RO­LAND BARTHES écrire avec le dé­sir

Art Press - - LIVRES - Fran­çois Poi­rié

Ti­phaine Sa­moyault Ro­land Barthes Seuil, « Fic­tion & Cie » Ro­land Barthes au­rait eu cent ans cette an­née. De nom­breux évé­ne­ments cé­lèbrent cet an­ni­ver­saire, dont la pu­bli­ca­tion, par Thi­phaine Sa­moyault, d’une im­por­tante bio­gra­phie et l’ex­po­si­tion les Écri­tures de Ro­land Barthes, pa­no­ra­ma (Bi­blio­thèque na­tio­nale de France, 5 mai - 26 juillet 2015, com­mis­sa­riat d’Éric Mar­ty et Ma­rie-Odile Ger­main) sur la­quelle nous re­vien­drons.

« On écrit avec son dé­sir et je n’en fi­nis pas de dé­si­rer. »

Ro­land Barthes Ro­land Barthes par lui-même

La mort de Ro­land Barthes, en mars 1980: c’est par cet évé­ne­ment que Ti­phaine Sa­moyault ouvre sa mo­nu­men­tale bio­gra­phie de sept cents pages, sa­vante et éclai­rante sans être au­cu­ne­ment dog­ma­tique. Elle re­vient sur le contexte de cette mort, rap­pe­lant les ré­ac­tions des uns et des autres, no­tam­ment le très beau texte de Jacques Der­ri­da, « Les morts de Ro­land Barthes », où l’on voit que, du De­gré zé­ro de l’écri­ture (1953) à la Chambre claire (1980), « une cer­taine pen­sée de la mort a tout mis en mou­ve­ment ». Le der­nier livre pu­blié du vi­vant de Barthes – tom­beau pour la mère dis­pa­rue, pour l’Ai­mée, l’unique – étant aux yeux de beau­coup de ses lec­teurs le livre du bas­cu­le­ment vers une écri­ture nouvelle où « tout » au­rait pu en­fin se dire… Un dé­fi se pose au com­men­ta­teur : com­ment par­ler d’une pa­reille somme, qui suit deux autres bio­gra­phies, des es­sais – dont, en 2006, le beau Ro­land Barthes. Le mé­tier d’écrire d’Éric Mar­ty, à qui on doit tant con­cer­nant Barthes –, des té­moi­gnages ou en­core des ro­mans où Barthes est pré­sent ? Ti­phaine Sa­moyault a dis­po­sé d’un ma­té­riau neuf consi­dé­rable : une grande par­tie de la cor­res­pon­dance, l’en­semble des ma­nus­crits et sur­tout le fi­chier que Barthes a te­nu tout au long de sa vie. Ce dé­fi, c’est Barthes lui-même qui aide le com­men­ta­teur à le sur­mon­ter en lui souf­flant à l’oreille : « Uti­lise le frag­ment. » Le frag­ment : cette forme si ju­bi­la­toire, in­fi­ni­ment ou­verte, de­ve­nue un art sous la plume de Barthes. C’est donc un en­semble de frag­ments qui nous per­met­tra d’évo­quer ici quelques-uns des grands mo­ments, des ren­contres, des pas­sions de cet homme ha­bi­té par le dé­sir d’écrire, se si­tuant tou­jours un peu à l’écart, à contre­cou­rant. « Barthes, contem­po­rain de plu­sieurs temps à la fois », écrit Ti­phaine Sa­moyault. La for­mule est juste et, pa­rions-le, au­rait plu à Barthes qui ai­mait se li­vrer en s’échap­pant, comme en té­moigne l’exergue du Ro­land Barthes par lui-même : « Tout ce­ci doit être consi­dé­ré comme dit par un per­son­nage de ro­man. » Le­vons un peu le voile sur ce « per­son­nage ».

COM­MEN­CE­MENT

« Au sa­na, j’ai été heu­reux », confie­ra Barthes. Il y soigne sa tu­ber­cu­lose et connaît deux ex­pé­riences fon­da­men­tales : l’ami­tié, par­fois très in­tense, et la lec­ture. Il écri­ra aus­si, dans la re­vue d’étu­diants Exis­tences, sur Gide et Ca­mus. Au dé­part, il voit en Gide un­mo­dèle, puis le type même de l’écri­vain clas­sique et, en­fin, à l’âge mûr, sa ré­fé­rence ori­gi­nelle. Su­san Son­tag di­ra que la langue même de Barthes porte la marque du « gi­disme ». Barthes est proche de thèmes gi­diens, par exemple le moi comme vo­ca­tion ou la vie comme lec­ture de soi. C’est aus­si le pia­no qui les re­lie, note Ti­phaine Sa­moyault. Et le pro­tes­tan­tisme. Et l’ho­mo­sexua­li­té? Gide fut, évi­dem­ment, comme pour beau­coup, un ré­vé­la­teur ca­pi­tal pour Barthes qui, ce­pen­dant, ne confond ja­mais, à ce pro­pos, écri­ture pri­vée et écri­ture pu­blique, y com­pris dans Frag­ments d’un dis­cours amou­reux. La ques­tion du Journal, liée au se­cret, rap­proche éga­le­ment Gide et Barthes, qui s’est long­temps in­ter­ro­gé : « Le Journal, est-ce de l’écri­ture ? » Quant à la com­pa­rai­son entre Gide et Proust, elle est ré­cur­rente.

LE DE­GRÉ ZÉ­RO DE L’ÉCRI­TURE

Pour plu­sieurs rai­sons, l’écri­vain et édi­teur Jean Cay­rol est une ren­contre dé­ci­sive pour Barthes. D’abord, parce que ce der­nier trouve la mai­son d’édi­tion, le Seuil, qui se­ra la sienne toute sa vie, après le re­fus de Que­neau de pu­blier le De­gré zé­ro de l’écri­ture chez Gal­li­mard; en­suite, parce qu’elle li­bère son écri­ture es­sayiste ; en­fin, parce qu’il noue de nou­velles re­la­tions. Barthes ai­mait le chan­ge­ment… tout en res­tant fi­dèle, dé­tes­tant la bru­ta­li­té des ruptures comme des conflits. Dans l’in­tro­duc­tion du De­gré zé­ro, Barthes fait de Cay­rol un des exemples d’écri­ture blanche, aux cô­tés de Ca­mus ou de Blan­chot. Le De­gré zé­ro, que Barthes n’a ces­sé de re­prendre, de ra­tu­rer, pour épu­rer le style es­sen­tiel­le­ment. C’est un livre court, ce qu’il re­ven­dique, sui­vi quelques mois plus tard par Mi­che­let par lui-même. Barthes pré­sente « un pro­fil de non-spé­cia­liste qu’il consi­dère comme un atout », écrit Ti­phaine Sa­moyault. Dé­jà s’af­firme en lui le dé­sir de s’af­fran­chir de toute « ca­té­go­ri­sa­tion », qui ira en gran­dis­sant. L’in­fluence de Sartre dans le De­gré zé­ro est à la fois pré­sente et ef­fa­cée car Barthes re­ven­dique une place en­tière et plei­ne­ment sin­gu­lière dans le champ in­tel­lec­tuel. L’ab­sence du père – leur point com­mun bio­gra­phique – les rend tous les deux très libres. Li­ber­té « dif­fi­cile » par­fois : com­ment lutter, s’af­fir­mer contre un mort? Mais pour Barthes, Sartre est sur­tout l’in­ven­teur d’un style d’es­sai neuf. Il dé­die­ra la Chambre claire à… l’Ima­gi­naire de Sartre. Les an­nées 1950 sont aus­si celles où le théâtre joue un rôle très im­por­tant pour Barthes, qui en a fait l’es­pace par ex­cel­lence de l’en­ga­ge­ment, ca­pable d’une cri­tique to­tale. Il croit lé­gi­time, et il faut le sou­li­gner, l’ac­tion po­li­tique du théâtre.

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