Alois Rie­gl formes de tran­si­tion

Art Press - - ÉDITO - Gui­te­mie Mal­do­na­do

Alois Rie­gl

L’In­dus­trie d’art ro­maine tardive

Ma­cu­la

Les édi­tions Ma­cu­la ont li­vré ce prin­temps la pre­mière tra­duc­tion en langue fran­çaise de Spä­trö­mische Kuns­tin­dus­trie d’Alois Rie­gl, ou­vrage dont l’édi­tion ori­gi­nale a pa­ru à Vienne en 1901: ce simple fait in­cite d’em­blée à s’in­ter­ro­ger sur les méandres de l’his­toire de l’art, une in­ter­ro­ga­tion d’au­tant plus lé­gi­time qu’elle concerne un au­teur dont la concep­tion de l’his­toire re­pose sur une idée bien par­ti­cu­lière du pro­grès. À ce su­jet, l’on re­pren­dra vo­lon­tiers la conclu­sion d’un ar­ticle consa­cré par Hen­ri Zer­ner en 1976 à l’oeuvre de Rie­gl : « L’his­toire de l’art ne peut s’écrire une fois pour toutes. Elle se construit en per­ma­nence (1). » Y com­pris par des réé­di­tions et tra­duc­tions, à dis­tance, de textes ayant mar­qué leur temps et qui se trouvent ain­si re­mis sur le mé­tier. Le tra­vail édi­to­rial est ici re­mar­quable en tout point, tant pour la tra­duc­tion due à Ma­rie­lène We­ber que pour l’ico­no­gra­phie et l’ap­pa­reil critique qui ac­com­pagnent le texte. Les pré­faces aux deux pre­mières édi­tions de l’ou­vrage, un ar­ticle d’un an pos­té­rieur du même Rie­gl et sa bio­gra­phie par Ju­lius von Schlos­ser per­mettent de re­pla­cer l’étude dans le contexte de sa pa­ru­tion, tan­dis que Ch­ris­to­pher S. Wood, dans sa pré­face, et Em­ma­nuel Al­loa, dans sa post­face, en éclairent, de leur point de vue ac­tuel, les sources, les ap­ports prin­ci­paux et la pos­té­ri­té. Les notes dé­ve­lop­pées et pré­cises, la chro­no­lo­gie et l’in­dex ap­portent en­fin les points de re­père in­dis­pen­sables. L’ob­jet même mé­rite lui aus­si quelques mots: épais mais ma­niable, il est sobre et sé­rieux sans pour au­tant pa­raître aus­tère ou in­ti­mi­der ; élé­gant, clair et sans af­fé­te­rie dans sa mise en page, il in­vite bien au contraire à se plon­ger dans sa lec­ture. À l’ori­gine de l’étude de Rie­gl se trouve un vaste pro­jet concer­nant les pro­duc­tions de l’in­dus­trie d’art an­tique ré­per­to­riées sur le ter­ri­toire aus­tro-hon­grois, pro­jet au sein du­quel il s’était vu confier la pé­riode la plus dé­con­si­dé­rée, soit l’époque post­cons­tan­ti­nienne et des grandes in­va­sions, qu’il dé­signe dans son in­tro­duc­tion comme « le continent in­ex­plo­ré de l’his­toire de l’art » ; il en fixe les bornes chro­no­lo­giques : entre l’édit de Mi­lan (313 après J.-C.) et l’ar­ri­vée au pou­voir de Char­le­magne (768). Contre la vi­sion qui pré­do­mi­nait jusque-là et consi­dé­rait cette pé­riode comme un temps de ré­gres­sion mar­qué au sceau des in­va­sions bar­bares, l’au­teur en pro­pose une ré­éva­lua­tion ra­di­cale et y met au jour des « formes de tran­si­tion », au­tant de « stades pré­pa­ra­toires né­ces­saires à l’ap­pa­ri­tion des formes mo­dernes ». Ce fai­sant, il ne la ré­in­tègre pas seule­ment dans un mou­ve­ment gé­né­ral de pro­grès et dans une lec­ture té­léo­lo­gique, il y pousse plus en­core sa mé­thode d’ana­lyse – for­ma­liste – à ses li­mites. En ef­fet, il traite, certes en cha­pitres sé­pa­rés mais en étroite re­la­tion, l’ar­chi­tec­ture, la sculp­ture, la pein­ture et l’in­dus­trie d’art, en por­tant une at­ten­tion égale au dé­tail des ob­jets. Il y met en pra­tique les idées de vo­lon­té ar­tis­tique, ain­si que de vi­sion rap­pro­chée et loin­taine qui ont fait sa re­nom­mée. Au coeur de sa dé­mons­tra­tion, Rie­gl place le trai­te­ment de l’es­pace et de la forme, dé­ga­geant en conclu­sion la spé­ci­fi­ci­té du « vou­loir ar­tis­tique ro­main tar­dif » : ce­lui-ci « ne s’est plus conten­té, écrit-il, de consi­dé­rer la forme in­di­vi­duelle dans son ex­ten­sion bi­di­men­sion­nelle, il vou­lait voir celle-ci pré­sen­tée dans son achè­ve­ment tri­di­men­sion­nel plei­ne­ment spa­tial. » La con­sé­quence sur l’es­pace est d’im­por­tance, puisque les in­ter­valles se trouvent éman­ci­pés et le fond pro­mu « à la di­gni­té de puis­sance for­melle ar­tis­tique, c’est-àdire fi­nie de ma­nière à consti­tuer une uni­té in­di­vi­duelle ». C’est à ce titre que l’art ro­main tar­dif consti­tue, aux yeux de Rie­gl, « le stade pré­li­mi­naire à la concep­tion mo­derne du ca­rac­tère col­lec­tif des formes ap­pa­rem­ment in­di­vi­duelles ». La for­mule ar­rête au­tant par ses im­pli­ca­tions phi­lo­so­phiques que po­li­tiques.

L’IMAGE TAC­TILE

À la lec­ture de tels dé­ve­lop­pe­ments, l’on conçoit ai­sé­ment les lignes qui mènent de Rie­gl à Cle­ment Green­berg et Mi­chael Fried en pas­sant par Wil­helm Wor­rin­ger, les ré­so­nances étant nom­breuses entre les ana­lyses du pre­mier et celles qui ont par la suite vi­sé à dé­fi­nir l’es­pace spé­ci­fique de l’art abs­trait. Em­ma­nuel Al­loa, dans « Tac­tiques de l’op­tique », re­vient à ce su­jet sur les dé­bats, aux­quels par­ti­cipe la pré­sente étude, et qui se sont cris­tal­li­sés au 20e siècle au­tour de la paire concep­tuelle de l’op­tique et du tac­tile, en­vi- sa­gés tour à tour dans leur pu­re­té. Ayant ex­po­sé les gé­néa­lo­gies de la pen­sée rie­glienne, de Jo­hann Gott­fried von Her­der à Hen­ri Mal­di­ney, il en en­vi­sage des pro­lon­ge­ments pos­sibles, par exemple dans une his­toire du mo­tif de l’« image tac­tile », à l’ère des écrans, tac­tiles pré­ci­sé­ment. Car, en re­fer­mant l’ou­vrage, l’on se prend à ima­gi­ner les échos qu’il trou­ve­ra dans les « in­cli­na­tions spi­ri­tuelles do­mi­nantes du mo­ment » qui est le nôtre. Quelles se­ront les suites de cette his­toire qui, si elle n’est pas in­con­nue, loin s’en faut, n’était jusque-là ac­ces­sible au pu­blic non ger­ma­no­phone que via des re­lais, qui en orien­taient né­ces­sai­re­ment la com­pré­hen­sion ? Quels sché­mas tem­po­rels pour­ra-t-on éla­bo­rer à par­tir de cette des­crip­tion d’une progression « par bonds, avec d’in­ces­sants re­tours en ar­rière, ce qui s’ex­prime sans am­bi­guï­té dans quan­ti­té d’ana­chro­nismes fla­grants – ici une per­sis­tance ar­chaïque, là une an­ti­ci­pa­tion ra­di­cale de concep­tions mo­dernes » ?

(1) Hen­ri Zer­ner, « Aloïs Rie­gl: Art, Va­lue and His­to­ri­cism », Dae­da­lus, hi­ver 1976, tra­duit dans Écrire l’his­toire de l’art. Fi­gures d’une dis­ci­pline, Gal­li­mard, 1997, p. 51.

Alois Rie­gl

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