Bur­ning Down the House- 10e bien­nale

Art Press - - EXPOSITIONS - Ri­chard Ley­dier

Di­vers lieux / 5 sep­tembre - 9 no­vembre 2014 Dès le par­vis du bâ­ti­ment conçu pour abri­ter la bien­nale se dressent deux contai­ners au pre­mier abord ano­dins, mais à l’in­té­rieur des­quels, par les baies mé­na­gées dans leurs pa­rois mé­tal­liques, on aper­çoit des os­se­ments hu­mains, ré­per­to­riés et ran­gés dans des cais­settes. Ce co­mi­té d’ac­cueil lé­gè­re­ment mor­bide, ins­tal­lé à l’oc­ca­sion d’une cé­ré­mo­nie qui s’est te­nue le jour du ver­nis­sage, consti­tue la part per­for­ma­tive d’une émou­vante ins­tal­la­tion vi­déo de l’ar­tiste co­réenne Mi­nouk Lim, consa­crée aux fa­milles de vic­times de mas­sacres per­pé­trés du­rant et après la guerre de Co­rée, et celles d’étu­diants tom­bés lors de ce qu’on ap­pelle le « sou­lè­ve­ment de Gwangju », trau­ma­tisme dont le sou­ve­nir ir­rigue vé­ri­ta­ble­ment la bien­nale – en mai 1980, l’ar­mée ou­vrit le feu sur les foules es­tu­dian­tines op­po­sées au ré­gime dic­ta­to­rial d’alors, fai­sant of­fi­ciel­le­ment deux cents vic­times. Aux contai­ners ré­pondent de fu­mants four­neaux noirs de suie de Ster­ling Ru­by, qui évoquent l’en­fance de l’ar­tiste dans une mai­son de Penn­syl­va­nie ; mais l’on songe aus­si, bien évi­dem­ment, à des cré­ma­tions moins do­mes­tiques. Or­ga­ni­sée par Jes­si­ca Mor­gan, dé­sor­mais à la tête de la Dia Foun­da­tion à New York, cette dixième bien­nale de Gwangju s’in­ti­tule Bur­ning Down the House, en ré­fé­rence à la chan­son épo­nyme du groupe Talking Heads. Dans l’in­tro­duc­tion du ca­ta­logue, la com­mis­saire évoque la mé­ta­phore d’un feu ré­gé­né­ra­teur qui, en s’at­ta­quant en quelque sorte aux murs de l’ha­bi­tude (la mai­son), pré­pare la re­nais­sance pour un ave­nir trans­for­mé. De fait, le par­cours dé­marre fort, avec un grand nombre d’oeuvres por­tant la marque du feu, des conflits et de la noir­ceur de l’époque. Ain­si des per­for­mances de l’Aus­tra­lien Ken Uns­worth qui, au mi­lieu des an­nées 1970, pré­sente cinq ta­bleaux vi­vants en forme de cé­ré­mo­nie, dont un où il ap­pa­raît sus­pen­du par la tête entre deux poutres de bois. Les sculp­tures or­ga­niques de Lee Bul, uti­li­sées lors de per­for­mances an­ciennes, ne sont pas moins an­gois­santes. La mai­son han­tée d’Eduar­do Ba­sual­do, la créa­ture si­miesque d’Hu­ma Mul­ji, ou en­core les mar­su­piaux mar­chant au pas de l’oie de la Sud-Afri­caine Jane Alexan­der té­moignent d’une même in­quié­tude. De cet en­semble res­sortent plus par­ti­cu­liè­re­ment deux oeuvres jouant cha­cune une par­ti­tion très dif­fé­rente. La grande ins­tal­la­tion d’Ed et Nan­cy Kien­holz, clin­quante et bruyante comme un parc d’at­trac­tions, nous plonge au coeur d’un monde ren­ver­sé, ce­lui du car­na­val, où les ca­va­liers en viennent à por­ter leur mon­ture, et les peuples à dis­po­ser de leur gou­ver­ne­ment – à chaque ex­po­si­tion de cette oeuvre, il est de­man­dé aux po­pu­la­tions lo­cales si elles sont sa­tis­faites de leurs di­ri­geants ; et il sem­ble­rait que la ré­ponse, in­va­ria­ble­ment, soit : non. Les des­sins de la Turque Gülsün Ka­ra­mus­ta­fa ra­content quant à eux en quelques say­nètes si­len­cieuses et poi­gnantes les mois que l’ar­tiste pas­sa dans une pri­son pour femmes au dé­but des an­nées 1970 en rai­son de ses ac­ti­vi­tés po­li­tiques. Dans ces gouaches, l’éclat des cou­leurs contre­ba­lance sub­ti­le­ment la tris­tesse que nous ins­pire le ré­cit de ce huis clos fé­mi­nin. La suite im­mé­diate du par­cours est plus conve­nue, plus conforme à l’idée gé­né­rique d’une bien­nale in­ter­na­tio­nale, avec ses stars in­ter­con­ti­nen­tales (Ola­fur Elias­son et son cercle de feu ; Cars­ten Höl­ler et ses sept portes vi­trées au­to­ma­tiques), une large sec­tion gen­der, et d’ir­ri­tantes per­for­mances dé­lé­guées à des « fi­gu­rants ». Une di­zaine d’hommes et de femmes sa­luent ain­si le vi­si­teur en lui ser­rant la main (Al­lo­ra & Cal­za­dilla) ; une jeune fille de­mande l’heure et votre pré­nom, qu’elle ins­crit sur un mur (Ro­man Ondák) ; en­fin, un an­non­ceur clame votre pa­tro­nyme (Pierre Huy­ghe) lorsque vous pé­né­trez dans l’es­pace re­créé à l’iden­tique de l’ap­par­te­ment new-yor­kais d’Urs Fi­sher. Le der­nier étage mé­nage à nou­veau d’heu­reuses sur­prises. Seul­gie Lee ac­croche de sé­dui­santes ta­pis­se­ries géo­mé­triques abs­traites. Tan­dis que Jia­nyi Geng en­ferme dans des cof­frets de plexi­glas les ob­jets et meubles dé­glin­gués qu’on lui ap­porte, créant une ma­nière de mu­sée de l’ob­so­les­cence. En­fin, l’une des oeuvres les plus im­pres­sion­nantes est sans doute le grand ta­bleau du Phi­lip­pin Ro­del Ta­paya, ins­pi­ré d’une an­cienne lé­gende se­lon la­quelle un chien géant sau­va un vil­lage d’inon­da­tions dé­vas­ta­trices. Le réa­lisme ma­gique et un sens très sûr de la com­po­si­tion et de l’his­toire de la pein­ture confèrent à cette oeuvre une in­tri­gante in­tem­po­ra­li­té. Dans le Mu­sée d’art de Gwangju, la Bien­nale a or­ga­ni­sé une ex­po­si­tion pour fê­ter ses vingt ans d’exis­tence. Là en­core, le sou­ve­nir du mas­sacre de 1980 consti­tue l’ar­rière- plan de Sweet Dee-Since 1980, dont l’in­ti­tu­lé se ré­fère à une fonc­tion ré­pa­ra­trice de l’art dans la cul­ture boud­dhiste. Il y est donc ques­tion de trau­mas, du sort peu en­viable des femmes co­réennes du­rant l’oc­cu­pa­tion ja­po­naise, de luttes so­ciales, de meurtres de masse. Dans un ta­bleau de Yo­bae Kang, le re­gard est tout d’abord hap­pé par la beau­té des fleurs rouges de ca­mé­lia qui ex­plosent au pre­mier plan, avant de dis­tin­guer d’autres taches écar­lates dans le pay­sage, celles du sang sur la neige lors d’un mas­sacre per­pé­tré par l’ar­mée co­réenne sur l’île de Je­ju en 1948. On compte éga­le­ment des des­sins de l’Amé­ri­cain Ben Shahn (dont le mu­sée pos­sède un grand nombre d’oeuvres grâce à un gé­né­reux mé­cène) et de l’Al­le­mande Käthe Koll­witz. Hong Sung-Dam a quant à lui réa­li­sé, au dé­but des an­nées 1980, peu après le mas­sacre dont il fut le té­moin, toute une sé­rie de gra­vures qui en ra­content le dé­rou­le­ment. La non-pré­sen­ta­tion d’un de ses ré­cents ta­bleaux sa­ti­riques a en­traî­né une chaîne d’évé­ne­ments com­plexe (le re­trait des oeuvres de cer­tains ar­tistes, puis leur ré­in­té­gra­tion, mais obli­té­rées d’une ban­de­role cla­mant leur sou­tien à leur col­lègue) et pro­vo­qué, c’est triste, la dé­mis­sion du pré­sident de la Bien­nale, le très ac­tif Yong­woo Lee. Preuve en est que le sou­lè­ve­ment de Gwangju de­meure un su­jet émi­nem­ment sen­sible, et que les bles­sures sont longues à ci­ca­tri­ser. On the fo­re­court of the buil­ding de­si­gned to house the bien­nial stand two in­of­fen­sive-loo­king contai­ners. Through the win­dows in their me­tal sides, ho­we­ver, we can see hu­man bones, clas­si­fied and set out in crates. This slight­ly mor­bid wel­co­ming com­mit­tee, set up on the oc­ca­sion of a ce­re­mo­ny held on ope­ning day, consti­tutes the per­for­ma­tive as­pect of a mo­ving vi­deo ins­tal­la­tion by the Ko­rean ar­tist Mi­nouk Lim, about the fa­mi­lies of the vic­tims of mas­sacres per­pe­tra­ted du­ring and af­ter the Ko­rean War, and the fa­mi­lies of stu­dents killed in what is cal­led the “Gwangju upri­sing” of May 1980, when the ar­my ope­ned fire on student pro­tes­ters against the dic­ta­to­rial regime of the day, lea­ving an

Ro­del Ta­paya. « Cane of Ka­bu­nian, Num­be­red but Can­not be Coun­ted ». 2010. Acry­lique sur toile. 305 x 610 cm. Acry­lic on can­vas

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