LÉ­GI­TI­MI­TÉ INS­TI­TU­TION­NELLE

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Du fait de ses sé­jours en sa­na­to­rium, Barthes ne pos­sé­dait pas les di­plômes re­quis pour me­ner une car­rière uni­ver­si­taire nor­male. Sa pre­mière consé­cra­tion aca­dé­mique au­ra lieu en 1960, avec son en­trée à l’École pra­tique des hautes études. On connaît bien main­te­nant « le sé­mi­naire » se­lon Barthes: un dia­logue cons­tant avec

Cir­cu­la­tion de la pa­role et du dé­sir, où la maî­trise dis­pa­raît, au pro­fit d’une ami­tié et d’une at­ten­tion sou­te­nue. Tous ceux qui y par­ti­ci­pèrent, Chan­tal Tho­mas par exemple, en ont été trans­for­més, par­fois de ma­nière ra­di­cale : c’est là, por­tés par cette uto­pie, qu’est né le dé­sir d’écrire qui al­lait construire leur exis­tence. Dans les an­nées 1970, Barthes est un pen­seur lar­ge­ment consa­cré, un per­son­na­ge­mé­dia­tique, une « fi­gure », même s’il conti­nue de se sen­tir il­lé­gi­time, « pour jus­ti­fier la plainte, l’en­nui, le dé­sir d’autre chose », pré­cise Ti­phaine Sa­moyault. Sans doute. Ou, plus bru­ta­le­ment, et après re­lec­ture des Frag­ments, parce qu’il est ce­lui qu’on admire ou qu’on dé­crie, mais ja­mais « ce­lui qu’on aime » (sauf par la Mère bien sûr, mais il s’agit d’un amour clair et évident : un Don pas une Pas­sion). L’his­toire de son en­trée au Col­lège de France est com­pli­quée. On re­tien­dra la ver­sion la plus ré­pan­due: c’est Michel Fou­cault qui lui a sug­gé­ré de se pré­sen­ter et l’a sou­te­nu (ma­nière de se ré­con­ci­lier, peut-être, après des an­nées de ten­sion entre ces deux « ri­vaux », si proches et

LA FIN

Tant de livres ont dé­crit – et par­fois de ma­nière tri­viale, stu­pide – les deux der­nières an­nées de la vie de Barthes, marquées par l’im­pos­sible deuil de la mère dis­pa­rue, « ai­mée parce qu’elle était qui elle était » ( la Chambre claire) – un être de Bon­té pure –, qu’il nous pa­raît plus « ami­cal », pour re­prendre un mot qu’il af­fec­tion­nait, de ci­ter l’une de ses phrases. Elle se si­tue dans le pre­mier cours au Col­lège de France, in­ti­tu­lé « Com­ment vivre en­semble ». Elle ex­prime cette au­da­cieuse et douce lu­ci­di­té qui le ca­rac­té­ri­sait et dont rend compte avec brio le long che­mi­ne­ment à tra­vers sa vie et son oeuvre – deux termes à en­tendre au plu­riel – pro­po­sé ici par Ti­phaine Sa­moyault. Barthes écrit : « Être des étran­gers, c’est in­évi­table, né­ces­saire, sauf quand le soir tombe. » Le lec­teur est à la fois d’ac­cord et trou­blé : il ignore exac­te­ment par quoi, par qui. Et si c’était par lui-même, un « lui­même » un peu dif­fé­rent, plus « vrai », dé­voi­lé par ce que dé­place et fait en­tendre ici la langue de Barthes de­ve­nue lit­té­ra­ture.

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