CONTRE-IDEN­TI­FI­CA­TION PA­RO­DIQUE

Art Press - - TRANSGENDER -

Lorsque l’image de Lyn­da Benglis a été pu­bliée dans Artfo­rum en 1974, je n’avais que trois ans et l’Es­pagne, où je pas­sais mon en­fance, était en­core un ter­ri­toire fran­quiste. Benglis a pro­duit et dis­tri­bué cette image avant qu’au­cune ar­tiste les­bienne, au­cun ar­tiste trans­sexuel ou trans­genre ne puisse mettre en cir­cu­la­tion, dans le ré­seau des pu­bli­ca­tions et des ga­le­ries ar­tis­tiques de l’Oc­ci­dent néo­li­bé­ral, une au­to­re­pré­sen­ta­tion d’un corps sexuel­le­ment dis­si­dent. Benglis ne cher­chait pas à re­ven­di­quer une sexua­li­té ou une forme de vie su­bal­terne, mais plu­tôt à dé­non­cer la do­mi­na­tion mas­cu­line de la scène artistique ain­si que la pro­duc­tion du corps fé­mi­nin en tant que fi­gure vi­suelle co­di­fiée par la re­pré­sen­ta­tion por­no­gra­phique hé­té­ro­sexuelle : le même mois de no­vembre, la pi­nup Bebe Buell (évi­dem­ment sans gode) était la « sculp­ture vi­vante » pour le ca­hier cen­tral du ma­ga­zine le plus ven­du aux États-Unis : Play­boy (et non pas Artfo­rum). Pour le dire avec Jo­sé Es­te­ban Muñoz, la stra­té­gie de Benglis n’était pas la « dés-iden­ti­fi­ca­tion ra­di­cale », mais plu­tôt la « contre-iden­ti­fi­ca­tion pa­ro­dique ». Tout d’abord, Benglis, comme Ro­bert Mor­ris, com­prend que les pages de la presse d’art sont en train de de­ve­nir un es­pace pri­vi­lé­gié d’ex­po­si­tion, plus in­si­dieux que ce­lui de la ga­le­rie, plus in­fluent, po­pu­laire et ou­vert que ce­lui de la salle du mu­sée. En ache­tant un es­pace pu­bli­ci­taire dans une re­vue d’art, Benglis sou­ligne les liens po­li­tiques et éco­no­miques entre l’art, les médias et le mar­ché, en même temps qu’elle rend ex­pli­cite l’épis­té­mo­lo­gie vi­suelle hé­té­ro­sexuelle ré­gu­lant la pro­duc­tion et la cir­cu­la­tion cultu­relle des images. Benglis était une sculp­trice pop, mo­de­lant son or­ga­nisme vi­vant (comme elle uti­li­sait le po­ly­uré­thane, la mousse, le verre, l’acier, la cire ou le la­tex) pour construire une ma­té­ria­li­té pu­blique dont le sta­tut pa­ra­doxal (en même temps pu­bli­ci­taire et ab­ject, por­no­gra­phique mais ré­cla­mant un re­gard non hé­té­ro­cen­tré) a sus­ci­té la cen­sure de la presse « dé­mo­cra­tique » et « fé­mi­niste » de l’époque et l’a éle­vée au rang de mythe. À l’aide des tech­niques de col­lage chères aux avant­gardes mo­der­nistes, mais ap­pli­quées dé­sor­mais à l’ana­to­mie po­li­tique de la dif­fé­rence sexuelle, Benglis sculpte un corps im­pos­sible se­lon les cri­tères hé­gé­mo­niques de beau­té, de san­té et d’iden­ti­té. Mais sa pose pa­ro­dique érode toute pos­si­bi­li­té d’iden­ti­fi­ca­tion et lui per­met une dis­tance (une hy­giène) po­li­tique face à une conta­mi­na­tion queer. Avant et après Benglis, il y a eu Du­champ, Ar­taud, Ca­rol Ra­ma, Uni­ca Zürn, Alice Neel, Claude Ca­hun, Pierre Mo­li­nier, Jür­gen Klauke, Ni­ki de Saint Phalle, Ju­dy Chi­ca­go, Eva Hesse, Zoe Leo­nard… Mais la dis­tor­sion ra­di­cale des re­pré­sen­ta­tions nor­ma­tives du genre n’est pas ve­nue de l’art, mais des cultures et po­li­tiques sexuelles su­bal­ternes.

CORPS TRANS­GENRE

J’ai vu cette image de Benglis pour la pre­mière fois long­temps après sa réa­li­sa­tion, à la fin des an­nées 1980, dans une va­ria­tion an­glaise de la re­vue les­bienne amé­ri­caine On our backs, faite de pho­to­co­pies en noir et blanc avec des images de Del La­Grace Vol­ca­no ou de Tee Co­rine et qu’on pou­vait se pro­cu­rer dans les boîtes de Londres. Col­lage de col­lage, quel­qu’un avait écrit dans une bulle sor­tant de la bouche de Benglis, pour faire une nouvelle pu­bli­ci­té : « Come to the par­ty and bring your best dil­do » [Viens à la fête avec ton meilleur gode]. Ex­traite de l’es­pace artistique d’Artfo­rum et re­con­tex­tua­li­sée dans un zine queer, cette image n’était pour moi ni « un ob­jet d’une ex­trême vul­ga­ri­té », ni une icône pop pa­ro­dique. J’ai vu dans cette image mon corps comme syn­tagme po­li­tique, comme ma­té­ria­li­té dé­si­rante et dé­si­rée. J’ai com­pris que mon corps trans­genre, au­tre­fois in­vi­sible, exis­tait en tant que corps da­da avant que la chi­rur­gie, l’en­do­cri­no­lo­gie ou la gé­né­tique ne puissent le construire. Cette image, et celles de Bar­ba­ra Ham­mer ou Ca­thie Opie, sont ve­nues re­cons­truire mon corps, s’ajou­tant à mon ar­chive vi­vante comme des pièces in­ter­dites dans une taxo­no­mie uto­pique.

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