MICHEL HOUEL­LE­BECQ de conver­sion en sou­mis­sion

Art Press - - LIVRES -

in­ter­view par Jacques Hen­ric et Catherine Millet

Michel Houel­le­becq Sou­mis­sion Flam­ma­rion Cet en­tre­tien avec Michel Houel­le­becq a été réa­li­sé le mer­cre­di 17 décembre. Contrainte du men­suel qu’est art­press, il ne pour­ra être lu avant la pa­ru­tion de son nou­veau ro­man, Sou­mis­sion, sor­ti le 7 jan­vier et pré­texte de notre ren­contre. Dom­mage, ce­la au­rait peut-être cou­pé court à un cer­tain nombre d’âne­ries, de pro­pos in­di­gnés, de com­men­taires mal­veillants, dé­jà en­ten­dus, avant même que le livre n’ait été lu. C’est un Michel Houel­le­becq pour une part in­at­ten­du qu’on découvre au fil de notre dia­logue, et qui pa­raî­tra plus in­at­ten­du en­core aux lec­teurs de son livre. Il n’est plus le po­lé­miste au­quel l’ont ré­duit les médias en mal de scan­dale, mais le ro­man­cier dont l’art est fait d’am­bi­guï­té, d’hu­mour, d’in­tui­tions poé­tiques, et d’une force vi­sion­naire avé­rée dé­jà dans ses pré­cé­dents livres. Fable, en­quête so­cio­lo­gique, ré­cit d’an­ti­ci­pa­tion, plon­gée dans les bas et hauts fonds de l’hu­main, pré­cis de mé­ta­phy­sique et de mo­rale, es­sai de cri­tique lit­té­raire, pam­phlet po­li­tique, Sou­mis­sion ra­conte, via la car­rière et le des­tin du nar­ra­teur, un uni­ver­si­taire spé­cia­liste de Huys­mans, dont cer­tains traits ne sont pas sans évo­quer ceux de l’au­teur, com­ment les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales et l’Eu­rope sont au bord de l’épui­se­ment, et com­ment, ô iro­nie, ô pa­ra­doxe, l’is­lam, un is­lam consen­suel, vient les ré­gé­né­rer, re­don­nant no­tam­ment à la France, et ce n’est pas la moindre des sur­prises, sa langue elle aus­si ac­tuel­le­ment en per­di­tion…

Qui est le « je » qui parle ? J’ai écrit les pre­mières pages, où j’évoque les an­nées de fac du nar­ra­teur, parce que je trou­vais convain­cant qu’un jeune homme prenne Huys­mans comme ami, au cours de ses an­nées d’étude, et dé­cide de lui consa­crer sa vie. Je n’ai pas du tout eu ce type de rap­port à Huys­mans, je ne l’ai lu qu’as­sez tard, vers 35 ans, en même temps que les na­tu­ra­listes, Mau­pas­sant, Zo­la... Je pense que Huys­mans au­rait pu m’ai­der à sup­por­ter mes condi­tions de vie plu­tôt mi­nables : chambre hu­mide et froide, re­pas mé­diocres au res­tau­rant uni­ver­si­taire… J’ai été dans la si­tua­tion de quel­qu’un qui n’a qu’un au­teur pour seule com­pa­gnie, mais c’était Bau­de­laire. Et si j’ai choi­si Huys­mans comme centre du livre, plu­tôt que Bau­de­laire, c’est que j’avais be­soin, pour construire le per­son­nage, d’avoir des points com­muns avec lui mais aus­si un écart. Par­mi les au­teurs que vous ci­tez, qui ne sont guère, à l’ex­cep­tion de Nietzsche (que vous ne ra­tez pas, une fois de plus, en le trai­tant de « vieille pé­tasse »), les ré­fé­rences du monde lit­té­raire ac­tuel, comme Au­guste Comte, Scho­pen­hauer, Re­né Gué­non, il en est un, Ches­ter­ton, dont vous re­pre­nez la théo­rie du dis­tri­bu­ti­visme. En quoi ce­la consiste-t-il ? Dans le livre, c’est as­sez conforme à la réa­li­té his­to­rique. Ches­ter­ton et Bel­loc étaient deux po­lé­mistes an­glais, ca­tho­liques, qui avaient mis au point une phi­lo­so­phie po­li­tique et sur­tout éco­no­mique qui leur pa­rais­sait com­pa­tible avec les en­sei­gne­ments de l’Église ca­tho­lique. Ça res­semble à ce qu’a été plus tard le ca­tho­li­cisme so­cial, mais avec de vraies ori­gi­na­li­tés qui les rap­prochent de William Mor­ris. Il y a un livre de Ches­ter­ton que j’aime par­ti­cu­liè­re­ment, le Re­tour de DonQui­chotte, dont le per­son­nage cen­tral est d’ailleurs William Mor­ris (1). Cette phi­lo­so­phie éco­no­mique est com­pa­tible avec l’is­lam, pour les mêmes rai­sons qu’elle est com­pa­tible avec le ca­tho­li­cisme. On trouve dans les deux re­li­gions une vive mé­fiance pour tout ce qui consiste à ga­gner de l’ar­gent avec de l’ar­gent. Mé­fiance est un mot faible, il y a même des formes de pla­ce­ments qui sont car­ré­ment in­ter­dites dans l’is­lam. En quoi consis­te­rait cette dé­mo­cra­tie di­recte ? Je me suis dé­jà ex­pri­mé là-des­sus dans Lui, mais je peux com­plé­ter. Di­sons qu’il y au­rait un pré­sident à vie, mais ré­vo­cable à tout mo­ment par ré­fé­ren­dum. Ces ré­fé­ren­dums, comme ceux dé­ci­dant de l’adop­tion ou du re­jet des lois, au­raient une seule ori­gine pos­sible : une pé­ti­tion si­gnée par au moins 1% des ins­crits sur les listes élec­to­rales ; le Par­le­ment se­rait donc sup­pri­mé. Par ailleurs, je pro­pose de fi­ger la liste des mi­nis­tères et de per­mettre à la po­pu­la­tion de vo­ter le bud­get, sa ré­par­ti­tion entre mi­nis­tères. Les­mi­nistres eux-mêmes se­raient ré­vo­cables par ré­fé­ren­dum. Les juges et les pro­cu­reurs se­raient élus. Tout ce qu’il y a dans ce ro­man n’a donc rien à voir avec les idées que je dé­fends. Par ailleurs, je pense que mes pré­dic­tions po­li­tiques ont peu de chances de se réa­li­ser. Le plus in­vrai­sem­blable dans ce livre, c’est qu’un par­ti mu­sul­man se crée, tant la mé­sen­tente entre mu­sul­mans est forte. Ou alors il fau­drait qu’ap­pa­raisse une per­son­na­li­té aus­si brillante et po­li­ti­que­ment ha­bile que Mo­ha­med Ben Abbes, pré­sident mu­sul­man d’une ré­pu­blique d’une Union eu­ro­péenne élar­gie. Avez-vous écrit ce livre d’une traite ou en plu­sieurs étapes ? En deux étapes. Les pre­mières pages, où il est ques­tion de Huys­mans, je les trou­vais très bien, mais je n’ai su qu’en faire pen­dant six mois, puis j’ai eu une idée, qui d’ailleurs ne s’est pas réa­li­sée. Ce livre de­vait s’in­ti­tu­ler la Conver­sion. Mon per­son­nage de­vait suivre le che­min de Huys­mans un siècle plus tard, et se conver­tir au ca­tho­li­cisme. On trouve des traces de ce projet dans le livre, no­tam­ment dans deux pas­sages, le pre­mier, lorsque le nar­ra­teur contemple pen­dant des heures la Vierge noire de Ro­ca­ma­dour, où il est à deux doigts d’être em­por­té, mais fi­na­le­ment ça tourne court ; le deuxième, plus ri­di­cule, lors­qu’il sé­journe à l’ab­baye de Li­gu­gé, où un re­cueil de sen­tences écrit par un moine fi­nit par l’exas­pé­rer. Telle était mon idée de dé­part : la conver­sion au ca­tho­li­cisme. Et com­ment ce­la a-t-il dé­ra­pé vers l’is­lam ? C’est mys­té­rieux. Rien n’an­nonce la bi­fur­ca­tion,

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