap­proche. À tra­vers des su­jets pro­fanes aus­si bien que re­li­gieux, la cé­ra­mique est pré­sente dans l’en­semble de l’oeuvre, comme le montre d’ailleurs la ré­tros­pec­tive qui lui fait la part belle. Si l’ex­po­si­tion Lu­cio Fon­ta­na qu’avait or­ga­ni­sée Ber­nard Blis­tène et Ber­nard Ceys­son au Centre Pom­pi­dou en 1987, et son co­pieux ca­ta­logue, de­meurent à ce jour des ré­fé­rences his­to­riques pour la re­lec­ture de l’oeuvre qui était alors pro­po­sée, on au­rait ai­mé que celle du mu­sée d’art mo­derne de la Ville de Pa­ris ouvre à son tour, près de trente ans plus tard, de nou­velles pistes spé­cu­la­tives sur ce tra­vail foi­son­nant. Je pense, entre autres, aux an­nées pas­sées en Ar­gen­tine sur les­quelles on ne sait, en dé­fi­ni­tive, pas grand-chose, à ses col­la­bo­ra­tions avec d’autres ar­tistes, au Fon­ta­na col­lec­tion­neur. En dé­pit d’un bel en­semble d’oeuvres, c’est un Fon­ta­na un peu trop sage et at­ten­du qui nous est don­né à voir et à lire.

(1) L’ex­po­si­tion Lu­cio Fon­ta­na est vi­sible jus­qu’au 24 août 2014 au mu­sée d’art mo­derne de la Ville de Pa­ris. Va­lé­rie Da Cos­ta est l’au­teur d’une an­tho­lo­gie des Écrits de Lu­cio Fon­ta­na, Les Presses du réel, 2013 (NdE).

Lo­thar Wol­leh. Lu­cio Fon­ta­na et ses « lu­nettes spa­tiales ». 1965. © Dr. Oli­ver Wol­leh © Fon­da­zione Lu­cio Fon­ta­na, Milano / by SIAE

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