Si­mon Han­taï en to­ta­li­té

Art Press - - ÉDITO - Catherine Millet

Ágnes Be­recz

Han­taï

Kálmán Maklá­ry Fine Arts

Kálmán Maklá­ry est un jeune mar­chand dont la ga­le­rie, à Bu­da­pest, a pour ob­jec­tifs la re­dé­cou­verte de la mo­der­ni­té et la dé­fense de la scène contem­po­raine hon­groise. Il ap­puie son ac­tion par un tra­vail d’édi­tion dont le plus ré­cent exemple sont deux gros vo­lumes réunis dans un cof­fret, consa­crés à l’oeuvre de Si­mon Han­taï. Pas tout à fait un ca­ta­logue rai­son­né, mais presque, qui a ré­cla­mé plu­sieurs an­nées de re­cherches. La qualité des re­pro­duc­tions, celle des textes (en an­glais, fran­çais et hon­grois) et de leur tra­duc­tion sont ir­ré­pro­chables. La ma­nière dont il s’adresse au lec­teur dans de courts préam­bules, pour ra­con­ter no­tam­ment sa ren­contre avec l’oeuvre, est, di­sons, ra­fraî­chis­sante par les temps qui courent. No­tons qu’un ou­vrage com­pa­rable est consa­cré à l’oeuvre de Ju­dit Rei­gl. Dans sa tâche, Maklá­ry est ai­dé par Ágnes Be­recz, his­to­rienne de l’art, pour une part spé­cia­li­sée dans la scène fran­çaise de la se­conde moi­tié du 20e siècle, correspondante à New York de la re­vue hon­groise Müértö, au­teure du texte qui se pour­suit d’un vo­lume à l’autre. Ágnes Be­recz, qui a éga­le­ment contri­bué au ca­ta­logue de la ré­tros­pec­tive, l’an­née der­nière, au Centre Pom­pi­dou, avait eu avec Han­taï de nom­breuses conver­sa­tions. Au­tre­ment dit, elle connaît bien le su­jet, mais l’aborde à par­tir d’un point de vue dé­ca­lé par rap­port aux si nom­breux com­men­taires fran­çais. Elle pro­cède no­tam­ment à un ré­équi­li­brage entre la pé­riode des an­nées de for­ma­tion en Hon­grie, et celle du rap­pro­che­ment, d’abord avec le sur­réa­lisme, puis avec la pein­ture ges­tuelle, à Pa­ris, et celle qui dé­bute en 1960 avec les

Man­teaux de la Vierge, pre­miers exemples de toiles frois­sées, pliées et par­fois nouées, peintes, et re­dé­ployées. Pour fi­nir de pré­sen­ter le livre, ajou­tons que le très grand nombre de re­pro­duc­tions per­met, pré­ci­sé­ment, de dé­cou­vrir beau­coup de ta­bleaux des tout dé­buts de Han­taï, ra­re­ment ou même ja­mais mon­trés, et que les do­cu­ments sont eux aus­si mis en va­leur. Ain­si, l’éton­nant col­lage de notes et de ci­ta­tions, réa­li­sé pour le do­cu­ment ac­com­pa­gnant l’ex­po­si­tion Sexe

Prime, en 1956 à la ga­le­rie Kle­ber (fu­ture gale- rie Jean Four­nier), est re­pro­duit pleine page. On peut le dé­chif­frer !

PRO­CÉ­DÉ AS­TU­CIEUX

Ágnes Be­recz a pris le par­ti de com­men­cer le texte de chaque vo­lume par une oeuvre pour l’un, un évé­ne­ment pour l’autre, qu’elle consi­dère comme char­nières et à par­tir des­quels elle re­monte le temps. Dans le pre­mier vo­lume, il s’agit de la magnifique Écri­ture rose, grande toile re­cou­verte pen­dant toute une an­née, en 1958-59, d’une écri­ture ser­rée (ci­ta­tions et al­lu­sions bio­gra­phiques) ; dans le se­cond, c’est l’ex­po­si­tion à la ga­le­rie RENN – en 1998, après des an­nées de re­traite pen­dant les­quelles le peintre n’a plus ex­po­sé – des Lais­sées, c’est-à-dire des ta­bleaux ob­te­nus par dé­cou­page des toiles gi­gan­tesques de l’ex­po­si­tion au CAPC de Bor­deaux en 1981. Les deux réa­li­sa­tions n’ont cer­tai­ne­ment pas la même va­leur es­thé­tique, mais le pro­cé­dé est as­tu­cieux : cha­cune éclaire par­fai­te­ment les an­nées qui pré­cèdent et elles consti­tuent des ex­pé­riences qui se re­joignent : quand l’une fai­sait la syn­thèse d’un ac­quis cultu­rel et des étapes d’une vie, l’autre re­con­si­dère de fa­çon critique un pan de l’oeuvre. En fait, ce que l’étude d’Ágnes Be­recz met en évi­dence, c’est le doute qui n’a ja­mais ces­sé d’ha­bi­ter Si­mon Han­taï, et la né­ces­si­té, à plu­sieurs re­prises, de faire des pauses et de les oc­cu­per par des ac­ti­vi­tés ri­tuelles, ob­ses­sion­nelles. Peut-être est-ce ce doute, éga­le­ment, qui le pous­sait à re­cher­cher le dia­logue avec les phi­lo­sophes, de­puis Sté­phane Lu­pas­co jus­qu’à, plus tard, Jean-Luc Nan­cy et Georges Di­di-Hu­ber­man. In­quiet, mais cou­ra­geux : l’his­to­rienne rap­pelle comment, pour réa­li­ser

avec Georges Ma­thieu les épiques Cé­ré­mo­nies com­mé­mo­ra­tives de la deuxième condam­na­tion de Si­ger de Bra­bant, Han­taï sut s’op­po­ser à ses an­ciens amis sur­réa­listes et à la jeune garde si­tua­tion­niste. Pour al­ler au­de­là de l’avant-garde, il fal­lait sa­voir être an­ti­mo­derne. On s’at­tarde avec plai­sir dans cette fin des an­nées 1940 et dans ces an­nées 1950 où, certes, Han­taï est en­core sous in­fluence, beau­coup sans doute deMax Ernst, un peu de Mat­ta, puis de Georges Ma­thieu, mais pen­dant les­quelles il fait preuve d’une ex­tra­or­di­naire science de la pein­ture. Dans ses tra­vaux de jeu­nesse, Pol­lock est loin d’avoir pro­duit des oeuvres aus­si somp­tueuses. KálmánMaklá­ry a réa­li­sé ré­cem­ment, pour le mu­sée Lud­wig de Bu­da­pest, une ré­tros­pec­tive de Han­taï qui n’avait pas l’am­pleur de celle du Centre Pom­pi­dou, bien sûr, mais qui était riche en ta­bleaux de cette pre­mière pé­riode, et qui, des tout pre­miers essais ar­chaïques aux abs­trac­tions bio­mor­phiques très sexua­li­sées, prou­vait quel pro­di­gieux al­chi­miste de la cou­leur, ex­pé­ri­men­ta­teur de tech­niques et in­ven­teur de formes il avait dû ré­pri­mer pour de­ve­nir l’ar­tiste ra­di­cal et sys­té­ma­tique, « ex­cep­tion­nel­le­ment ba­nal », pour re­prendre ses termes, qui de­vait in­fluen­cer une par­tie de l’abs­trac­tion des an­nées 1970. On connaît bien ce der­nier. Pro­fi­tons de cet ou­vrage pour voir se ré­vé­ler le pre­mier.

On peut com­man­der l’ou­vrage sur le site de la ga­le­rie ou sur Ama­zon.

Si­mon Han­taï. « Au­to­por­trait ». 1948. Court. Kálmán Maklá­ry Fine Arts

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